S'OUBLIER
15 mai 1915.
La grande affaire aujourd'hui, pour bien traverser ce temps d'épreuves, c'est de s'oublier. Si on ne commence pas par là, on n'aboutira pas.
La chose offre évidemment des difficultés sérieuses. D'abord l'habitude manque. Il y a une éducation nouvelle qui s'impose. Dans la vie courante nous nous appliquons, presque tous, à ne penser qu'à nous, ou du moins à nous accorder une part plus belle qu'à autrui. A cette heure tout est changé, c'est le contraire qui doit déterminer la règle de notre conduite. Le prochain n'était, trop souvent, hélas ! durant la paix, que le cadet de nos soucis, il demande, pendant la guerre, à en devenir l'aîné. Mieux; nous sentons qu'il importe non seulement de
lui donner la première place, mais de le favoriser à notre entière exclusion. La réalité nous crie que notre frère malheureux est toujours mille fois plus digne de nos soins que le meilleur d'entre nous qui, par comparaison, ne souffre pas. Pourtant, malgré nos efforts et notre bonne volonté, nous avons une peine énorme à nous détourner de celui-là seul, de cet être cher que nous appelons nous-??iêmes, et qui faisait jusqu'ici l'objet unique et délicieux de notre préférence. Dès lors qu'il s'agit de lui retirer quelque chose et de le priver d'une miette, cela nous coûte et nous effraie. Bien que nous soyons tous, au fond, pitoyables et enclins à la charité, il est rare que l'acte généreux ait la promptitude du sentiment ; nos intentions, bien parties, se replient aussitôt ou tombent avant le but. Nous réfléchissons trop aux imprudences avant de nous garder de les commettre.
Je sais bien que le spectacle des misères et des maux de toutes sortes dont ceux qui nous entourent sont atteints est de nature — en même temps qu'il nous émeut — à nous impressionner et à nous plonger parfois dans une torpeur d'où il n'est pas aisé de s'évader, mais
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cet accablement nous vient surtout de ce que nous sommes les témoins du malheur d'autrui au lieu de le partager. Mêlés aux victimes et recevant les mêmes coups nous en souffririons moins, parce que notre esprit et notre cœur trouveraient à s'exercer. Dans la fièvre de la lutte, le combattant ne remarque pas sa blessure; il ne s'aperçoit pas que son sang coule, parce que c'est le sien... S'il voyait, tranquille, à l'écart, ruisseler celui du camarade, il n'en pourrait pas supporter le tableau... Il faudrait qu'il vînt à la rescousse, ou qu'il s'éloignât. Pas de milieu entre la participation ou l'égoïsme.
Voilà pourquoi ceux qui « regardent », même avec une sympathie douloureuse, mais en sabstenant de prêter leur concours au soulagement commun, éprouvent un malaise réel et insurmontable, et ils en cherchent la source partout, sauf en eux. Leur tristesse, leur amertume de la vie en face des hécatombes ne sont pas causées, comme ils se le figurent, par les événements qu'ils accusent à tort, mais par le reproche tenace et sur d'une conscience troublée. Ils ne s'oublient pas. Et « ne pas s'oublier », c'est ne penser qu'à soi, exclusivement, avec une
complaisance inlinie. En première ligne, on fait l'addition de tous les ennuis, petits ou grands, qui vous frappent, et ensuite de ceux qui, de plus ou moins loin, vous menacent. L'imaginaire prend ainsi bientôt la forme et la place du vécu] et, tandis que des milliers de pauvres gens se tiennent droit dans la plus terrible des réalités, celui qui n'est pas atteint ou à peine effleuré s'écroule sous des fictions.
Outre que vivre ainsi avec soi-même force l'imprudent qui s'y livre à une compagnie qui n'est pas toujours la bonne, cette solitude personnelle, si remplie qu'elle paraisse, est périlleuse et stérile. Elle n'enfante que de nouveaux et plus redoutables dangers. A ne vouloir à aucun prix s'oublier, à se rechercher sans cesse, qu'arrive-t-il ? Qu'on se retrouve, tel que l'on se connaît. Et voilà bien la pire des contemplations. Car il est impossible de découvrir en soi ce qui manque parce qu'il n^' a jamais été, ou qu'on l'a perdu. Ne pensons pas qu'il suffira, quand viennent les circonstances, de se baisser pour puiser à pleines mains, dans le vide de notre cassette intérieure, les trésors qui nous
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sont nécessaires. Le bien, le bon, le \rai, ne sont presque jamais amassés et en dépôt chez nous. Les vertus dont nous avons besoin dans les instants critiques sont le plus souvent chez les autres, chez les voisins dédaignés. Ils nous les communiqueront bien volontiers, mais si nous allons près d'eux leur en faire la demande. Et, pareillement, nos qualités cachées et engourdies, nos mérites inertes n'existeront qu'après s'être animés au contact humain de la soulTrance et quand, à notre tour, nous les aurons mis au service d'autrui. Par l'ininterruption de cet échange, le fonds commun se constitue. Nous savons par expérience que le peu de bien qui subsiste en nous n'a pas une origine locale et spontanée, et qu'il n'est pas un effet du hasard... Il arrive d'ailleurs. Il est un don de nos mères, de nos parents, de nos rares amis, la fleur et le fruit d'une éducation spirituelle, le résultat d'un tendre acharnement; il a été fourni par une longue série de sagesse et de bonté, de leçons et de conseils, et surtout d'exemples. La charité vient du dehors. C'est pour en avoir observé les effets excellents et plus encore pour les avoir éprouvés, que nous la pratiquons, mais ce n'est jamais pour l'avoir
ordonnée d'abord envers soi-même qu'on la dépense ensuite dans un plus vaste rayon. L'égoïsme ne dilate pas.
A peine du reste s'est-on risqué dans cette bonne direction qui nous rapproche du prochain en nous éloignant de nous, que tout de suite on en est récompensé par des impressions inattendues. Il semble que l'on entreprenne un voyage en pays nouveau. La pensée monte et s'élargit, l'horizon se recule, et l'air est plus pur; il ne sent plus le renfermé. Quel est donc ce poids de moins qui pesait si lourd tout à l'heure et qui s'est comme évanoui ? Ce fardeau c'est vous-même que vous avez rejeté. Vous étiez fou de croire qu'il vous soutenait quand c'était vous qui le portiez. Cette occupation de votre personne sacro-sainte n'était que l'entretien d un perpétuel souci. Quel maître plus tyrannique et plus absorbant que Jtwif Avec eux au contraire on est toujours léger, libre jusque dans la plus étroite des servitudes. Soi c'est l'esclavage. Eux, les autres, signifient l'affranchissement, la délivrance assurée. Ah ! si l'on ne s'avait pas, si Ton était seul, sans soi ! Si l'on pouvait être, exister quand même... en se fuyant! S'il était permis de rompre avec ce
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néfaste et inséparable compagnon que Ton adore et qu'on hait tour à tour!... Comme on serait heureux et meilleur! Mais puisqu'il est fou de seulement le rêver, répétons-nous du moins que c'est par la fréquentation affectueuse et incessante du prochain que nous avons Tunique chance d'obtenir le partiel oubli de nous-mêmes.
On s'imaginerait faussement que les grands actifs et les puissants réalisateurs ont été des repliés, des dédaigneux, des mandarins hypnotisés dans leur culte individuel. Loin de là. Tous ceux qui ont voulu et accompli des choses belles, mémorables, ne sont pas restés chez eux les rideaux tirés, ils ont habité des maisons ouvertes et claires et ont passé leur temps à sortir, à être dehors, dans l'humanité palpitante au sein de laquelle ils avaient établi leur principal et infini domicile. Opérer ainsi, n'est-ce pas d'ailleurs, en dehors de toute moralité, la plus habile des sagesses? Celui qui s'oublie ne se perd pas. Narcisse idéal, il a cet orgueil absous et cette joie pure de se mirer dans les autres, qui le révèlent à sa vieille ignorance et lui déchiffrent son problème. Le cœur étranger, sur lequel il se penche, devient le miroir où il
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se voit toujours en plus beau que dans la froideur accoutumée de sa propre glace. Il éprouve une allégresse délicieuse à ne plus se tourmenterde l'ancien sujet dont il était rassasié. Avant il était comme un corps sans âme. A présent il n'est plus qu'une âme, sans corps. En renonçant à celui qu'il avait choisi pour ami intime — parce qu'il était là, qu'il l'avait sous la main — il s'avise qu'il s'est débarrassé de son plus terrible ennemi. Ne désirant plus rien pour son compte, il ne connaît plus aucune crainte. Il est invulnérable.
Mais on a honte en vérité de ne pas mieux s'engager dans cet oubli de soi quand on observe qu'au cours de ces temps de souffrance et de deuil, il est pratiqué, ainsi qu'une religion, par le plus grand nombre et principalement par ceux qui sont grièvement blessés, de toutes les manières, combattants ou non, par ceux qui auraient peut-être, seuls, le droit acquis de se désintéresser de tout et de s'asseoir dans une cellule de douleur. Or ces victimes sont les moins solitaires et les moins farouches. Le sacrifice extrême épanouit leurs vertus au lieu de
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les rétrécir. Elles se répandent et coulent avec une force généreuse comme jaillit du col de la blessure le sang qui paraît bouillonner d'impatience et de curiosité. Elles accourent, vont audevant, se prodiguent sans se tarir. Combien ne connaissons-nous pas de pères et de mères, fracassés par les obus qui ont atteint leurs enfants, et chez qui l'affliction ne produit qu'un redoublement de sollicitude générale, de tendresse universelle et d'ardente bonté? Des officiers, des chefs, qui ont vu tomber leurs fils, gardent un cœur en apparence aussi tranquille et un regard aussi serein qu'avant. Ils ne se racontent pas, ils se taisent. Ils ont haussé l'oubli d'eux-mêmes à ce point de perfection qu'ils ont reporté sur les vivants les soins que mériteraient leurs morts. Ils savent que la patrie exige d'eux cet héroïsme nouveau et ils détournent les yeux des tombes pour ne regarder que la tranchée. Ainsi rien n'est plus admirable que cette sublime et instinctive consigne du Devoir. Les petits soldats s'oublient, insouciants de leur jeunesse, de leur avenir, de leurs ambitions, de cette existence précieuse et enivrante. Les autres, les plus âgés, s'oublient aussi,... ne pensent pas à leur passé coûteux, au bénéfice
du labeur, à la femme, aux enfants, au repos... Les parents s'oublient, les pauvres s'oublient... beaucoup de riches aussi... et les blessés... et les mutilés... Les prêtres, qui sont également des hommes et auxquels il n'est pas interdit de tenir à quelque chose, oublient aussi sous les armes leur désirs limités, leurs modestes et pieuses espérances... Enfin, du haut en bas, depuis ceux qui, à toute minute, offrent leur vie... jusqu'à ceux qui, loin des batailles, la compromettent, ou bien qui, moins exposés, même plus prudents, ne la risquent pas... chacun aujourd'hui, selon ses moyens, s'efforce vraiment de s'oublier... Et les trois quarts y arrivent.
22 mai 1915.
Plus tard, et sans qu'il soit même besoin d'attendre beaucoup d'années, quand nous nous remémorerons les événements incomparables que nous aurons traversés en 1914 ^^ en 1910, il nous semblera que nous les avons mal vus, que nous ne leur avons pas accordé une attention suflisante. Malgré la fidélité du souvenir, nous aurons quelque peine à nous les bien rappeler, à les reconstituer, dans l'ensemble et le détail, dans leur abondance et leur précision, dans ce qu ils offraient de grandiose, de multiple et de merveilleux. De loin, avec le recul de 1 âge et celui de Thistoire, nous les jugerons mieux sans doute, en ne les observant plus qu'à travers l'accompli,... mais cette connaissance meilleure, au lieu de nous être apaisante
et de nous dédommager, ne fera qu'accroître nos regrets et nos remords d'avoir été des spectateurs distraits, des témoins superficiels d'une époque inouïe, sans précédents et sans retours dans les annales du monde. Ou du moins nous le croirons,... nous nous adresserons de bonne foi ces reproches immérités. Nous serons persuadés que si nous avions regardé avec des yeux plus aigus et plus avides, et observé avec un esprit plus tendu, et senti avec un cœur plus ouvert, nous aurions emmagasiné une moisson plus durable et plus belle...
Avertissons-nous dès aujourd'hui de notice erreur future et prévenons-nous que nous aurons tort.
