‹ Les grandes heures (volume 5)Chapitre 4 sur 12 · LE SANG DES NOIRS · texte numérisé non relu

LE SANG DES NOIRS

proches parents d^un tirailleur pour leur apprendre la nouvelle de sa mort. Une pauvre vieille toute courbée se présente à moi. Elle était seule, c'était la mère... Que faire? Aussi doucement que possible, je lui dévoile la vérité. Pas un mot de réponse, aucun geste de sa part. Elle s'en alla, davantage penchée vers la terre et mon interprète me dit : « Commandant, regardez-la, elle attendait d'être sortie pour pleurer. » Le fatalisme avait cédé devant la souffrance et cette douleur stoïque était poignante. »

Telles sont ces peuplades noires, grands enfants au cœur d'or et à l'âme intrépide, qui, en échange de la liberté que nous leur apportons, nous donnent tout d'eux-mêmes. Nous les honorerons. Nous inscrirons dans nos mémoires, comme ik le sont si fréquemment dans les ordres du jour, leurs beaux noms éclatants et majestueux. Nous tâcherous que, dans la mort, la gloire et le souvenir, ils demeurent ainsi qu'ils le furent dans la vie, tios frères. Ils souffrent et saignent delà même façon que nous, et Dieu a signifié clairement cette fraternité, quand il a voulu que, malgré la différence des races, les larmes et le sang de tous les hommes fussent de même couleur.

LES PRIÈKES

6 février 1915.

Le Souverain Pontife a ordonné que demain dimanche 7 février fussent dites par les catholiques de tous pays, dans toutes les églises, des prières solennelles.

Plus que jamais obéissante, la France pieuse de 1910 priera donc, en ajoutant à l'esprit général de ses oraisons les intentions arrêtées que lui dicte et commande le devoir : c'est-àdire que Dieu, bien renseigné sur notre juste cause, favorise nos armes et nous permette de conclure, à l'heure qu'il jugera bonne, la paix, la paix glorieuse dont nous croyons être dignes, et que nous pensons bien jusqu'au bout mériter.

Demain sera ainsi une grande date spirituelle, une immense journée d'implorations his-

toriques et qui marqueront Là-Haut, pendant laquelle, sous les voiles de sa tristesse, toute la chrétienté rassenfiblée, ramassée dans la confiance et l'amour, brûlée d'espoir, et soulevée de foi, va faire une sortie et tenter un suprême effort au pied des autels.

Est-il possible, je vous le demande, de considérer tout ce que représentent cette levée en masse de désirs, et ce formidable assaut de vœux si poignants, sans que l'on soit aussitôt remué comme par le plus tragique et le plus élevé des drames? Sans doute, cela n'est pas nouveau de prier, et l'homme depuis des siècles s'en acquitte naturellement. En temps de paix déjà, les prières « donnent » sans cesse, avec une abondance et une régularité indéfinies. Mais dès qu'éclate le coup de foudre de la guerre, quelle crue subite des élans, des plaintes, des soupirs, des invocations! Instantanément, comme dans les affaires de la vie, tout est suspendu ou plutôt — car rien ne s'interrompt — tout est changé dans la marche des esprits et le battement des cœurs. La prière prend tout à coup une importance de premier plan. Il semble que la guerre la déclare, la mobilise, lui assigne une place déterminée et lui

confère un pouvoir supérieur. Elle l'arrache à l'espèce de force dormante où elle se confinait trop volontiers, pour en faire une puissance aiguë d'une activité victorieuse. Elle la réveille et la rafraîchit. Des phrases traditionnelles qui n'avaient malheureusement plus pour nous rien d'inattendu, elle tire des expressions toutes neuves d'une hardiesse et d'une profondeur qui nous étonnent. Les vieilles formules deviennent pathétiques, chargées d'un sens miraculeux qui s'adapte toujours à la situation. Elles ne sont plus la monotonie d'une dévotion d'habitude ; les voilà de la plus combative et brûlante actualité. Aussi, comme on les comprend ! Comme elles apparaissent faciles, brèves et claires ! Plus d'un, après l'avoir perdu, y retrouve son latin. Sans peine, on y met l'accent, le ton. Chaque mot reconquiert sa couleur et sa nuance que la pensée reconnaît.