En conscience, nous faisons le possible pour apprécier à leur immensité,... pour pénétrer et retenir les choses qui nous arrivent. Nous les contemplons avec une puissance de respect et de piété, d'horreur et de stupeur, d'admiration et de courage poussée aux dernières limites... Nous essayons de tout embrasser et de ne rien perdre. Du matin au soir à raffut, chacun, de l'embrasure de notre créneau, nous guettons ce qui se passe, et pendant la nuit cette embuscade de tout notre être dure encore aux tranchées
du sommeil. Mais quoi? Même doués supérieurement et braqués sans cesse dans mille directions, l'esprit, le cœur et l'âme^ si mobiles, si prompts que vous les supposiez, ne peuvent suffire à l'irréalisable tâche qui les déborde. Quel homme oserait dire : « Moi, rien ne me surprend et ne m'effare, ne m'ébranle et ne m'abat. Je suis de force à tout recevoir et à tout supporter en le classant avec méthode. J'enregistre et j'éprouve, sans interruption. Ne craignez pas que je m'embrouille ou me fatigue. Mes moyens sont complets, illimités. Et chez moi, tout m'obéit : la raison et les nerfs, les muscles et la pensée. Ainsi j'aurai, civil inactif qui bouillonne, complètement vécu cette gigantesque époque dont aucune émotion ne me sera restée étrangère. Demain ou dans dix ans, je pourrai, comme il me plaira, retrouver intacte la série de mes angoisses et de mes espérances, tous les genres de sentiments qui, sur le chemin de la victoire, ont manœuvré et combattu en moi. »
Personne n'est assez menteur ou assez fou pour tenir un pareil langage,
— Mais l'imagination...? me dit quelqu'un, qu'en faites-vous? N'est-elle pas d'une puis-
sance miraculeuse? Si vous avez le privilège de posséder ce don magnifique, il vous permettra de voir et de vivre à la même minute les événements les plus divers, les plus compliqués, les plus distants les uns des autres, d'être partout, ici et là, au Nord et au Midi. Grâce à cette salutaire magicienne que Ton a si méchamment appelée : la folle du logis, vous aurez la clé des projets, des actions, des <'hoses obscures ou cachées, des faits avérés et des songes. Vous serez comme un aigle en haut de la nue, comme un dieu sur une montagne... Cette fée ardente vous ouvrira toutes les portes et fera passer' sous vos yeux, dans un tourbillon réglé, la galerie de ses incessants et pathétiques tableaux...
— Oui, vous croyez? Eh bien, justement à cause de tout ce qu'elle a d'immense et de démesuré, par l'infini de ses surprises, de ses horreurs, de sa gloire et de ses beautés, cette guerre échappe à l'étreinte et à l'enveloppement, à toutes les manières d'emprise de l'imagination qui, devant elle, capitule. Pour la première fois cette victorieuse s'avoue vaincue.
Essayez, à n'importe quelle seconde du jour, de vous représenter. Essayez, non d'une façon
calme et fixe, mais pendant le seul espace d'un éclair, d'une lueur instantanée, de circonscrire le champ de la croisade mondiale... d'occuper tout le terrain : France, Angleterre, Allemagne, Autriche, Russie, Belgique, Serbie, Turquie, Perse, Afrique, Asie... Le pouvez-vous? Vous ne le pouvez pas.
Abordez le domaine de la science militarisée. Essayez de vous faire une exacte image d'ensemble de toute l'artillerie, des appareils sousmarins et ailés, des léviathans de l'air et de leau et des locomotives, des chemins de fer, des machines, des autos, de leur circulation, de toutes les formes de la mécanique appliquée à la guerre, de tous les emplois de la vapeur et de l'électricité, du télégraphe et du téléphone, des ondes aériennes,... et des fabriques, des hauts fourneaux, des ateliers, des usines, oîi, sans interruption, des centaines de mille d'ouvriers forgent, battent, laminent, chauffent et broient l'acier, le fer, tous les métaux,... des magasins et des bâtiments où se coordonnent et s'entassent, dans l'Europe et les deux Amériques, les monceaux et les pyramides de munitions, et d'articles de toutes matières...; des laboratoires où sont combinées toutes les subs-
tances, où, au profit de la vie et du salut publics, les chimistes arrachent à l'inconnu ses secrets pour en obtenir des formules de mort et des recettes de ravages... Voyez-vous bien tout cela d'un coup...? Vous ne le voyez pas.
Jetez-vous à genoux, sur la carte du monde dépliée à terre, et la tête dans les mains, essayez de vous expliquer le sens des mouvements d'armées, ce que dissimule et signifie la respiration mystérieuse de ces lignes et de ces groupes de millions d'hommes répandus sur des longueurs incommensurables... Tâchez de deviner la pensée des chefs, ses méandres, lesche»^ mins qu'elle doit épuiser, le but qu'elle se propose, les moyens auxquels, sans jamais les montrer, elle aura recours... Tâchez de comprendre le plan général et les opérations divisées et convergentes, les feintes, les déplacements, de pénétrer tous les arcanes de la stratégie... de vous figurer simplement, en dehors de la moindre idée directrice et savante, l'aspect simultané de ces troupes de Babel sans confusion, de ces soldats français, russes, polonais, anglais, australiens, hindous, belges, monténégrins, serbes, sénégalais, tunisiens, marocains... évoluant et se battant h la même heure, à des distances
qui demanderaient des semaines, des mois, pour être parcourues, en obéissant, quoique ne parlant pas la même langue et n'ayant pas la même mentalité, à des ordres presque pareils, conçus par des intelligences qui sont d'accord... ? Pouvez-vous même — si peu que ce soit en comparaison — vous donner la claire peinture des uniformes, des équipements, des armes, des drapeaux,... des simples visages de tous ces hommes marqués du signe et du cachet de cent races ? Apercevez-vous nettement, dans une même échappée circulaire, tous les paysages qui composent bout à bout l'irréelle toile de fond? le Danube et l'Yser, les Vosges et les Carpathes, la neige, le sable et la boue, la dune et le roc, les côtes de toutes les mers, tous les horizons, escarpés et plats, les silhouettes de toutes les villes obsédées, les clochers, les tours des capitales, les champs de toutes les batailles... ? Impossible ! Impossible !
Etes-vous mieux récompensés en vous penchant sur les gouffres de la souffrance et les abîmes de douleur? Espérez-vous obtenir de ce côté un résultat plus sur?... Avez-vous la prétention de concevoir et de ramasser l'universel chagrin, la somme des tourments et des plaintes,
Vis LES GRANDES HEURES
le total des pleurs, des sanglots, des déchirements, des révoltes et des peines résignées?
Mais non! Encore moins !
El les dévouements, les sacrifices, les héroïsmes, le sublime qui se dépense toujours, toujours, sans arrêt, avec le rythme et la régularité du battement d'un cœur, d'un énorme cœur qui serait celui de toute une humanité, inépuisable et sainte, éternelle, ayant toujours du sang, toujours de l'honneur, toujours de la beauté, toujours de l'idéal... à répandre, à verser tant qu'on veut, sur l'autel?... Allez-vous, capter cela grâce à votre génie ou aux ressources décuplées d'une âme extra-sensible?
— Hélas ! Entreprise sacrilège dont la tentative est d'avance vaine ! Vous savez que vous ne pouvez rien, que tout vous échappe de cette guerre, tout ce qui est d'aujourd'hui et de demain, et que votre imagination en sa présence fait faillite...
Nous sommes hors d'état d'opérer le rassemblement de ce qui compose cette épopée, et de nous en assimiler les scènes fulgurantes, parce qu'elle dépasse les bornes et la portée des plus grands prodiges d'ici-has, qu'elle est surhumaine et d'envergure divine. Les morts, qu'elle
cite en les frappant, sont peut-être les seuls capables de la bien lire, avec leurs yeux fermés. Mais nous autres, nous tous, les vivants, devons prendre parti de notre impuissance à l'expliquer et à la ressentir dans sa plénitude.
A quoi bon d'ailleurs ! Si l'on y réfléchit, que valent là nos désirs et nos regrets? N'est-ce pas un satanique orgueil que de prétendre posséder au-dessus du commun des mortels... une imagination et un cœur innombrables? Soyons modestes comme Ihumble soldat qui fait le coup de feu, dans son coin, sans chercher à deviner le plan de i'état-major. Contentons-nous des connaissances étroites et des sources démotions déjà si lourdes qui sont à chaque instant notre inévitable lot; elles suffisent à nous occuper et à nous anéantir. Et puis, d'ailleurs, on n'atteint aux vastes compréhensions que par la modestie spirituelle et la simplicité de l'âme. N'appliquons pas l'analyse au sublime. C'est la splendeur et le rôle de l'astre de nous dominer. Le ciel est toujours plus grand et plus beau quand on ne cherche pas à compter les étoiles.
L'ERUPTION DE LITALIE
29 mai 1915.
Voilà des mois et des semaines, et puis des jours et puis des heures, nous pouvons dire à présent des minutes, que nous avons suivi avec une croissante tension d'amitié les phases de la crise suprême qui secouait l'Italie. Malgré tous les signes extérieurs du trouble sacré dont elle était la proie, nous n'avons pas été inquiets pour elle une seconde, ayant approfondi les causes de sa fièvre et déchiffré le sens de son halètement. Nous comprenions qu'elle n'était pas en train de rendre l'âme, mais de lui donner la plénitude de son vol. Nous savions que, lasse d'étouffer, elle voulait désormais plus d'air, surtout plus d'air pur, et qu'elle avait résolu d'aller jusqu'au bout de sa respiration nationale. Mieux qu'un désir et qu'une nécessité,
c'était pour elle un devoir, supérieur et comme divin. Nous la voyions donc sans nulle appréhension, et même pleins de joie, approcher du moment qui ne paraissait le plus redoutable (\\\avant, et qui, aussitôt franchi, a cessé de l'être, car le dernier soupir exhalé à la fin de ce long spasme n'a pas été un soupir de mort mais de vie, le premier soupir de délivrance et d'ivresse qui, s'enflant, se durcissant, et prenant tout à coup une rigueur native, s'est achevé en cri de guerre au-dessus des râles douloureux de l'impossible paix.
Assise jusqu'à hier sur le siège de son forum l'Italie, en jetant aux nues son appel à la Justice, s'est levée de toute la hauteur de son passé, grandie déjà à la taille de son avenir. Aléa... Nous avons entendu d'ici les retentissantes clameurs de sa fierté auxquelles les nôtres ont, à travers l'espace, fraternellement répondu.
Bien qu'à vrai dire cet instant fatal de notre plus étroite union n'ait jamais fait doute pour ceux qui savaient prévoir et se rappeler, et quoique nous n'ayons aucune raison de surprise, l'événement nous frappe et nous étourdit II 11
presque par les éclats de sa multiple beauté. Comment nos cœurs français ne seraient-ils pas un peu étonnés et ravis à la fois de se découvrir touchés avec autant de soin par des sentiments dont l'actualité tragique leur confirme la force séculaire et parfois ralentie? Les noms des lieux de gloire et de délices que nous connaissons, même sans avoir eu besoin de les visiter, tous ces noms, qui sont comme des titres de poèmes héroïques ou de chants d'amour prennent sous l'impérieux marteau de l'heure une sonorité de fer magnifique et, sinon nouvelle, renouvelée. Tout devient une voix, acquiert un sens, déploie une signification qui se révèle la vraie. L'Italie entière s'explique, se traduit, se complète et s'achève. Sous l'épée levée, elle s'harmonise comme sous l'archet, et avec mille accents n'émet plus à l'unisson qu'un thème et qu'une idée dont le « motif » est sa grandeur.
Le lyrisme et l'enthousiasme, loin de diminuer son calme et sa splendide sagesse, les font mieux ressortir et y ajoutent leur couronnement. Le soleil qui enllamme aujourd'hui la nation a commencé par la mûrir; le feu qui lui monte à la tète s'est allumé aux profonds bra-
siers de son ccpur. Ce n'est pas une subite poussée d'orgueil et de colère irréfléchie. L'éruption vient de loin. Contenu d'abord, puis alimenté de griefs successifs ranimant les anciens, le flot brûlant a grandi, de plus en plus fort, et s'est imposé; il a bouillonné savamment, dans la prudence et la patience, jamais activé ni jamais apaisé à dessein, livré à lui-même avec la loyauté la plus parfaite et la plus méritoire, jusqu'au jour où il a jailli et a lancé au dehors les torrents de sa lave, mais d'une lave bienfaisante et féconde qui fertilise déjà la patrie desséchée.
Ainsi l'Italie, grondante et chaude, fidèle aux habitudes de ses entrailles, prend, pour obtenir le salut, les moyens violents de son sol. Elle aboutit par le volcan. Mais cette fois le cralère a vomi sa mitraille afin de donner le signal aux bouches des canons. Plus d'ensevelissement. La catastrophe favorable exhume et dégage les villes. Les cendres ne tombent pas, elles se dissipent. Le radieux sinistre enfante au lieu de dévaster.
Au frisson de la guerre la paix s'installe dans les cœurs qu'elle rapproche sans distinction. Tout s'avive, renaît... Les pensées, dont les plis retombaient, flottent soudain, dans le
même sens. L'histoire, la légende, les théories des époques fameuses s'enchaînent au présent par une suite plus tendue et dans un courant rétabli. La « circulation » se fait, égale, universelle. Les Romes sont remuées : celle des Césars qui tressaille au choc des glaives, et celle du Seizième, qui inscrit en lettres neuves sur ses murs fleuris le mot de Renaissance, . .. et toutes les autres... Nulle n'est capable de se priver du décisif et beau vertige. Enfin, par une logique admirable de la destinée, c'est la voix d'un poète qui jette à la foule les premières paroles de révolte et d'incandescence... C'est Annunzio qui annonce, qui embrase, qui envoie les mots pareils à des éclairs et les strophes ondoyantes, persuasives comme des lueurs. Le maître génial de : // Fuoco a été vraiment, en ces jours, le porteur de feu, le Promôthée attendu, le Giorgione des grands espoirs. Et ce hérault acclamé, qui I rentre dans sa patrie par l'arcade d'honneur des ovations populaires, d'où revient-il au bout de plusieurs années, après un voyage qui ne fut pas un détour ? De France. Il revient de France... à la minute nécessaire, pour apporter le merci de la sœur latine, et sceller le traité conclu entre nous bien avant celui des cban-
celiers, le pacte écrit avec le sang des Garibaldi.
On n'aurait pas mieux inventé si l'on avait voulu arranger Ihistoire. Combinaison sublime des hommes et des choses... Par là, parce rôle prépondérant qu'avec une audace sereine et un goût, une mesure incroyables, Annunzio a supérieurement joué, cette guerre prend, dès son début, en dehors des questions d'intérêts vitaux, son vrai caractère d'exigence spirituelle, sa marque d'idéal, et sans que la portée de ses raisons politiques en soit le moins diminuée. Au contraire celles-ci, aux rayons des grands sentiments, brillent toujours d'un plus vif et plus direct éclat.
Annunzio a fixé de haut, et en traits étincelants, le sens de la pensée italienne. Il n'est pas exagéré de dire qu'avant le pays et le roi, il a déclaré la guerre, si l'on prétend restituer à ce mot de déclaration toute sa philosophie, sa splendeur, sa couleur.morale. Le poète a su prouver avec une maîtrise immortelle qu'en entrant dans l'action, et à l'heure exacte, il continuait de rester en avant, à sa place qui, au-dessus même de sa personne, est la première. Il a signifié que l'idée doit toujours précéder le
fait et le baptiser, en être le prodige angélique, lui donner son élan et sa direction. Il a poursuivi et réalisé, en plein air, sous le ciel, son œuvre littéraire, sociale et humaine, sans cesse élargie, en écrivant pour la postérité une fulgurante page dont toutes les autres sorties de sa plume n'étaient que la préface impétueuse et naturelle.
Il fallait qu'il en fût ainsi, que dans cette lutte titanesque du droit, de Thonneur et de la civilisation contre la barbarie scientifique au front bas, perdue d'épais orgueil, chaque nouveau champion de la juste cause qui accourt alerte, à son rang, spécifiât tout d'abord, à voix claire, la limpidité de son dessein et se réclamât des puissances éternelles, des noblesses, des puretés barrant la route aux forces monstrueuses. Vive l'irrésistible artiste-soldat qui trouva le courage d'emboucher la trompette d'or pour sonner le réveil, avec le sur et filial instinct que l'hymne rendrait inévitable et plus terrible le commandement 1
Cette guerre do l'Italie a déjà un aspect et une allure classiiiiies.
Tous les auteurs dont nous avons, à l'école, nourri nos inlelligences et nos jeunes rêves, reviennent nous parler dans leur langue musicale et somptueuse. Virgile et Tacite sont toujours là. — « Dulcia linquimus aiva », gémit tendrement le premier. — « In pedite rohur », affirme le second, qui définit l'infanterie. La majesté dupasse mêle à nos préoccupations immédiates des souvenirs de tous les siècles. Les décors des âges révolus s'avancent de plusieurs plans. Sans avoir besoin d'être infidèle, l'antiquité palpite et se modernise. Les bases du Capitole frémissent à chaque coup de sa cloche, et les arcs de triomphe, les portiques se préparent pour les engoiiiTrements de la Victoire. Aux plafonds de la Sixtine, la main de Michel- Ange retouche dans un coin le Jugement Dernier; inexorable, elle introduit dans le tourbillon de ses damnés des personnages nouveaux. Pareillement, Dante ajoute un cercle à son Enfer, et, contemplant Béatrice, qui a le visage de l'Humanité, il sent reverdir à sa tempe un laurier plus frais. Toutes les statues ont les yeux tournés dans la même direction. En vain le Pape, qui souffre de tant de maux, s'efforce de s'enfermer dans la cuirasse de sa blancheur.
le marbre sur lequel il se prosterne lui brûle les genoux ; son cœur au fond ne peut plus rester neutre sous ce ciel d'azur qu'il va voir s'empourprer. Quittant la pertuisane pour le mousquet, ses gardes s'engagent.
Enfin tout proclame la guerre et s'y adapte avec une grave allégresse. L'Art s'élève encore au-dessus de lui-même en se renonçant, prêt à faire, s'il le faut, le sacrifice de ses trésors, pour conserver intact l'immatériel et divin chef-d'œuvre qu'on nomme l'Honneur. Les musées, les palais, les ruines, les ondes jaillissantes, les églises et les villas, les colonnes et les cyprès, les lacs et les fontaines, les fruits, les roses, les jardins, désormais se consacrent et se vouent aux soldats, rien qu'aux soldats. Avant peu, les blessés viendront s'asseoir sur les chapiteaux rompus et s'adosser aux sarcophages. Les sépultures des morts, sur les champs de bataille, feront des voies Appiennes. La mandoline, ainsi que sous les balcons, grésillera le soir dans les bivouacs, et le cri troublant du gondolier, loin de la lagune, servira de « qui-vive ! » Toutes les pensées, toutes les prières, tous les cierges et tous les vœux, tous les baisers et tous les pleurs, tous les soupirs.
tous les désirs de l'émouvante et intrépide Italie appartiennent maintenant à ses armes. « Arma ! » C'est l'unique aboiement de la louve romaine.
5 juin 1915.
Sortant la semaine dernière de la grandiose cérémonie que l'œuvre du Souvenir Français a fait célébrer à Notre-Dame, et tout plein encore de l'émotion qu'avaient suscitée en moi les chants, la musique militaire, mêlée sous les voûtes à l'hymne des orgues, et surtout les vibrantes paroles de M. le chanoine Collin paraphrasant avec éloquence le cri sublime : Debout les morts !... je finissais par assembler et enfermer toutes mes impressions dans ces mêmes mots si justes, si limpides, qui les résumaientà ma satisfaction complète : le Souvenir Français. Impossible de trouver mieux.
Ces trois mots s'élargissaient alors pour embrasser un nouveau domaine et m'ouvrir des perspectives illimitées qu'ils expliquaient, qu'ils
éclairaient. Tel un titre bien conçu donne, en moins d'une ligne, l'étendue et lespiit de l'ouvrage dont il est la clé. Plus je regardais l'inscription précise, plus je la lisais en moi — comme au dehors où elle me semblait maintenant mille fois tracée — plus elle devenait merveilleuse. On y sentait palpiter un monde. Et d'abord elle proclamait cette vérité qu'entre tous les souvenirs, quelle que fût leur importance, il y en avait un de prix inestimable pour nous et de qualité supérieure : celui des temps de gloire et d'ivresse douloureuse que nous vivons, le souvenir de la guerre, qui méritait au premier chef le nom àe souvenir français . Celuilà seul constituait par excellence Le Souvenir. N'avons-nous pas, d'ailleurs, acquis déjà la certitude qu'il est fixé en nous pour toujours, jusqu'à la dernière minute de noire vie, et même au delà? Peut-être notre âme l'emportera-t-elle comme la seule chose de la terre qui vaille, au moment de plier bagage, de n'être pas laissée?
Parmi les dons que nous avons reçus, celui de la mémoire est un des plus magnifiques et des plus réfléchis. Ce qui confirme bien la pré-
voyance et la bonté dans lesquelles nous fut fait ce présent, c'est que la mémoire, si achevé que soit son mécanisme, reste cependant fragile, sujette à s'affaiblir et à se perdre. Admirable imperfection ! Sa problématique durée accroît ainsi son prix, double sa force, et enraie les dangers qui naîtraient d'une continuité absolue. Dieu a jugé que cette largesse effrayante ne serait en rapport avec nos petits moyens que si elle était corrigée par une autre faveur qui s'y opposât d'une façon directe, et il nous a en même temps accordé le don bienfaisant de l'oubli. Ce dernier cadeau de la Providence esl^ celui duquel, sans nous en rendre un compte exact, nous profiterons le plus au cours de la vie. Un peu plus tôt, un peu plustard, nous oublions toujours tout, ou presque tout... Après une période qui soudain paraît courte quand elle était longue, et longue quand elle a été courte, après une suite de mois ou d'années, nous sommes un matin surpris et parfois humiliés de considérer d'un œil sec et d'un esprit tranquille des événements qui nous tourmentaient hier sans relâche et qui, détachés et retirés de nous ainsi qu'un fer d'une blessure, nous sont devenus étrangers. Nous nous les rappelons, mais dans
la froideur, sans nous en souvenir. Car se rappeler et se souvenir sont deux actes très différents qui n'ont entre eux rien de commun.
Se rappeler c'est se livrer à une constatation toute simple et sèche du passé, à laquelle ne prend part aucun mouvement émotif. Question d'ordre et de tenue de livres. On a enregistré les choses au fur et à mesure qu'elles se produisaient... On les retrouve ensuite classées dans sa mémoire, comme en un dictionnaire, quand il vous prend l'envie de la consulter... Tandis que se souvenir... implique de revivre, avec une force et une délicatesse souvent plus grandes encore que la première fois, les heures disparues et toujours présentes. C'est l'esprit qui se rappelle et le cœur qui se souvient...
Celui qui a gardé, même avec une précision remarquable, tout l'ensemble et le détail des aventures dont il a été la victime ou le héros, sans qu'il lui en soit resté le moindre trouble, la plus légère mélancolie... celui-là se rappelle. Et celui qui ne saurait plus dire quel jour du mois on était quand il a connu, voici vingt ans, certaine douleur, mais r[ui pAlit rien qu'à l'évoquer, celui-là peut avoir oublié maintes circonstances qui avaient leur vif intérêt... peu
importe, il se souvient... Le premier terme s'applique au fait et le second au sentiment. 11 serait impropre de les confondre et de les employer Tun pour l'autre.
Se rappeler n'est jamais en outre une occupation qui vous absorbe et se prolonge. C'est assez vite fini. A quoi bon s'y attarder? Se souvenir, au contraire, enlace et retient. On se plonge dans ce doux travail, on s'y abîme, on s'y blottit comme en une cachette mystérieuse et sûre. Jamais il n'est fatigant d'y rester... La tristesse même s'y améliore et laisse approcher le repos. Se souvenir est la noblesse et la beauté morale de la mémoire, son idéal et sa vertu. Chaque fois que l'on soupire, et que la voix tremble, quand on brûle des vieilles lettres, qu'on interrompt une lecture en penchant la tête, que Ton prie et qu'on pleure... aussi bien dans le recueillement des lourds silences trop chargés que dans l'exaltation des regards dévorant un portrait... on célèbre le culte magique et tendre... on se souvient... on se souvient... le plus souvent sans rien se rappeler!...