Et il n'y a pas que les fervents pour se livrer à la saine pratique en ces heures de bouleversement où tout cependant s'organise; l'incrédule lui aussi prie en temps de guerre. Il ne le fait pas comme le pur croyant, le chrétien fidèle, mais il le fait quand même, à sa façon, fût-ce malgré lui et à son orgueil défendant, à

certaines minutes d'une hauteur morale qu'il prend pour de la dépression, quand, dans la solitude, la détresse, ou la panique de sa superbe il ne regarde plus « aux moyens » pour obtenir ce qu'il veut et que personne sur terre n'est capable de lui donner. Il prie en se cachant des autres et presque de lui-même, il est le suppliant honteux, quelquefois amer, mais il prie, subjugué par celte force mystique de l'oraison que décuple et propage la guerre. Il n'y a pas d'agent religieux qui ait plus d'influence et d'autorité que ce terrible fléau.

On dirait que, se rendant compte des affreux malheurs dont il est la source, il entreprenne tout de suite de les diminuer, et l'on explique qu'il ne conçoive alors rien de mieux, comme remède; que la prière pour apaiser et soulager ses pitoyables victimes. •

Et puis, les grandes épreuves, de quelque nature qu'elles soient, ayant toujours pour effet de ramener à son point de départ l'homme qu'elles frappent, de le rejeter, par le sauvequi-peut de la mémoire, vers les lointains asiles de Tenfance et les refuges du passé, il retrouve en ces régions sereines, pour peu qu'il l'ait oubliée, la prière d'autrefois, humble, touchante.

12 LES GRAJyDES HEURES

naïve, et si douce, qui faisait partie intégrale de sa première existence, du meilleur et du plus bel instant de sa vie.

Comment alors ne pas lui céder? Prier lui semble en ce cas très simple et tout différent de ce qu'il appréhendait. Ce n'est plus que se souvenir. 11 ne fait que reprendre l'attitude heureuse qui le blottissait, quand il était petit, tous les matins et tous les soirs, contre le lit maternel dont sa tête inclinée tendrement venait toucher le matelas. Est-il besoin même de courber le corps et le front? Pendant la guerre, bien mieux qu'à d'autres moments, on peut prier' debout sans quitter la besogne... et d'ailleurs le soldat qui tire est si souvent à genoux qu'il n'est pas tenu de s'y mettre exprès. Il a sur ce point toute latitude, et Dieu ne lui prend pas son temps, il le lui laisse tout entier, car, en accomplissant ses devoirs militaires, celui qui se bat remplit du même coup ses devoirs religieux, et, loin de se nuire, les deux genres de travaux se mêlent et se parachèvent. Il en va ainsi pour tous, en quelque endroit, proche ou lointain, de la bataille. Nulle part la prière n'exige de pause ni d'arrêt, ni aucun cérémonial; elle se plie aux circonstances et aux né-

cessités. Au lieu d'entraver et de retarder, elle aide et avance. On la quitte, on la retrouve. Elle participe à l'effort et au souci de toute heure, et, sans rien perdre de son caractère, de sa dignité, elle s'allège cependant pour prendre comme un rythme et une allure de refrain et devenir la chanson de route du voyageur de bonne volonté.

Mais en ce moment, l'impressionnante et gigantesque idée de toutes les prières spéciales, les prières de guerre, égrenées partout à la fois, tous les jours, sans discontinuité, sur terre et &ur mer, dans près de la moitié du monde, m'occupe et me domine.

Prières du chef, de l'officier stoïque et du petit soldat, du vieillard qu'oji fusille, du pauvre enrichi soudain, et du riche à présent ruiné, des femmes et des enfants en deuil, du blessé qui trébuche et du prisonnier plein d'ennui, de l'agonisant qui s'effare dans les ténèbres de la plaine, et de la pauvre fille qui se signe, au fond des villes bombardées, dans le coin de la cave; prières du prêtre en képi, sans tonsure, si fier de sa soutane bleue ; de l'infatigable aumônier qui n'en peut plus d'absolutions, du missionnaire persécuté en Palestine, des Carmé-