De cette guerre aucune angoisse, aucune
épreuve ne seront perdues. Nous en aurons toujours le « souvenir français » demeuré fidèle dans son essence et son entière pureté. Les innombrables événements de cette époque, leurs causes, leur marche, leurs effets pourront, plus tard, s'embrouiller et s'effacer sur la plaque usée de nos trop délicats appareils, nous n'en continuerons pas moins de les dégager dans l'évidence et la clarté spirituelles. Les choses d'aujourd'hui sont destinées à conserver sur nous leur imprescriptible domination. Elles bouleversent de fond en comble le terrain sauvage ou les jardins cultivés de nos réminiscences antérieures. Elles retournent tous les sols. Autrefois nous avions sans doute distingué et rangé quelques faits saillants. Comme on isole des fleurs entre les feuillets d'un livre de choix, nous avions mis de côté certaines impressions aussitôt desséchées, et des pensées mortes en plein éclat qui nous plaisaient à revoir, quoique flétries. Ces innocents vestiges ont été presque tous anéantis ou dispersés au souffle de l'ouragan qui sévit encore. Ce que nous éprouvons depuis dix mois se substitue d'emblée aux provisions, faites en de paisibles temps qui, moins meurtriers, n'étaient peut-être pas meil-
leurs. Les spectacles, les sentiments avec lesquels nous sommes en liaison intime et poignante ne partagent pas. Exclusifs, ils prennent tout. Eux seuls prétendent désormais remplir l'office de souvenirs, en porter le noble nom. Les autres... ils les délogent, ceux d'hier dont ils tiennent la place, et les futurs, ceux de demain, qu'ils sont résolus aussi à ne pas laisser s'inslaller; ils veulent demeurer nos uniques occupants.
Je crois bien en efîet qu'ils le resteront.
Il n'est pas un de nous qui ne soit convaincu à cette heure qu'après la guerre tout de nos idées et de nos desseins datera d'elle. Le passé se reculera, se rapetissera encore,... l'épopée napoléonienne est déjà un peu surplombée... ; et l'avenir, si beau qu'il s'épanouisse en tenant quelques-unes des promesses d'aujourd'hui, aura fort à faire pour se maintenir à pareille hauteur. Même s'il ravalait le présent, il n'arriverait pas à l'égaler, car les coups singuliers et de toutes sortes que nous recevons nous auront marqués à jamais. Chacun, n'eût-il pas combattu, pourra montrer son invisible cicatrice.
Non seulement la guerre abolira beaucoup d'anciens souvenirs frivoles, démodés, devenus chétifs et insuffisants, mais elle nous rendra plus difficiles sur la qualité de ceux que désormais nous devrons serrer. Pour gagner le titre de souvenirs français il faudra que ces derniers le méritent, qu'ils n'aient pas à rougir du voisinage glorieux auquel ils seront astreints. Combien oseront alors affronter la comparaison ? Combien pourront la soutenir?
Cette guerre si terrible, mais héroïque et si pure, magnifie à l'avance en effet tout ce qui lui succédera ; elle est créatrice dans ses hécatombes si radieusement consenties. Elle est le creuset d'où sortira plus lavé, plus moulu, plus battu, plus achevé, le lingot d'or de sa divine richesse; elle aura mis en fusion féconde et fait vivre et ruisseler les métalliques vertus de la race; elle aura grandi les véritables grands, les humbles qui n'étaient pas à leur juste taille; elle aura surmené les bons, heureux de pouvoir monter jusqu'au sommet des abnégations humaines, et elle aura permis aux égarés de se retrouver, de se réhabiliter dans les derniers baptêmes du sacrifice et de la mort.
Cette guerre sera l'intarissable fonds oîi nous
n'aurons qu'à puiser selon la circonstance et le besoin pour y trouver toujours le trésor attendu. Elle sera notre patrimoine, le point de départ et l'orientation de notre nouvelle histoire, le rivage, d'où s'élanceront vers des lointains élargis et resplendissants toutes nos espérances légitimées, îe port où elles reviendront faire escale dans la gratitude des opulents retours. C'est d'elle, de son immense foyer, de ses entrailles fumantes, de ses flancs en perpétuelle et généreuse fureur de maternité, que coulera désormais comme un fleuve, comme un Rhin de pleurs et de sang, de flammes, de boue et d'azur," d'émeraude et d'acier, pour aller se jeter dans un libre océan de gloire, le torrent de nos souvenirs, du Souvenir français.
12 juin 1915.
Dans plusieurs parties de nos provinces occupées où l'ennemi se cramponne encore, on voit, paraît-il, depuis quelque temps, d'étranges laboureurs.
Bottés, sordidement vêtus d'un gris sinistre et coiffés du casque à pointe ou du petit calot, ils tracent avec une espèce de rage, ordonnée et suivie, de profonds sillons dans les champs qu'avait épargnés la guerre. Le versant de la colline, la plaine anxieuse et le nostalgique horizon sont peuplés de ces faux paysans qui, derrière le cheval ou les bœufs, ou la paire « d'hommes de somme » attelés, accomplissent au pas de parade leur louche besogne.
Ce sont les soldats allemands qui détruisent les blés en herbe, ne voulant pas que mûris-
sent les épis français de la saison prochaine. Pittoresque et saisissante image de la perversité teutonne, symbole de leur manière universelle : ils empruntent, pour saccager, les gestes créateurs. C'est avec l'outil rustique et honnête du travail qu'ils mutilent la terre en pleine gestation. Après avoir fait rougir de honte leur épée, ils trouvent le moyen, par le nouvel emploi auquel ils les condamnent ,dedéshonorer le soc et de profaner la charrue. Ce fer primitif des jours heureux, innocent et pur, qui ne pénétrait dans la glèbe que pour y préparer la place tiède et le lit des grains, ils s'en servent, eux, pour pratiquer Tavortement des entrailles maternelles. Par là ces novateurs agraires continuent à montrer la savante ignominie de la kulture telle qu'ils l'entendent, — jusque dans la destruction. Toujours un peu voilé depuis qu'à regret il en est témoin, notre ciel s'étonne de ce spectacle. Les oiseaux se demandent pourquoi l'époque du labour est changée, quels sont ces barbares dont le cri guttural ne rappelle en rien les refrains en patois qu'ils avaient l'habitude d'accompagner de leurs gazouillements joyeux. Mais les femmes, les vieillards que n'a pas dispersés la tempête, ceux qui sont
restés quand même, ne pouvant se résoudre à se détacher du morceau de patrie devenu deux fois natal... ceux-là muets, le visage blindé, contemplent la manœuvre scélérate avec un cœur bondissant qui bat la charge sous la toile, car ils ont vile établi le sens du travail abject et raisonné. Cela veut dire que l'envahisseur est à la limite et au terme de l'invasion, qu'il ne se sent plus en sûreté, qu'il a cessé déjà d'occuper le champ dont il se croyait le maître. S'il commet du dégât c'est qu'il va déguerpir, comme il salit avec soin la maison aussitôt qu'il doit la quitter. Il avertit lui-même de sa fuite. Il donne le signal irrévocable et matériel de son prochain départ; il inscrit lisiblement sur ses positions d'un jour l'aveu de son impuissance et de sa fureur. Aussi nos campagnards, fermes dans leur confiante haine, loin d'éprouver à la vue de ce sacrilège l'indignation qu'il mériterait, sont presque enclins à se réjouir. — « La moisson sera perdue, songent-ils... Bah ! C'est l'effet d'un cyclone... d'une grêle pendant la paix. Peu importe... Laboure, misérable. Creuse ton sillon de mort. Trace-le jusqu'au bout. Reviens. Monte. Descends. Dirige ta parallèle. Arrache la jeune pousse. Troue et déchire le terrain.
Malgré tout je suis heureux... tu vas te sauver...! A moins que cette tranchée finale ne te serve de tombe et que tu n'ailles, le premier, manger les germes du pain que tu te promettais de nous retirer de la bouche »...
Et, sous l'incision de la tranchante proue aux reflets de cuirasse et de coutelas, l'humus fendu s'écarte, se soulève avec reconnaissance et crache des paquels de mottes brunes, des larves et des vers, qui semblent la réelle expression de son vomissement, de son indifférence et de son mépris.
La récolte, d'ailleurs, est-elle vraiment perdue ?
Non. Déjà d'une façon générale et en tous temps rien ne se perd. En celui-ci, plus qu'en aucun autre, la semence lèvera, surtout persécutée. La moindre graine arrachée, dispersée, en 1910, ne peut périr. Le vent, gardien, la recueille et la porte où il a mission, dans les esprits, dans les cœurs, sillons éternels et inviolables. En ce moment la vie, si éprouvée, a reçu par contre des privilèges extraordinaires, des droits primordiaux. Ce qui veut être se trouve
doué d'une spéciale ardeur. Dans cette intention tout s'adapte et se transpose. Les forces génératrices menacées et combattues se plient aux circonstances, mais pour mieux en triompher; elles s'échangent et se produisent de mille façons différentes, résolues à atteindre à travers les difficultés le but sacré de la nature. On dirait qu'elles ont conscience de leurs fonctions doublement réparatrices, du rôle essentiel qui leur est assigné en face du carnage.
Le dessein des mauvais laboureurs, s'il est vrai qu'il soit mis à exécution, ne sera donc pas réalisé. Ils n'auront extirpé sur place qu'une herbe vaine et détruit que des apparences. Demain ces blés gâchés iront mûrir dans d'autres sols qui les attendaient. Malgré les inutiles arrachements toutes les récoltes se feront, récoltes pour nous de grandeurs, de beautés, gerbes de justice et de gloire, et récoltes pour eux d'opprobres, de haines, des charretées de dégoût et d'exécration à remplir les granges de l'univers... Et les pains aussi seront tous faits, tous cuits, selon la règle du brasier : nos pains blancs et leur pain noir. (Juand le Prussien retourne le sol de Gaule il n'en modifie pas la nature et la substance ; il le bouleverse sans
l'infester. Car notre sol est fidèle et ne nous a jamais trahis; il tiendra au centuple ses immuables promesses. Plus elle aura souflert et peiné dans ses entrailles, mieux la Terre enfantera. Cette blessure dernière que lui font les charrues retournées contre son sein palpitant pour la rendre inféconde lui assure des siècles de fertilité.
Il en est de même pour la race.
En ces heures pourpres où la mort abat et couche les hommes à grandes fauchées, l'enfant naît, semble-t-il, avec plus d'empressement et de désir, animé de l'ardeur et de la volonté purifiées qui l'attirèrent parmi nous. 11 ne paraît pas la tleur irresponsable d'un hasard heureux, d'une instinctive volupté, mais le fruit réfléchi d'un acte d'espérance et dune pensée de foi, r « ainsi soit-il » d'une prière.
Jamais la charité publique et les initiatives privées n'ont autant lait pour ce Moïse de la patrie, ne se sont avec raison plus prodiguées à le bien recevoir et à le secourir que dans cette minute redoutable où il échoue sur les rives du monde avec un à-propos si émouvant. C'est
que lui aussi, par des chemins mystérieux, vient de la dévastation, des ruines, des pays mutilés. Chaque fois que la baïonnette et l'éclat d'obus ont écrasé ou dispersé, dans les entrailles et sur le sein des mères françaises, des existences d'un jour, dune seconde... ces débris du miracle ont été rejoindre aussitôt ailleurs, dans d'autres flancs, dans d'autres bras, le cours à peine interrompu de leur destinée... pareillement aux blés de Foccupation qui, saccagés aujourd'hui par une main stupide, iront sans faute, au mois d'août, couvrir et renforcer d'autres plaines. Tous les labours donnent leur résultat initial. Les épis et les enfants sont éternels.
A l'éclosion et au salut de cette enfance d'un prix inestimable, les dévouements, la tendresse les soins actifs de l'humanité s'emploient avec une fièvre prodigieuse. Il se rencontre des hommes et des femmes de sacrifice pour parer les coups des gens de proie. On sauve ici les innocents que là-bas on massacre. Les deux œuvres se poursuivent pour ainsi dire côte à côte, mais la première, celle de la délivrance et de la protection, reste la plus forte et gagne chaque jour un terrain qui lui reste. Et comme si elle ne trouvait pas de meilleure façon de
récompenser les bienfaiteurs de sa naissance difficile, cette génération se révèle exceptionnellement vigoureuse et saine. Les angoisses dans lesquelles il lui fut réservé d'être conçue la favorisent. Elle bégaye le mot de victoire en même temps que les soldats l'écrivent. Elle atteste la ferme volonté des entrailles d'où elle sort. Elle dit que, malgré les mauvais laboureurs, la moisson complète se fera, et que le cœur des mères peut être retourné mille et mille fois sans qu'il perde rien de sa puissance humaine et de sa divinité.
19 juin 1915.
Plus d'une fois en nous reportant aux époques de la Révolution et de la Terreur, à celles des guerres de la République et de l'Empire, nous nous sommes demandé : « Comment vivaiton alors? Quel pouvait être l'état d'esprit des hommes qu'une effrayante grâce avait jetés dans le tourbillon de ces temps horribles et grandioses? »
Nous nous représentions à la rigueur assez fidèlement l'existence démesurée des soldats, des tribuns, des conspirateurs, des partisans, des politiques, de tous les premiers rôles du drame immense de liberté, de gloire et de folie qui accaparait la scène. Nous avions sur eux des données retentissantes.
Mais la physionomie des autres nous échap-
pait. Le bourgeois, le vieillard, la femme, l'enfant, ceux qui sans armes — et sans discours — continuaient dans les villes leurs allées et venues ordinaires, leurs occupations... toute cette humanité innombrable et anonyme qui reste à sa même place au milieu de la tempête, qui ne semble pas se mêler directement au tragique des faits, tous ces gens-là, que pensaient-ils? Que disaient-ils entre eux de ce qu'ils voyaient? Quel effet leur produisaient les choses inouïes dont ils étaient les spectateurs, les témoins, les juges, les victimes? Leur voix n'avait certainement plus le même timbre, ni leurs regards la même expression? Ils perdaient sans nul doute l'appétit, le sommeil? Ne devaient-il pas, au plus léger bruit, au moindre soupçon, même dans la quiétude la mieux obtenue et organisée, trembler nuit et jour, être glacés, dépérir sous la menace éternelle et réitérée de la mort?...
Et puis nous lisions dans les Correspondances et les Mémoires que la vie était la même et que chacun vaquait à ses affaires ou à ses manies comme d'habitude, que rien ne paraissait sensiblement changé. On jouissait de l'éclat du ciel et des séductions de la nature On souriait, on était bien portant, on rêvait, on aimait. Les
poètes rimaient des petits vers. Le dimanche on allait déjeuner sur l'herbe à Chaillot et à Passy après que toute la semaine la guillotine avait fait son dur et rouge métier. Des promeneurs nu-tête, un livre de Rousseau à la main, marchaient doucement dans les allées philosophiques, tapissées d'ombre, et des pêcheurs à la ligne, dont la chevelure était bouclée par une brise amicale, bordaient le fleuve silencieux... Ébahis d'abord et un peu choqués, si nous nous penchions ensuite sur les estampes qui dataient de ces jours maudits, elles nous offraient, alternativement avec des vues de crimes et de massacres, des scènes d'une grâce et d'une fraîcheur exquises. Nous étions forcés de reconnaître, qu'à côté des tricoteuses, des femmes douces cousaient, assises sous les marronniers de nos jardins, que les enfants jouaient au ballon, tandis qu'ailleurs sifflaient les balles, que la vie, en un mot, la classique et débonnaire vie, se poursuivait, dans son ordonnance et son rythme, avec les aspects rassurants, les mêmes images, belles et naïves. Alors nous tombions de notre pauvre petite hauteur : « Mais que penser de ces gens-là? » nous écriions-nous En quoi étaient-ils faits? Allions-nous les accuser
d'égoïsme ou d'inconscience, d'atonie ou de lâcheté? Enfin nous ne comprenions pas.
Aujourd'hui nous comprenons.
Ne vous arrive-t-il pas en effet, à toute minute — comme si brusquement un voile se déchirait on qu'une secousse vous rappliquât à la réalité — de marquer le pas en pleine course au milieu de vos pensées, et de regarder autour de vous avec une attention soudain, différente, en quelque sorte neuve et transformée? Vous considérez ce qui se passe et vous n'en revenez pas. Est-ce possible que l'on soit en guerre, et dans cette guerre-là? Il faut le savoir, et en être sûr, car rien, par intervalles — et pendant des moments qui se prolongent — ne le laisse voir et supposer. Pour beaucoup de ceux que l'appel aux armes n'a pas arrachés de leurs foyers et qui sont le moins atteints par les sacrifices nécessaires, la vie ne se distingue pas énormément de ce qu'elle était avant le mois d'août 1914- Et puis les mêmes façons et les mêmes gestes s'imposent. Mélancolique ou gai, n'accomplit-on pas. par devoir ou routine, les mêmes actes, les mêmes besognes?
Vous VOUS surprenez donc, dans votre chambre, à vous parler tout bas avec cette voix intérieure plus forte que tout, et à vous adresser des reproches de n'être pas assez changé, de pouvoir causer, rire, écouter, répondre, et manger, et dormir... un peu plus nerveux peut-être qu'en temps ordinaire, mais possesseur encore d'un magnifique équilibre. Vous voudriez vibrer davantage, être en permanence à la hauteur des événements qui vous dominent, mais qui ne manquent pas de vous faire sentir sans interruption leur poids, leur importance, leur inévitabilité. Vous êtes pris d'un vaste orgueil de « vous bien rendre compte », d'une sincère envie de souffrir, et malgré cela vous vous retrouvez au bout de ces agitations, épouvanté de demeurer aussi calme, en quelque sorte étranger à ce qui pourtant vous touche le plus au monde.
Pour dissiper ce malaise vous sortez, et dans la rue votre gêne grandit. Le décor est le même, il ne prend pas part; ou s'il s'est modifié son changement inaperçu n'étonne pas. Il y a moins de vie et d'animation, cela est certain, mais
ce qui vit et reste animé n'offre aucun signe particulier, révélateur des circonstances. Les yeux qui, d'un rapide et intelligent regard, vont questionner au passage ceux d'autrui n'y découvrent pas toujours la juste réponse qu'ils en attendaient. La coquetterie, la distraction, le vieux souvenir de la joie, une certaine humeur détachée et légère persistent çà et là malgré le tragique et la sévérité de l'heure. Or, par un étrange et contradictoire désir, en même temps que l'on veut chasser le présent et l'oublier, on ne supporte pas ce qui l'écarté ou semble avoir l'intention d'en détourner. Quoique charmante, une robe claire offusque; un chapeau rose, qui fait plaisir, paraît néanmoins hardi; tout ce qui n'est pas triste a l'air d'un sacrilège. Les inconnus que l'on croise ne seraient-ils pas au courant? Faut-il les renseigner?... Et puis l'on réfléchit que soi-même on donne au passant une impression aussi pénible — et aussi fausse — d'indifférence ou de sécheresse. D'où vient donc alors cette espèce de mensonge, résolu ou inconscient, de notre attitude ou de nos manières? Pourquoi du matin au soir ne sommes-nous pas une plus convenable image, une meilleure reproduction des
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événements qui, avec tant de puissance, s'impriment en nous? Quelle est cette déconcertante paralysie de notre sensibilité? Sommes-nous anesthésiés ? L'excès des angoisses nous aurait-il endurcis?
Mais non. Ne cherchons pas. Et n'accusons personne. Essayons simplement de nous justifier vis-à-vis de nous-mêmes.
Quand on étudie les combattants, on est aussitôt frappé par le calme et la gravité presque religieuse qui, en dehors de certaines ruptures passagères, sont la caractéristique de leur vie actuelle. Ils « agissent », et avec la plus parfaite énergie, mais en restant « pensants », doués d'une profonde existence intérieure, repliés et concentrés dans le refuge moral où ils ont mis leurs biens les plus précieux. Aussi leur visage rude, souvent immobile, impassible, pourrait tromper un observateur, car il ne laisse pas voir, à dessein, les trésors qui sont pourtant si rapprochés de lui. L'impénétrabilité du guerrier ajoute à sa force; elle est sa pudeur militaire. Le soldat ne veut pas se ruiner en gestes et en jeux inutiles, il se ramasse, il se conserve tout entier pour les moments décisifs. Il économise ses munitions nerveuses comme il ménage
les autres. Et en se comportant avec cette héroïque sagesse il obéit non seulement à une très noble idée, mais à un irrésistible et sûr instinct de sauvegarde personnelle. Averti que cette souveraine glace est la première condition de la flamme et de la longue ardeur dont il a besoin, il la porte sur lui comme un uniforme.
Ayant déchiffré cette énigme et pénétré le secret des hommes du front, nous n'aurons pas de peine à nous expliquer la signification de notre propre calme et à nous réhabiliter d'unç insouciance qui n'est qu'apparente.
Nous faisons comme les soldats.
Nous aussi nous avons besoin de tenir dans nos lignes où, pour n'être pas menacés de mort, nous risquons cependant certains dangers d'une autre nature; nous sentons que nous devons, sous peine de catastrophes individuelles et générales, conserver la patience, la foi, l'espoir, la lucidité, le courage humble et terre à terre de toutes les minutes... Nous nous enveloppons alors d'un manteau gris, nous adoptons la couleur des murailles. Nous devenons avares de nos transports et de nos expansions. Nousaffec-
tons de vivre ainsi qu'à l'ordinaire, comme s'il n'y avait rien de changé; nous nous enfermons dans un automatisme discipliné, résolus à n'extérioriser que le strict nécessaire afin que la machine, ainsi conduite, fournisse un meilleur rendement. Et il pourra même arriver que dans cette excellente intention nous dépassions parfois le but, que, pour ne pas montrer nos craintes, nos soucis, nous accordions un peu trop au contentement et que, décidés à ne pas nous attendrir pour respecter la faiblesse d'autrui, nous péchions par semblant de dureté... Mais dans les deux cas, soit que nous restions dans la mesure, ou que nous en sortions, disons-nous bien toujours que nous ne laissons pas apparaître, en ce moment, le véritable fond de notre esprit et de notre cœur. Nous vivons sur la défensive. Nous sommes à l'arrière. Notre visage, notre corps, notre façade humaine continuent à demeurer dans le siècle et à s'y comporter selon leurs habitudes,... et c'est ce qui se voit; tandis que sous ces dehors quelconques, toute palpitante dans le cloître de nos pensées, notre âme, en retraite, se consume, en passant par mille expressions,... et c'est ce qui ne se voit pas.
26 juin 1915.
Cette armée que je veux dire se compose de tous ceux qui, au sens technique et proprement militaire, ne se battent pas, mais qui font cepei> dant un service. Elle est innombrable, aussi grande au moins que celle des troupes mobilisées. Elle comprend des effectifs abondants et divers; elle se répartit en « corps » de toutes sortes, reliés entre eux par une pensée générale et directrice, obéissant à des mots d'ordre instinctifs et suprêmes^ à des devoirs perpétuels. Une discipline secrète lui donne sa force et son unité. Bien qu'elle existe, il semble qu'elle s'ignore; elle fonctionne et agit sans s'occuper d'elle, sans en faire parler. Elle a l'air d'être la foule éparso, immense, vague, le sable soulevé, la dune errante, le désert d'hommes, et pourtant
elle a son esprit de suite, sa cohésion mystérieuse ; elle constitue un organisme puissant, et nécessaire, même dans celles de ses parties où la vie paraît suspendue et parfois éteinte.
Au premier rang elle a d'abord ses soldats. Ce sont les organisateurs du Bien, les secouristes de toutes les misères, les aumôniers, les médecins, les infirmiers, tous les volontaires du dévouement et de la charité dont les belles vertus défensives transforment chacune de nos villes ouvertes en une place fortifiée. Se relevant entre eux, toujours dispos et jamais las, ces braves luttent sans trêve contre la maladie, la souffrance, les ennemis intérieurs aussi cruels et redoutables que ceux des premières lignes.
A leurs côtés se rangent les gradés de la pensée française qui, par la parole ou la plume, ont mission d'entretenir la confiance, le bon accord, de ranimer le courage et de montrer le but à travers les épreuves.
Cette armée possède aussi son trésor, ses quêteurs, son intendance, ses approvisionnements, ses magasins... et un personnel de croixrouge morale, sans uniforme ni signe distinctif, empressé à prodiguer ses soins où il les devine utiles, même et surtout quand ils ne sont point
réclamés : brancardiers solides et vigilants qui rainassent les faibles, les irrésolus tombés sur les trottoirs, dans les ornières du doute, sur les champs de bataille de l'espérance, et qui les remettent debout, les font « revenir à eux » dans la plus pure acception du mot et du fait.
Ce rôle admirable et touchant est rempli non seulement par des hommes, mais par des femmes, de tout âge et de toute condition. Il y a ainsi, ailleurs que dans les hôpitaux et les ambulances, des profe&seurs de Facultés idéales, des chirurgiens de la raison, des docteurs spirituels, des spécialistes du pessimisme et de li crainte, des médecins de toutes les maladies de la guerre, autres que celles de la chair et du sang, et des sœurs de charité universelle, des infirmières sans brevet qui visitent, soignent, et souvent guérissent les blessés spéciaux dont ils ont accepté la charge.