lites qui dans les couvents restent de longues minutes les bras en croix, et des Chartreux prosternés sur la dalie, semblables à des cadavres vêtus de blanc qui joncheraient le sol après un massacre dans la chapelle ; prières drs cités intactes, du village écroulé, de l'hôpital et de l'orphelinat, de la rue et de la tranchée de tous ceux qui prient en dehors, et de ceux qui prient en dedans, sans en avoir Vair ; prières des princes et du mendiant, de l'enfant de chœur et du Pape; vous enfin, si belles par-dessus les autres, si confiantes et si sûres de votre, sainte obsession, de votre angélique ténacité, prières des mères, prières suaves, bénies, trempées du sel des pleurs, couronnées de cheveux blancs, prières usées, qui ont tant servi déjà pour tant d'autres chagrins... je vous sens, je vous vois, je vous reconstitue, dans votre tumultueux ensemble et vos particularités... les courtes, les lentes, les longues, les interminables et les hâtives, les précipitées, celles que rien ne presse, et celles qui sont à la limite, qui n'ont plus qu'une minute, une seconde à peine, celles en patois, celles qui prennent la physionomie du décor et le reflet du ciel, car, pas plus que les feuilles des arbres et les grains de sable,

aucune n'est pareille, et il y en a qui, malgré tout, m'émeuvent davantage, telles les prières de la nuit... Oh! celles-là, d'une ardeur peutêtre plus profonde, et qui sont tracées dans le noir comme à tâtons, par l'esprit et la lèvre, que serrent, pour les nouer plus fortement, les mains entrées l'une dans l'autre, et réunies sous le drap, qui sont murmurées, chuchotées, prononcées en silence, en cherchant le sommeil ou en voulant le fuir, en l'appelant et le craignant... les prières de toutes ces têtes inertes et lourdes posées de toutes parts ainsi que des poids ou des sacs, sur la plume, la paille, la terre nue, dans la boue et la neige, sur le bois et la pierre, ayant après la bataille indifféremment pour oreiller la poitrine d'un vivant qui respire, ou l'épaule glacée d'un mort... je ne peux pas m'en détacher, et il me semble qu'elles doivent avoir une vertu plus efficace, des titres plus sérieux, quand elles arrivent les premières. Toutes en effet n'atteignent pas ensemble le but; il en est qui sont rendues plus vite et cela dépend de la façon dont elles sont lancées. Mais du moins toutes arrivent, toujours, même retardataires. Il est impossible, si faible et si petite, qu'une seule se perde. On n'en a pas d'exemple.

Et c'est justement leur afflux éternel, cette barre, ce raz de marée de la minute et de la seconde... ce sont les brisants de l'extraordinaire tempête, établie à jamais, n'ayant ni repos ni fin, qui me remplissent de leur mystérieuse et surhumaine image. Elles ont beau être des milliards, les prières, se dérouler ainsi que des armées à perte de vue, et former un concert inouï, une effrayante mêlée de plaintes, de supplications, de gémissements, de désirs, de cris, d'appels de toutes sortes..., du sein cependant de l'énorme confusion qui s'éclaircit et s'harmo-; nise, chacune des demandes et chacun des élans éclate et se distingue, parle et se nomme. Tous ces mouvements de la douleur prennent un aspect, un corps, l'enveloppe même de leurs auteurs désolés, et je n'aperçois plus alors que des yeux levés, des bras tendus, des fronts renversés, un seul et unique dressement de l'humanité qui souffre et qui croit, sans consentir à désespérer. Ces cris semés, répandus, envoyés et jetés vers le ciel, se répètent sans cesse en n'étant jamais deux fois les mêmes, bien qu'ils demeurent invariables : « Mon Dieu ! sauvezmoi ! sauvez mon père ! sauvez mon fils ! sauvez mon mari ! mon frère ! tous ceux que je connais,

que j'aime 1 et aussi ceux que je ne connais pas. »

Les pensées de flamme, s'échappant comme une lave des cœurs embrasés, montent, grimpent les unes par-dessus les autres dans une héroïque et sublime escalade pour venir à bout de souffle et à lexpiralion de leur trajet déferler aux pieds de Dieu, baigner les marches inaccessibles qui ont la splendeur d'un rivage et qui conduisent par degrés au trône étincelant...

Et celles qui, demain, ne manqueront pas d'aller le plus droit, le plus loin, le plus haut, le plus près, seront les prières de France, les nôtres, les plus parfaites parce qu'elles sont les plus douloureuses, toujours à l'avant-garde de l'espoir et de la foi.

SOUFFREZ- vous?

13 février 1915.

En cette heure unique, il faudrait que l'on pût^ sollicitant notre sincérité, nous soumettre tous à un bref interrogatoire.