Ces victimes de l'autre armée ne montrent pas de plaies apparentes. Leur front n'est pas bandé, elles ne portent pas de bras en écharpe et on ne les voit point se balancer sur des béquilles.— A quoi les reconnaît-on? direz-vous. — A leur grave et pâle visage, à la dignité de leur abattement aussi bien qu'à celle de leur
résignation, à leur morbide langueur, à la sombre mélancolie comme à la profonde amertume qui se disputent leur terrain. On observe aisément parmi eux les blessés simples et passagers, qui n'en auront pas pour longtemps, et puis les « grands blessés » dont l'état sérieux inspire une inquiétude légitime, les autres estropiés, les autres mutilés, les autres incurables, ceux dont le visage est demeuré intact et dont l'âme, à la suite d'un affreux éclatement, reste à jamais défigurée; ceux qui ont été opérés dans le corps d'un des leurs, ceux dont les yeux se couvrent d'une taie depuis que les prunelles d'un être aimé sont plongées dans la nuit; ceux qui, amputés d'un fils, d'un père, d'un mari, ne traînent plus, aux steppes de l'existence, qu'un esprit en ruine et qu'un cœur morcelé; ceux qui ont subi tous les contre-coups et les chocs en retour de la balle et du shrapnell, de la vapeur asphyxiante et du jet de flammes..., qui tous les jours, depuis des mois, se prennent et s'écorchent aux fils de fer barbelés de leurs tourments, qui portent sous leurs habits une croix, une croix de guerre aussi, invisible et bien méritée pour des actes de souffrance splendides, accomplis dans l'ombre, pour des hauts faits de dou-
leur anonymes, qui ne seront pas publiés... Cette armée-là a des régiments entiers vêtus de deuil, dun noir d'avenir et d'horizon, où les voiles de crêpe des femmes pendent sans flotter comme d'inconsolables drapeaux.
Voici le bataillon sacré des mères, de toutes les mères, sans exception, les résistantes et les écrasées, les anéanties et celles qui ressusciteront galvanisées par l'excès même des douleurs.
Il en est parmi elles qui, semblables aux soldats honorés de plusieurs ordres du jour, ont été frappées deux ou trois fois, et qui, épuisées, émaciées, immatérialisées, n'étant plus soutenues que par une sorte d'exténuation virginale, ont cessé de se plaindre et sourient, mais de quel sourire navrant et saint de Pieta! J'en connais quelques-unes, arrivées à ce degré de sublimité complète, à ce sommet de calvaire, au delà desquels rien de pire ne peut plus se concevoir ni s'éprouver... Celles-là ont achevé l'ascension, elles ont franchi tous les brisants et la grande barre du Sacrifice terrestre, et elles se trouvent tout à fait en avant, à la limite des autres mondes, des libres océans qui baignent les grèves futures. On se demande comment
elles vivent, et elles l'ignorent elles-mêmes, n'étant plus que des flammes, des lampes, des lueurs... Elles restent sans bouger dans des appartements aux volets mi-clos, assises dans de petites chambres devenues immenses...; bronzes de courage et marbres de désolation, palpitantes statues funéraires; ou bien agenouillées comme des donatrices d'ancien triptyque, sous le rigoureux chaperon de deuil qui leur presse les tempes. Et en effet elles ont tout donné en donnant mieux qu'elles-mêmes; elles ont donné davantage — par l'offrande de ce qui leur était le plus cher — que si elles s'étaient livrées en personne.
Autour de ces martyres couronnées déjà, se groupent les autres mères, épargnées encore, et les femmes, les filles, les fiancées, les sœurs qui, exaucées jusqu'à la minute présente, superbes de confiance et entêtées d'espoir, se sont accoutumées à braver leur angoisse. Celles-là vraiment se battent jour et nuit, ei tiennent sans jamais reculer.
Et il y a les enfants qui ne sont pas tout à fait des hommes, les pupilles du foyer, trop jeunes pour qu'on les accepte là-bas et qui voudraient être plus âgés d'un ou deux ans afin
d'aller pousser des cris et prendre leur récréation sur les champs de bataille.
Et il y a les parents qui, depuis que leur fils est prisonnier, se sentent captifs, perdus, sans appétit à l'heure des repas.
Enfin, après ses soldats, ses blessés, ses mutilés, l'autre armée que nous passons en revue a ses morts. Nous les voyons tomber, loin du feu, comme s'ils y étaient.
Combien sont-ils ceux qui, en silence, sans coup férir, étendus dans leur lit, meurent néanmoins aussi sûrement de la guerre que s'ils s'abattaient dans la terrible zone? ceux qui ne survivent pas à la perte d'un combattant pour lequel ils vivaient? ceux qui ne supportent pas l'amputation d'un membre familial? ceux que fige et sidère, à cent lieues de distance, le vent d'un certain obus? ceux qui, en même temps qu'un marin du Gambetta ou du Bouvet, coulent à pic, submergés ici dans d'incompréhensibles flots? ceux qui disparaissent à cause d'un disparu ? qui s'en vont faute de recevoir des nouvelles? Quoiqu'ils rendent leur dernier soupir loin des pays bouleversés, on peut dire exactement de la plupart de ces défunts qu'ils sont tombés à Beauséjour, à Vauquois, sur l'Yser, en
Orient... Ils mériteraient, aussi, qu'on mît sur leur cercueil un drapeau tricolore, car ils ont été tués malgré tout « à l'ennemi », territoriaux paternels, héroïnes de la maternité, autres enfants de la patrie...
Et puis oublierons-nous les tendres, les fragiles, qui, en dehors de toute atteinte directe, meurent de la guerre par excès de sensibilité, par délicatesse d'âme, comme si c'était pour eux la seule et digne façon de remplir leur devoir?
Trop frémissant et trop vibrants sous les coups alternés de l'enthousiasme et de l'horreur, ils se brisent eu miettes ainsi que du cristal; ils n'étaient pas faits pour la cruauté de ces temps magnifiques.
Et maintenant saluons avec respect, avec pitié, les derniers morts, les vieillards que la guerre achève, dont les cheveux avaient blanchi dans la paix depuis des années si longues ! Malgré leur âge ils auraient pu vivre encore un bon petit moment... Mais la guerre est venue... Ils étaient restés droits, et du jour au lendemain, sans récriminer, ils se sont courbés en hâte vers la tombe, avec le seul regret de ne pas durer assez, doyens de l'autre armée, pour mourir d'une attaque de bonheur, dans l'apoplexie de la victoire.
3 juillet 1915.
Parlons de la parole. Jamais elle n'a été un acte qui commande plus de conscience qu'aujourd'hui. C'est que la guerre lui donne un re<gain de pouvoir, excessif et dangereux.
Parler est à présent une chose si grave que l'on ne devrait, semble-t-il, y recourir qu'en cas de force et de réflexion majeures ; nous voyons néanmoins une foule de personnes le faire du matin au soir avec autant d'intempérance que de légèreté. Ce bavardage civil est une espèce de fièvre contagieuse qui nous cause beaucoup de mal. On l'attrape et on la communique sur un coin de trottoir, chez soi, partout, rien que pour avoir échangé quelques phrases inutiles ou défendues. Les opinions hasardées, les vains propos sur le sujet terrible qui nous possède
sont les chemins par où circulent et se propagent en nous le doute et l'amertume, et il n'est pas possible qu'il en soit autrement, puisque la presque totalité des questions qui nous sont posées ou que nous posons nous-mêmes sont condamnées d'avance à demeurer sans réponse. Nous savons que nous parlons pour ne rien dire, ne rien apprendre et ne rien conclure, que nous ne croisons en somme que des soupirs, des hélas ! des quand ? des comment? des pourquoi ? des combien? toutes formules interrogatives destinées à ne recevoir aucune réplique immédiate et probante. Nous passons cependant, par petits et fréquents entretiens, une grande partie de notre temps à cette besogne inféconde. Si nous prenions la peine de récapituler chaque soir combien de fois depuis le matin nous nous sommes laissé entraîner, malgré nous, à discourir sur les matières auxquelles nous sommes étrangers : politique, armements, travail des diplomaties, secret des puissances neutres, durée des hostilités,... combien de fois, en nous croyant dans le vrai, nous avons, à tort et à travers, blâmé, critiqué, approuvé, soutenu ou combattu les hommes, les systèmes, les moyens... et prodigué notre avis et nos conseils
à Joffre, au grand-duc, à l'amirauté, aux étatsmajors, aux ministres, à tous,... et conquis des avances, réussi des percées, rétréci des fronts, coulé des sous-marins, bombardé des hangars... et survolé des villes lointaines de nos propres ailes... non seulement nous serions effarés du nombre des heures perdues à ces irréalisations, mais nous constaterions avec évidence qu'il n'est jamais résulté pour nous, de pareils exercices, que trouble, faiblesse et mélancolie.
— Mais, me dites-vous, il faut bien parlei\ De quoi s'entretenir sinon du constant et douloureux objet de nos pensées? Pouvons-nous, humainement, nous occuper d'autre chose que ce qui est devenu la raison même et la substance morale de notre vie ? Il n'y a pour nous qu'un « ordre d'idées », et c'est celui-là.
— Sans doute. Et cependant... ne parlons pas. Le moins sera le mieux. Dans notre état d'esprit et de nerfs toute conversation un peu nourrie, et qui s'allonge, offre un terrain miné. La plus loyale est semée d'embûches. Nous ne savons pas, en la commençant, de quelle manière elle finira.
Pourquoi parle-t-on ?
D'abord pour avoir l'air d'être au courant de ce qui vous échappe. Au lieu de se plier de bonne grâce, par discipline, à l'ignorance inévitable et nécessaire qu'impose sur certains points la consigne nationale, on a cette folie de vouloir être tout de suite instruit des choses et de prétendre les juger. Quelle bonne occasion pourtant d'entraîner la fameuse patience dont nous avons fait le serment! Mais non... Comme le mystère, incessant et variable, qui plane sur le grand problème actuel de notre destinée, nous persécute et nous irrite, résolus à le déchiffrer à tout prix... nous inventons. Or avonsnous besoin de plus de onze mois d'expérience pour nous apercevoir que rien de ce que nous avons supposé ou prédit n'est arrivé, ou en tout cas ne s'est effectué selon notre programme ? Disserter de la guerre, se livrer à perte de vue aux innombrables spéculations qui, à force de s'user et de se contrarier les unes par les autres, n'aboutissent qu'à nous embrouiller, est donc une lourde erreur.
Mais si l'on ne parle pas pour traiter du technique et du professionnel et trancher en vertu d'incompétence acquise, peut-être sera-t-il per-
mis de se répandre en discours sur les sujets de qualité purement morale? comme par exemple pour éclaircir les maussades, tonifier les affaiblis, assurer les hésitants?... La parole, chaude et persuasive, insinuante ou belliqueuse, prompte à toutes les attaques et à toutes les ripostes n'est-elle pas, pour ces salutaires besognes, l'arme efficace par excellence?
Il se pourrait. Mais je n'en suis pas sûr non plus. En effet, l'escarmouche avec un pessimiste offre des inconvénients. Il connaît la manœuvre. Il vous assaille avec des raisons qui ne prouvent pas toujours, bien qu'il ait tort de les employer, qu'elles soient au fond négligeables. Il ne lui est pas, hélas ! bien difficile d'étaler des douleurs et de compter des morts ; il n'a qu'à se baisser. Sans avoir besoin d'être de mauvaise foi il vous gêne, il vous tourmente, il vous fait presque honte de la confiance obstinée que vous opposez à la sympathie de ses alarmes. La sérénité froide et un peu dure à laquelle il vous condamne par la richesse de ses inquiétudes n'est pas sans vous coûter. Il vous donne le rôle ingrat; il vous empêche de vous émouvoir sous peine de contradiction et vous fait aller plus loin que vous ne l'auriez voulu. Il faut
vraiment alors une bonne trempe de caractère pour garder le calme que l'on prêche et ne pas céder à une irritation inspirée cependant par le meilleur et le plus pur des apostolats.