On nous poserait cette question : « Souffrezvous? » Et si nous répondions « Oui », ce que tout le monde ne manquerait pas de faire avec un merveilleux ensemble, on ajouterait : « Où souffrez-vous? »

Alors les réponses formulées offriraient souvent dans l'étrange et l'inconcevable un vaste champ d'étude.

On verrait d'abord que les grands éprouvés, frappés une ou plusieurs fois dans leurs affections les plus proches, les plus chères, et ensuite les blessés, les mutilés, les exilés, les ruinés, tous les privilégiés du désastre et de la douleur

sont ceux qui ne se plaignent pas, qui ne parlent point de leurs maux, et gardent une héroïque réserve, tandis qu'au contraire ceux qui ont été jusqu'ici et qui continuent d'être en seconde ligne de la souffrance — quand ce n'est pas tout à fait à l'arrière — n'hésilent pas à se déclarer les plus abîmés, et le font volontiers savoir.

On verrait que tout le monde, à l'unanimité, ayant déclaré souffrir, il est cependant un très grand nombre de « victimes » qui ne souffrent pas. Et la plupart de ces soi-disant meurtris fourniraient, pressés sur le second point: « Oîi souffrez-vous? » des explications dont la loyauté naïve ou l'astuce nous prouveraient aussitôt que leurs souffrances sont nulles, ou par comparaison toutes petites, et qu'ils se vantent. Ils veulent avoir Vair de souffrir en ne souffrant pas^ ce qui est une escroquerie sentimentale, un vol.

En effet, celui-ci vous dira : « Si je pâtis de la guerre? Mais voyez, je vous prie, tout ce que je ne gagnerai pas cette année ! », osant ainsi, en ces jours où la privation est une sainte règle, compter pour véritable perte la suppression d'un profit. Un autre, brave homme, sans se

douter de son inconscience, vous apprendra qu' « il est privé des théâtres, des restaurants, des courses, des concerts, de son auto, qu'il ne sait plus comment tuer ses soirées ! » Un troisième s'écrie « que tout cela le rend malade, use ses nerfs, et le ravage... » Si on se donnait en un mot la peine d'énumérer les pauvres raisons que certaines personnes, affectées et sincères, prétendent avec orgueil vous offrir pour de la souffrance, on serait aussitôt saisi du mauvais emploi et de Tabus qu'elles font de ce mot sacré. t

Actuellement, en effet, plus les gens sont épargnés par le destin, et plus ils semblcntavoir à cœur de se montrer persécutés. Ils pourraient très bien convenir de leur chance ou de la protection miraculeuse dont ils sont l'objet, et se déclarerbien haut confondus et reconnaissants... la plupart cependant s'en abstiennent. Pourquoi?

C'est qu'ils ne veulent pas se faire remarquer, sentant bien au fond d'eux-mêmes qu'à vivre indépendants, en dehors des chagrins et des tribulations, ils paraîtraient peu sympathiques

et presque monstrueux. Ils perçoivent jusqu'à en être gênés, que la souffrance est aujourd'hui, hélas ! non seulement très répandue et toujours bien portée, mais qu'elle est devenue nécessaire, même obligatoire, et que l'on rougirait, au milieu de tant d'êtres si cruellement frappés, de promener un esprit indemne et un cœur vierge de blessures.

Le fait qu'ils aient cette notion délicate prouve son irrésistibilité. Oui, le devoir présent est de souffrir, et nul n'a le droit de l'esquiver. Ce devoir ne demande pas à être exercé par tous de la même façon. A chacun selon ses moyens et sa taille. Mais chacun doit souffrir, au moins un peu, et pour de bon, et le vouloir.

Un de nos meilleurs maîtres dans l'art de la guerre, admirable éducateur et tacticien d'énergie morale, le général Foch, a établi que la discipline, dans le sens le plus étendu, le plus parfait, ne consiste pas à exécuter à la lettre, avec une rigueur passive et une stricte ponctualité, l'ordre donné, mais bien' à avancer d'un degré par le déploiement et la tension de toutes les forces actives, pour entrer dans la voie et le dessein du chef, s'assimiler sa pensée, se pénétrer de son vouloir, tendre avec promptitude et in-

telligence, à sa suite ou à ses côtés, vers le but qu'à travers tous les obstacles, étudiés et renversés d'avance, il atteint déjà.

Ainsi nous dirons que l'utile et beau devoir de 1915 n'est pas même de souffrir dans le calme, en recevant, sans aigreur, ce qui nous arrive de rude ou simplement d'ennuyeux, mais d'ymettre l'intention et la volonté. Il faut désirer souffrir comme s'il s'agissait d'agrément et de prérogative, et considérer que cet acte indispensable, au lieu d'une peine ou même d'une corvée, est une récompense et un rachat. I^e bon Français de tantôt, loin de se comporter vis-à-vis de la souffrance ainsi que le faisait avec la fortune l'homme de la Fable, ne l'attendra pas dans son lit, il en sortira, pour gagner la rue, tâcher de savoir des adresses périlleuses, demander aux personnes compétentes : « Où souffre-t-on, s'il vous plaît ? » et une fois renseigné y marcher tout droit. Voilà la seule façon pour les réformés de servir et pour ceux qui sont retenus dans leur foyer d'aller tout de même au feu. Ici comme là-bas, il convient de « s'exposer ». On ne fait qu'imiter, plus mollement et de loin, le soldat qui se dévoue à toute heure et court du matin au soir au-devant du

péril. Celui-ci n'y regarde pas. Et cependant, moins étourdi qu'il ne semble, il connaît dans sa finesse que les imprudences dont il se rend coupable ne sont pas si vaines qu'elles paraissent, qu'elles s'inspirent d'un programme d'hygiène militaire, et tracent pour les hésitants qui en sont les témoins une invitation au courage.

Ce n'est pas tout. En sollicitant sa part d'épreuves, on contribue au bien général, au soulagement public.

Posez en effet ce principe que toute souffrance, recherchée et accueillie de plein gré, est aussitôt retirée d-î la circulation. Dès que vous la prélevez à votrtbénéfice vous diminuez d'autant le, fonds commun. Souffrir en personne, c'est donc en même temps alléger le voisin. Ne perdons jamais de \ue que tout ce que l'on prend pour soi dans i-^ vie, en bien comme en mal, est toujours enlevt à un autre.

Celui qui se refuse à cette œuvre de charité gratuite et de solidarité hbrnaine condamne son existence à n'être qu'un pieux mensonge, surtout s'il se targue de pâlir ei n'étant point lésé, ou de souffrir plus qu'il n'estlourmenté réelle-

ment. Dans les deux cas, il trompe, sur la qualité comme sur la quantité. Jusque dans la supercherie de la douleur, il cède à l'attrait malsain de l'ostentation, car la guerre, il ne faut pas craindre de le dire, a ses fâcheux, ses parasites et ses snobs. Si petit que soit heureusement leur nombre, il est encore trop grand, et l'on ne flétrira jamais assez les comédiens spéciaux qui par ces temps sublimes s'arrogent indignement un mérite aussi pur que celui de la souffrance. Ils outragent les véritables affligés ; ils sont pareils à des simulateurs qui porteraient un deuil en n'ayant perdu personne et qu; montreraient* un bras en écharpe ou se garniraient de béquilles sans avoir l'honneur d'être biessés. Une telle façon d'exciter hypocritemenJ l'intérêt, de se faire admirer ou plaindre, ertraîne le mépris. Au point de vue pratique, /l est bon de savoir aussi qu'en participant à h souffrance universelle, on concourt à son riouvement, à sa marche, à son trajet fatal a\ânt qu'elle touche son but et remplisse sa fission. Ce n'est qu'en l'usant qu'on l'accélèr-* et qu'on l'abrège. Plus vous vous y mettrez, moins elle durera. V^oyez ce chariot embourbé aux roues duquel se presse une troupe d'officifux..., comme la plupart ne

SOUFFREZ- vous i 36

font que semblant de tirer, il n'avance pas, tandis que si tout le monde, au lieu d'y appliquer simplement son geste, y mettait son effort, la machine démarrerait.

Pour se guérir du mal d'égoïsme et d'indifférence, quand on sent qu'il vous gagne, et qu'un reste de pudeur vous agite encore, il n'y a qu'un traitement. Nous pouvons tous nous l'ordonner, même ceux qui de bonne foi pensent n'en avoir pas besoin.