Et qu'arrive-t-il dans ces petits duels, où l'on se blesse quelquefois sans jamais se désarmer? Les adversaires se séparent en ne se mettant d'accord que par le silence. A bout de souffle, et las de réciproques arguments émoussés à la longue, mais auxquels on revient toujours, on s'arrête... épuisé... et, dans un grand geste qui de part et d'autre affirme jusqu'à la fin, on se détache, celui-ci plus convaincu de son droit à l'angoisse et celui-là plus affermi dans son devoir d'espérance. Eh quoi? songez-vous, le découragé ne pourrait-il pas s'en aller remonté par la vigoureuse estocade de son interlocuteur? Cela s'est vu, j'en conviens, mais si rarement qu'il est plus sage de n'y pas compter, tandis qu'on observe de façon courante l'homme solide et sur de soi, ébranlé après coup par cette lutte aussi pénible qu'inégale.- Et toujours il emporte le regret d'avoir trop parlé, avec une abondance coupable puisqu'elle n'a pas amené le succès. Les mots ne touchent qu'en petit nombre, accentués et brefs. 11 n'y a rien à espérer des dis-
cours. Aussitôt que l'on s'y aventure on se donne du champ, on s'expose au recul, et jusqu'en réfutant on n'évite pas de concéder.
Dans l'intérêt même de la bonne cause embrassée, il est dangereux de traiter verbalement le pessimiste, car on lui fournit ainsi l'occasion qu'il recherche à toute minute, de se produire... Par la résistance on lui prête un point d'appui, on le fortifie, on l'exalte... on en fait jaillir des aperçus nouveaux, des plaintes plus heureuses... de telle sorte que, grâce à vous, il s'amplifie et se perfectionne... Quand vous le quittez, il est en effet remonté^ mais à rebours, dans le sens contraire à celui que vous souhaitiez, et vous avez l'impression d'avoir été malgré vous l'horloger de cette fâcheuse pendule qui marque l'heure à contretemps et rend de mauvais sons. Laissez-la donc aller toute seule, et n'y touchez pas... elle finira par s'arrêter. En la tracassant vous la détraquez davantage.
'Vous savez bien d'ailleurs que la parole a pour principal effet de confirmer dans ses idées celui d'où elle sort; c'est un bruit qui entête,
qui flatte, qui enfonce, qui fait marteau. Il est arrivé souvent à ctiacun de nous, étant seul, de se parler tout haut, pour s'assurer dans une détermination ou une façon d'agir. La pensée ne suffisait plus, il nous fallait le commandement, la puissance physique et comme irrésistible de la voix. A nous entendre nous avions l'illusion de nous comprendre mieux. Ainsi nous avons pu éprouver que non seulement on crée ce que Ton exprime, mais qu'on l'accroît et le décuple. Les malades soufTrent deux fois plus des douleurs qu'ils décrivent.
Renseignés par cette vérité, enrôlons-nous dans le silence. La simple notion du devoir individuel doit nous suffire. Imitons le soldat au fond du boyau de terre où il ne voit rien, — qu'un peu de ciel. Cherche-t-il à comprendre ? A quoi bon ? Il sait le but, il est éclairé par l'idée, il n'en demande pas davantage.
Le silence est une sauvegarde, un asile, une protection, le refuge inviolé. Nul ne s'est jamais repenti de lui demeurer fidèle. Il est la glace dans laquelle tout se saisit ei se conserve intact. Il montre qu'il est sacré en s'imposant aux extrêmes limites de la joie et de la douleur, en face de la mer et sur le sommet des mon-
tagnes, devant la mort et dans les cathédrales... C'est lui, l'éloquent silence, qui a toujours le dernier mot.
L'homme aujourd'hui qui, paisible et digne, remplit sa tâche coutumière avec une ardeur ramassée, qui va et vient, simple, précis, diligent, qui parle peu, qui passe vite, et qui, sans poser une seule question, répond à toutes qu'il ne sait rien,... celui-là seul a trouvé la faconde se conduire.
10 juillet 1915.
Regardez sur la carte de l'immense et inconcevable Afrique, à l'Ouest, au creux du golfe de Guinée, ce morceau de terre où il n'y a presque rien d'écrit, qui ne paraît pas beaucoup plus grand qu'un de nos départements et qui, entouré d'un trait orange, borne au Nord le Congo : c'est leCameroun, où plusieurs colonnes française, franco-anglaise et franco-belge, opèrent à la l'ois contre les forces allemandes.
De temps en temps, à d'assez longs intervalles, quelques lignes nous apportent en peu de mots le récit — non, pas même le récit — la brève nouvelle d'une sensible avance, d'un engagement heureux, avec de faibles pertes... Quand il ne passe pas inaperçu, noyé dans le flot des communications européennes, ce bul-
letin furtif, tout en faisant plaisir, nous laisse calmes et rassurés. 11 arrive difficilement qu'il nous bouleverse. C'est si loin !... Les esprits positifs l'absorbent en une minute, pressés de courir ailleurs, et ceux qui ne craignent pas d'accorder sa part à l'imagination trouvent là le sujet d'une rêverie. Les noms étranges dessinent des oasis, plantent des décors... Quel poète dans son fauteuil ne se représente aussitôt d'une façon claire et certaine les petites troupes d'hommes solides, bien entraînés, munis du confortable ingénieux et perfectionné des explorateurs? « De part et d'autre, dans les deux camps, on n'est pas très nombreux, on se tiraille donc dessus à travers les fourrés sans se causer grand dommage. Ce n'est pas comme en France, au front... Sans doute il doit bien y avoir quelques rudes moments... mais exceptionnels et rachetés par tant de joies ! . . . par des sensations puissantes, des spectacles prodigieux, des émotions d'une ivresse et d'une beauté qui ne sauraient se dire. Pas de tranchées. C'est la vie — et la mort aussi — mais au grand air, sous le ciel tropical, en pleine et splendide nature, parmi les orchidées et les oiseaux rares... Les coups de fusil lèvent par
milliers des escadrilles de papillons... et le soir après la marche ou le combat, les pionniers de cette guerre à la Stanley, réunis en rond autour de grands feux, dévorent des agneaux rôtis, au pied d'arbres plus gros que des tours et hauts comme des clochers... On sendort aux cris espacés des perroquets et au ricanement des singes, pendant que coule à distance, aux rives de la nuit, quelque traînante et triste chanson de pirogue, nasillée par des indigènes... »
Faut-il dire, pour ceux qui seraient enclins à ne pas trouver excessive cette agréable peinture, coDûbien elle est aux antipodes de la vérité? La guerre au Cameroun, malgré la magnificence désolée des lieux qui en sont le théâtre, ne le cède en rien, pour les épreuves, la fatigue et la durée, à celle d'ici, de chez nous, à la guerre continentale que nous avons sous les yeuxet qui, par un effet naturel, nous touche davantage.
Elle se poursuit là-bas dans des conditions et à travers des difficultés inouïes. Tout d'abord notre armée du centre africain est formée de coloniaux parmi lesquels — il importe qu'on le sache — un grand nombre, officiers et sol-
dats, sont dignes d'un tout spécial et respectueux intérêt de ce fait que l'ouverture des hostilités les a surpris au moment où ils s'apprêtaient à s'embarquer pour rentrer en France et y jouir d'un repos supérieurement gagné. Or, retenus par la déclaration de la guerre, ils ont dû renoncer en même temps à la joie qu'ils se promettaient de revoir les leurs, quittés déjà depuis un, deux, trois ans... et aux soins attentifs qu'exigeait leur santé délabrée. Ils n'ont pas eu, comme leurs frères d'armes mobilisés sous notre ciel, les derniers jours passés au foyer, les dernières heures d'épanchement ou de silence, le dernier repas en famille, les baisers muets, les mains pressées, les yeux expressifs et profonds des mères, ces yeux fixés sur l'enfant, divins objectifs ardents à le « prendre » pour en garder une indélébile image, une épreuve éternelle... On ne les a pas accompagnés par les rues, jusqu'aux gares, en les acclamant et en leur jetant des roses. Non, ce tendre et puissant viatique du Départ leur a manqué. Et cependant, ainsi privés de tant de gtUeries précieuses et de robustes douceurs, ils se sont mis en loute du même pas fier et sûr que s'ils foulaient, pour y prendre avant la bataille une force
plus ramassée, le sol de la terre natale. Mais quoi ? vous les connaissez, les coloniaux? A quelque distance qu'ils soient, ils rayonnent, lis sont entrés vivants dans la légende épique et rien ne peut plus, de leur part, accroître ni diminuer notre admiration. Ils sont capables de tout, et ils le prouvent, une fois de plus, à la splendide façon dont inlassablement, depuis dix mois, ils luttent eux aussi au Cameroun, pour que s'accomplissent les grands Destins... ...Ah! ce Cameroun! Ces étendues misérables qui donnent le spleen, ces marécages s'étendant à perte de vue, ce réseau compliqué de bras de mer et de canaux couverts de brumes, de buées lourdes et d'humidités flottantes, ces nappes, ces étangs, ces limons, ces boues mouvantes tapissées de nénuphars et d'herbes aquatiques aux tiges enchevêtrées... pareilles à des collets tendus; ou bien alors la brousse feutrée, mauvaise, la jungle résistante et hargneuse... et enfin la forêt, sinistre, indescriptible, surnaturelle et redoutable, aux compactes épaisseurs, au diabolique mj^stère... la forêt aussi vieille et opprimée de siècles que le monde et qui n'est plus qu'un temple gigantesque, un royaume défendu oij règne l'hallucination. Pour le traverser,
cet empire de la fièvre et du vertige, il faut des semaines, des mois, quand ce n'est pas la moitié d'une année. Car partout, en plaine, en montagne, sous les stupéfiantes futaies, les distances sont énormes, au point de déconcerter l'audacieux qui doit les couvrir. Absence totale de routes. C'est tellement hors de toutes mesures connues, et si désert, si loin!... Ni chemins de fer, ni voitures, ni automobiles, ni télégraphe. Les correspondances sont expédiées par piétons... Sauf quelques officiers montés, les autres Européens vont à pied, et les transports, de toute nature, se font par porteurs. Les bagages de chacun ont dû être réduits au minimum, délibérément, et aussi par la force imprévue des choses, car personne, au début, ne pensait que la guerre au Cameroun aurait une aussi longue durée,... et, à l'heure actuelle, on se trouve à près de 700 kilomètres du point de départ ! Si vous tenez compte des colis individuels, des vivres, des munitions, et de l'artillerie qui, ne pouvant rouler, doit être portée aussi, vous imaginez l'effectif d'indigènes et le nombre de bras nécessaires !
Ce nombre permanent n'est rien à côté de celui que réclame, de l'arrière à l'avant, l'envoi
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du ravitaillement. Pour amener un seul mois de vivres à telle colonne volante, quarante mille journées de portage ne sont pas de trop, et il n'est que justice, en disant cela, d'ajouter au prix de quels efforts intelligents et de quelles difficultés vaincues, s'accomplissent ces opérations extraordinaires... Les régions, peu à peu franchies, se composent d'îlots désertiques et de bandes à peine peuplées. Les Allemands, tandis qu'ils se retirent devant nous, évacuent et brûlent les factoreries oii nous aurions eu la chance de trouver des vivres... Malgré tout, on va,... en suppléant, grâce à des prodiges d'énergie, à ce manque absolu de voies de communication. Par suite de l'habitude que pratiquent les naturels de marcher en file indienne, tout sentier n'a que trente centimètres de large et, s'il est ancien, il se creuse et s'encaisse pour devenir à la longue une étroite rigole. Abordet-on la forêt? une troupe ne peut lentement s'y tailler un passage que par la serpe et la hache, en sabrant les rotins, en creusant des tunnels au travers de l'impénétrable broussaille. Cet acharné travail, qui épuise les plus vigoureux, s'accomplit au milieu d'innombrables et invisibles embûches. Tantôt c'est l'indigène qui se
glisse pour abattre à bout portant son ennemi d'une balle tirée par le fusil du dernier modèle, ou bien c'est la mitrailleuse cachée, qui. d'une touffe hospitalière, aux larges feuilles, crache brusquement la mort. Et, par surcroît, la nature est plus ennemie encore que l'ennemi lui-même. La chaleur torride et le froid redoublent de méchanceté. Les mouches, les guêpes, les moustiques, les serpents, la fourmi rouge ou noire, tous les insectes aux suçoirs venimeux, aux pattes gluantes et empoisonnées, toutes les bêtes féroces, moyennes ou petites, aériennes ou souterraines, celles du sol, du sable, ou de Thu-' mus, de l'air, de la mousse, de l'écorce et de l'eau sont, elles aussi, lancées en formations serrées contre l'Européen, contre le soldat de France, dans un ensemble de fureur où il y a comme une secrète entente avec l'adversaire, une haineuse complicité.