Avec un sévère esprit de comparaison, appliquons-nous à regarder ceux qui souffrent vraiment, follement, qui sont les habitués, les héros du malheur, les enfants gâtés du drame et de la catastrophe, qui ont perdu des êtres chéris, et bien souvent qui les ont vus périr, qui ont assisté à r/nvasion, au meurtre, à l'incendie, dont les yeux, à jamais remplis d'épouvante et d'horreur, ont reçu les inoubliables images dont l'abomination ne se peut exprimer. En dessous de ces grands martyrisés, répétons-nous qu'une foule d'êtres, pareils à nous et valant mieux, ont frôlé la mort plus de cent fois, tous les genres de mort, et les plus terribles, qu'il y a des milliers de créatures à cette minute manquant de toit et de pain, dont la maison a été pillée.

détruite, rasée, et qui ne possèdent plus rien, ce qui s'appelle rien des choses qui étaient tant pour eux et qui faisaient leur humble joie : pas un meuble, une table, un fauteuil, une assiette peinte, le moindre objet, pas un souvenir de famille!... pour lesquels tout ici-bas aujourd'hui n'est que cendres, sur le sol noir et dans leur cœur... Examinons les mères qui sont depuis des mois sans nouvelles de leurs enfants égarés, emportés dans le torrent de l'exode... et tous les mutilés du corps à corps et du bombardement, les aveugles, les estropiés, les incurables qui n'auront jamais de bonheur...

Et puis ayant piétiné toutes ces ruines et marché dans ce sang, parmi tous ces débris de pierre et de chair, transportons-nous ensuite aux pays balayés par le feu, qu'habitent pour ainsi dire bourgeoisement et sans sourciller les soldats. Observons ce qu'ils risquent tous, partout, à toute seconde. Additionnons leur lot, leurs aises, leur bonne chance; visitons la tranchée, la zone où l'on ne peut aller relever ceux qui sont tombés dans les fils de fer; arrêtons-nous à l'ambulance de première ligne, aux cimetières improvisés, et, à la fin de ce voyage, retrouvons-nous, s'il est possible.

avec plus d'estime et de considération en face de nous-mêmes... Nous compterons alors ce que pèsent à côté les gênes et les désagréments dont nous avons la lâcheté de nous plaindre... Nous verrons quel sang, quels pleurs, quel argent même nous avons versés, et si vraiment nous méritons, après avoir si peu pâti, de nous parer avec autant d'orgueil du mot splendide de souffrance, de ce mot de pourpre, d'émail et d'or qui a le caractère et l'éclat d'un insigne! Quand celui qui souffre s'écrie — en y mettant un autre sens — qu'il « porte une croix », il exprime aussi, sans le savoir, cette vérité profonde et mystérieuse : souffrir c'est porter une distinction, recevoir un honneur. La souffrance décore.

20 février 1915.

Vous êtes-vous jamais demandé ce que dure un drapeau, quelle est son existence normale, combien il faut d'années pour qu'il s'use ou se rompe? Suit-il une marche ascendante et descendante? A-t-il, comme un êlre vivant, une jeunesse, un âge mûr, un déclin? Possède-t-il, dans son apparente passivité, des forces mystérieuses qui croissent et puis s'affaiblissent? — On peut le supposer, tout en reconnaissant que son destin dépend des circonstances et des milieux où le sort le fait naître.

Il n'est pas en effet planté partout, ni de la même façon. Les drapeaux qui, au premier abord, semblent tous pareils le sont moins en réalité qu'ils n'en ont l'air, et pas un n'a la même histoire et les mêmes aventures. Ceux de

chaque régiment doivent présenter entre eux, d'après Farme et l'esprit de corps, un caractère qui nous échappe et des différences cachées. Selon les villes où ils ont vécu, les climats endurés, l'importance et la qualité de leurs travaux, les émotions ressenties et communiquées, ils offrent une physionomie originale et à laquelle ne sauraient se tromper leurs amis jaloux. Il serait impossible de changer en secret un drapeau et de le remplacer par un autre d'égal aspect, sans que cela sautât aux yeux.

Tel qu'il est le voici donc, en temps ordinaire, au cours des nombreuses garnisons, escorté de respect et d'honneur, salué par les passants et par la fière sonnerie qui lui est consacrée'. 11 va ainsi, pendant une période plus ou moins longue, difficile à évaluer. Bien que Ton en ait soin et qu'on le ménage, qu'il soit plus souvent enroulé dans sa gaine que déployé, il reçoit le soleil et la pluie, il se fatigue aux jeux du vent, subit les mille petites atteintes dont sa grandeur n'est pas exempte. Il flotte et retombe avec moins d'avantage, il se fane, il se ride, oh ! pas beaucoup, car les injures dont il est atteint sont bénignes et déférentes,

mais enfin il n'est plus tout neuf et commence à « passer ». Cela ne l'empêche pas de demeurer solide; il pourrait servir encore et survivre à beaucoup de ceux qu'il a vus disparaître après les avoir ombragés... ce n'est pas un débris, loin de là, et cependant, tout à coup, sans le prévenir, on le remplace !... Ainsi a licence d'en décider son colonel qui n'y met pas de parti pris. Ce n'est pas une punition, une peine disciplinaire. Pourrait-on d'ailleurs punir un drapeau? Non, simple mesure administrative. On n'admet pas que l'emblème, au delà d'un certain délai, s'attarde et se cantonne et, comme on rajeunit les cadres, il faut rafraîchir les couleurs, sans attendre qu'elles s'éteignent. Place au drapeau neuf! éblouissant! qui miroite et qui craque, au nouveau venu, rempli de bonne volonté, mais qui ne sait rien encore, et qui n'aura peut-être, pas plus que son aîné qu'il renvoie, le temps de gagner des souvenirs !...

Et celui-là? l'ancien? auquel il est défendu de rengager? Que devient-il? D'après le règlement, il faut le brûler. Presque toujours on s'y conforme, mais il m'a été dit que parfois on ne se hâtait pas de le faire, ou qu'on y ré-

pugnait, et que le drapeau mis à la retraite, relégué en lieu sûr, puis oublié, s'en allait périr dans la solitude et l'abandon.

De ce que j'écris là, je n'ai d'ailleurs aucune preuve. Au sujet des vieux drapeaux qui, pour une cause ou une autre, échappent heureusement aux flammes — car à défaut du feu qui leur a manqué, ce n'est pas celui auquel on les condamne qu'ils méritent — je ne puis affirmer qu'une chose, c'est que, grâce à l'infatigable vigilance du général Mox qui leur a voué, comme à tous leurs pareils de nos armées d'hier, un culte pieux, ils trouvent aux Invalides, dans les belles salJes où ils viennent prendre rang, leurs plus légitimes foyers.

En regrettant donc, malgré tout,, que l'image permanente de la patrie soit, sans grande nécessité, renouvelée un peu trop fréquemment, dans un luxe régulier de soies crues et vives, à l'éclat desquelles le passé n'a plus le temps ni le désir de mêler ses teintes pensives, j'en prends cependant mon parti et je reporte de bon cœur sur chaque drapeau nouveau qui vient, l'amour que je conserve à celui qui s'en va.

Mais... voici la ^erre !... et vous avez déjà deviné le souci de ma pensée.

Après tous ces longs jours d'attente et de sacrifices, quand reviendront, portés plus haut et se détachant mieux sur le ciel de la paix, nos innombrables drapeaux, dans quel état seront-ils ?

Après qu'ils auront mené la terrible vie de campagne et tant peiné, trimé de splendide façon, fait face à l'ennemi chaque jour, et dormi, avec les soldats, et flotté dans les brumes de Flandre et la neige des Vosges... de quoi seront-ils faits?... et qu'en restera-t-il? Je me les figure à l'avance, la plupart — ceux qui ont le moins souffert — méconnaissables pourtant, bistrés et noircis, ou pâlis et décolorés, couverts de prodigieuses taches « qui ne veulent pas partir », empesés de terre, écussonnés de boue, fripés, flagellés par les bourrasques de la nature et de la bataille, et eux aussi, pour imiter les hommes, vieillis de dix ans!... Et puis les autres,... les magnifiques, les poignants, échappés, au prix de quels etTorts, des plus effroyables mêlées ! qui auront été dis-

pûtes, défendus, arrachés, seront tombés souvent et toujours auront été ramassés, qui auront passé de mains en mains, transmis par le geste suprême et pur du blessé, du mourant. Ces drapeaux-là, pleins de derniers soupirs, mordus et lacérés par les éclats de fonte, criblés de balles, percés de trous qui ont la forme sacrée d'une étoile, et dont ce qui reste de rouge est du sang... non, vraiment, je n'ose même pas tracer les mots qui me brûlent l'esprit... ces drapeaux-là, selon le règlement d'hier, va-t-on les remiser, les remplacer? S'il ne leur reste qu'un lambeau d'étofTe, ils n'en sont que plus rares et plus précieux. Et d'ailleurs, le tissu, la partie flottante n'est pas tout. Il faut aussi considérer la cravate frangée d'or, le fer de lance massif oii revit tout entière, de la base à la pointe, l'âme de la fleur de lys, de l'aigle et du coq... et la solide hampe sur laquelle, mouillés des sueurs du combat, se sont crispés les doigts des héros pour y laisser des traces que relèverait l'anthropométrie du courage... C'est cela aussi qui constitue le drapeau ! Et tant qu'il reste un morceau de blanc, de pourpre ou de bleu, un pan de cravate, un fer tordu au bout de la hampe, le drapeau vit toujours et n'est pas réformé, u 3

3é LES GRANDES HEURES

S'il arrive qu'il soit cependant éprouvé au point de menacer ruine et de devenir cette fragilité sainte qu'on nomme une relique, il faudra bien alors le suspendre au plus tôt, avec précaution, sous la voûte des Invalides, dans cette chapelle éternellement ardente qui est la basilique de la valeur militaire et le Panthéon des étendards. Mais avant que l'on en vienne à cette belle extrémité, aussi longtemps qu'il sera possible de n'y pas recourir, nous demandons qu'on nous laisse, tels qu'ils seront, et sans y toucher, nos drapeaux de la guerre.

Cela n'empêchera pas, bien entendu, de les remplacer par des neufs, car cette mutation, pour pénible qu'elle paraisse, est absolument nécessaire, afin de conserver pendant des années les admirables témoins des souffrances, du dévouement, et de la bravoure de nos soldats. Nous espérons que, du moins, on ne nous les retirera pas trop tôt, que nous aurons le droit d'en jouir un peu, de les saluer, de les acclamer, eux qui seront aussi « des blessés », et de voir les femmes leur envoyer des baisers et leur jeter des fleurs.

En dehors de nous et de notre satisfaction publique, il me semble que chaque régiment souffrirait de ne pas conserver, durant une bonne période, son drapeau de 1914 et de 1910.

Avec quelle force il y tiendra ! Pendant la guerre, c'est à peine si les soldats, inquiets et jamais tranquilles, auront eu le temps d'en profiter ! Ils ne l'auront surtout vu et entr'aperçu, parmi l'ivresse et les nuages du combat, qu'au moment où il était menacé, en danger de mort. Et à ce tragique instant-là, pour voler à son secours et le sauver, ils étaient tenus en quelque sorte de n'y plus penser, de l'oublier, de ne s'occuper que des coups terribles et immédiats qu'il leur fallait porter... L'action brutale est la seule et absorbante maîtresse de ces minutes décisives. Mais après, une fois tout fini, c'est alors qu'il fera bon de s'enorgueillir du drapeau ! Dans la détente des jours apaisés qui seront à n'importe quelle heure aussi calmes qu'un soir, tout à son aise on pourra désormais le regarder, le contempler. A sa vue, avec un grand soupir, on se prélassera... On aura l'arme au pied, le cœur rendu, le front dans le soleil. Et Lui, simple, discipliné, n'ayant l'air de rien,

ne paraissant pas se douter de ce qu'il a fait, immobile après tant d'agitation, Il sera là, toujours le même, — et différent. Il élèvera tous les yeux et rassemblera toutes les pensées ; et après qu'il aura été la cause de tant de bruit et de grands cris, sur son passage il déchaînera la religieuse splendeur du silence. Ne pouvant l'approcher, nous caresserons de loin ses plis épais tout alourdis du plomb qui les a traversés. Nous devinerons les blessures que cachera en retombant exprès, comme en écharpe, la vaillante et modeste soie, et nous pourrons compter toutes ses plaies dès que la brise les étalera. Nous saurons ses titres, ses services, les mouvements fameux dont il a été à la fois la cause et le pivot. Sur sa page blanche, aux marges de rouge et d'azur, nous lirons des noms tout chauds de victoire... Et, quand il s'inclinera pour rendre aux épées leur salut, nous baisserons aussi la tête en songeant que nous voyons passer, au milieu de la procession par excellence, le Saint Sacrement de la Patrie.

Qu'il en soit ainsi pendant des jours, des mois et des années ! Aussi longtemps qu'après la guerre ils pourront tenir encore, grâce pour les drapeaux!

Page 1