Mais inébranlable, redressé par les attaques successives de l'ennemi et celles des éléments, impassible sous le soleil de feu qui le calcine, et sous l'aveuglante pluie d'orage aux larges gouttes, glacées et dures comme des balles aplaties, sous le double fracas de l'artillerie et de la foudre, sous la chute des cotonniers géants
qui s'écroulent pourris de vétusté, sous tous les coups les plus imprévus, les plus rudes, le troupier colonial demeure lui-même : le marsouin, aussi intrépide et résolu sur terre que sur mer, bon pour toutes les côtes, pour tous lessaharas, magnifique et sublime amphibie des régions sauvages dont il est le héros, victorieux et prédestiné. Il fait là-bas la guerre avec le même ardent et frénétique amour que s'il défendait ici son toit et son clocher. L'incommensurable distance et les milliers de lieues ont pour principal effet de le rapprocher, par le cœur, de la mère patrie. Il reste avec elle en « liaison » parfaite et continue... Et cependant... il n'en reçoit rien! — ou si peu qu'il vaut mieux n'en pas parler... Les lettres — quand elles arrivent — mettent trois mois. A-t-il au moins obtenu son cadeau de Noël?A-t-il été l'objet des attentions délicates et variées des femmes de France ? A-t-il eu... Non. Friandises, chocolat, confitures , douceurs. . . rien de tout cela n'a été pour lui... On n'y a point songé... Et puis y eùt-on pensé... C'est si loin ! Qui donc serait assez naïf pour expédier un paquet de tabac ou des œufs frais au Cameroun? Mais il n'y a lieu d'accuser personne... Encore une fois, c'est la faute de ce diable de
pays, de cette Afrique compliquée et si peu commode... Aussi nos braves, qui ne sont pas susceptibles ni mesquins, ont compris tout de suite la situation et l'ont adoptée avec cette martiale belle humeur qui est leur esprit, leur esprit de corps. C'est entendu. Ils iront, s'il le faut, jusqu'au bout, jusqu'au bout de leur peine, de leur vie, de leur dernier souffle, et jusqu'au bout de cet autre monde où ils font flotter nos couleurs... Ils feront cela modestement... et fièrement... sans se plaindre du noble silence qui les environne et qui finit par les signaler peut-être mieux que les ordres du jour dont ils n'ont pas besoin pour remplir leur devoir.
Mais pourtant, si grande que soit votre abnégation, terriens-coloniaux du Cameroun, héroïques et discrets officiers, vaillants petits soldats, résignés à l'isolement, à la gloire obscure, vous n'échapperez pas à la récompense, à notre fraternelle tendresse, à notre longue et reconnaissante pensée qui vous accompagne, vous admire et vous suit, même quand vous ne vous en doutez pas... Croyez-moi. Tout se sait. Tout se saura... et l'on sera déjà émerveillé en apprenant que le gain total des colonnes expéditionnaires, dont vous faites partie, représente en
Afrique, à cette heure, une superficie qui n'est pas loin d'égaler celle de la France... J'aperçois dans cette similitude un visible symbole. La grandeur de la France... telle est la mesure qui à tous semble la plus simple, la meilleure, la plus heureuse des dimensions. Nulle autre, en effet, ne saurait évaluer plus exactement la superficie de votre courage et de votre belle âme.
17 juillet 1915.
Dans le bouleversement général et profond que, du haut en bas, elle entraîne, la guerre a mis en brusque évidence une catégorie de gons qui tout à coup frappe et retient l'altention, plus peut-être qu'elle ne le désire. C'est la tribu des inutiles.
Elle comprend d'abord les désœuvrés de carrière, certains oisifs courants, de tout genre et de toute condition, et puis des personnes tièdes dont les événements ont saccagé sans bonne grâce le demi-travail et la molle besogne qui suffisaient en temps ordinaire à occuper leur étroite vie. Cette énuméralion n'est pas absolue et comporte des réserves. Nous savons bien que Touvcrlure des hostilités, en mobilisant un grand nombre de fainéants contraints enfin à
faire quelque chose, leur a rendu le plus signalé des services, les a révélés à eux-mêmes, à leur propre valeur, et beaucoup d'entre eux qui auparavant n'avaient pour ainsi dire été bons à rien sont devenus propres à tout, jusqu'à donner à leur mort le caractère d'une entreprise, la beauté d'une œuvre de lonuue haleine, conçue et réalisée. Tous les « amateurs » d'hier de la paix ne méritent donc pas aujourd'hui, grâce à Dieu, d'être appelés des dilettanti de la guerre. La plupart ont trouvé sous l'uniforme leur vocation insoupçonnée.
Les coupables visés, parmi ceux que leur santé, leur âge ou de puissantes influence éloignent des zones militaires, sont les êtres spéciaux et déconcertants qui semblent mettre tout leur effort à ne pas tirer parti de l'indépendance et de la liberté si précieuses dont ils ont le privilège de jouir. Il en est de différentes sortes, riches et pauvres, ne formant qu'une exception, je me hâte de le répéter. Mais cette exception, moins petite qu'on ne pourrait le croire, est assez curieuse pour qu'on s'y arrête. Vieillards qui furent, et qui sont encore, quoique presque éteints, de passionnés amants de la vie, de la vie aimable et légère, la seule
qu'ils ont pratiquée,... ils s'étaient, depuis une bonne période, enrôlés déjà dans le regret, aussi la terrible rudesse de cette époque en a-t-elle fait des incurables du désenchantement. Ils en veulent au déluge de n'avoir pas attendu à « après eux » pour venir. Grands enfants gâtés, aux cheveux gris, Célimènes d'automne, douairières de l'éventail et des fins plaisirs, épistolaires réputés, causeurs fameux, pour qui l'esprit, les entretiens mordants, les délicieuses petites choses quotidiennes de leur société constituaient l'univers... ou collectionneurs désemparés, batteurs d'art, chasseurs d'antiquités, braconniers du bibelot... maniaques d'une seule recherche, toqués d'un style, violonistes d'Ingres, dont une spécialité de luxe, une œuvre de patience frivole, étaient la seule raison d'être... tous ceux pour qui la guerre a été une plus directe interruption des habitudes, une plus sensible brisure... de l'agrément. Voilà d'abord de quoi est formée la troupe des inutiles.
On les reconnaît à l'immense ennui qui les revêt de la tête aux pieds et dont ils sont comme les prisonniers sur parole. Ne pouvant se livrer à leur passe-temps tyrannique et favori, n'ayant
plus de dîners en ville, de visites à faire ni à recevoir, désorbités, falots, errants, ils vont au hasard, de-ci de-là, tels que les ombres des êtres heureux qu'ils étaient autrefois. Les rues du Paris transformé, qui leur semble vide, sont leurs limbes. Ne leur demandez pas de rester chez eux; plus que jamais ils en sont incapables, car entre des murs, bloqué dans une chambre avec soi pour simple compagnie, on est forcé de penser davantage, tandis que dehors il est plus facile de s'oublier et de bannir les obsessions.
C'est pourquoi les inutiles, faibles âmes en peine, déambulent à travers la cité, en quête de rencontres qui, même médiocres et brèves, finissent cependant, les unes au bout des autres, par avoir raison des pénibles heures. La sévérité du moment les a rendus plus sociables. Bien des visages devant lesquels ils se détournaient dans le tourbillon des beaux jours et qu'ils ne daignaient pas distinguer leur sont à présent une ressource, une vraie aubaine. Ils quêtent le regard d'indifférents stupéfaits et charmés ; ils traversent le boulevard pour aborder quelqu'un sans se -rappeler son nom; ils saluent les premiers. Ils rachètent; ils sont
touchants. Le pessimisme d'ailleurs ne les a pas empoisonnés et leurs propos ne dégagent rien d'amer: on peut ainsi les fréquenter, sinon sans bénéfice, du moins sans péril. Tout de suite, ils vous font ingénuement l'aveu, explicite ou détourné, du trouble et du désarroi « où tout cela les a mis ». Naïfs et sincères, ils se laissent observer à l'œil nu dans la limpidité de leur égoïsme : ils voient et ils sentent petit, individuel et court. Ils se plaignent de petits maux, de petites épreuves, en poussant des petits soupirs. D'esprit plutôt raisonnable, ils n'ont pas le cœur verrouillé. Susceptibles Se pitié, par bonne éducation, ils donnent, souvent, et beaucoup,... mais vite, et d'une façon en quelque sorte détachée; ils ne stationnent pas aux endroits douloureux. La souffrance est un sujet qu'ils s'abstiennent de creuser. Tout ce qui a trait à la guerre les offusque; ils l'écartent autant que possible de leur esprit, et plus pratiquement de l'étiquette quotidienne de leur existence. Ils sont censés y penser et n'avoir pas besoin par conséquent d'en discourir. Mais ils ne savent que faire de leur corps, de leur ingénieuse et menue activité cérébrale sans emploi, de leur temps tout à coup disponible; et il ne
leur vient pas à l'idée qu'ils pourraient cependant s'occuper, se rabaisser à une de ces grandioses et humbles tâches pour lesquelles il n'est jamais assez de bras, d'intelligence et de moyens. Ils ne savent pas. Ils sont nés inutiles, par destination. Ils s'en rendent compte, et cela ne les afflige pas trop, enclins à se considérer en tout, jusque dans le manque et l'imperfection, comme une élite.
Inutiles aussi, ceux qui, à n'importe quel degré de la société, même en se livrant à un travail et sans demeurer inactifs, ménagent leur cœur, le retiennent. Ils ne donnent que bien peu s'ils ne donnent rien d'eux-mêmes, s'ils prétendent se garder intacts, ne consentir aucune dépense de leur trésor sensible, et rester inentamés. On n'est, en etTet, charitable qu'en proportion de ce que l'on perd, et le bénéfice se compte toujours au taux du sacrifice.
Inutiles, ceux qui ne font pas tout ce qu'ils pourraient, qui s'assoient volontairement à michemin de l'efTort, trichant avec le devoir; ceux qui se bornent au minimum, qui n'acceptent pas les pénitences morales, si douces par comparaison, que commande la guerre, ceux pour lesquels les mots « jusqu'au bout » n'ont pas
dans toutes les directions laccent d'un ordre suprême. Et la femme du mobilisé qui trouve dans l'allocation reçue un prétexte et un droit à la paresse est également un mauvais exemple d'inutilité; elle agit en sens inverse du mari qui, la plupart du temps, ignore sa conduite et la blâmerait.
Enfin, sans qu'il soit besoin d'en opérer la recberche, vous connaissez, pour les voir flâner autour de vous,, tous ces types d'une espèce particulière qui en étant d'incontestables Français, d'honnêtes citoyens dont on ne peut su^specter les sentiments, ont cependant en eux je ne sais quoi de vague, d'impersonnel et d'étranger qui étonne et qui choque. Quand on imagine pendant une minute leur absence ou leur disparition, la pensée de l'irréparable ne se présente pas aussitôt à nous. Ils sont... et pourraient ne pas être. A quoi servent-ils sinon à faire remarquer qu'ils ne servent à rien? Avant la grande épreuve, dans le plein du tumulte et de l'agitation, alors qu'ils avaient l'air de vivre réellement et d'être comme tout le monde, cette nuance échappait, on les confondait avec ceux qu'ils étaient souvent bien loin d'égaler; ils paraissaient, malgré leurs dé-
fauts, doués d'une activité résolue et posséder un emploi sérieux. Mais la secousse nationale, redoutée et prédite, est venue dissiper ces illusions et elle a remis, du premier coup, les choses et les gens à la place qui leur était propre. La guerre, tout en galvanisant les valeurs cachées et les mérites obscurs qui n'attendaient pour se manifester que cette occasion mystérieuse, a aussi précipité tous les esprits chétifs et les cœurs incomplets, et nous constatons, grâce à elle, aujourd'hui, le petit résidu qu'ils déposent. C'est peut-être là, entre tous, le plus profond des châtiments que réservait aux inutiles invétérés leur corruption radicale : celui d'une inutilité de Nessus, infligée aux moments où tout la condamne.
Si cuirassé d'égoïsme soit-on, comment ne pas souffrir en effet de son propre calme et n'être pas gêné de sa monstrueuse torpeur? Voir chacun empressé à se dévouer, à se prodiguer... lire dans tous les yeux et surprendre dans toutes les voix le courage et l'anxiété, le désir, l'espérance, traverser les plus beaux des sentiments humains... en les écartant comme des ronces, ne pas renvoyer une lueur des rayons que l'on reçoit, regarder, sans pleurer, des
larmes qui coulent, ou nen répandre que sur son soi"t en laissant croire que c'est celui des autres qui vous les arrache, se contempler ainsi en dehors du mouvement universel, de la magnifique circulation douloureuse... et marcher sans but, dans la solitude de sa fausse sécurité, tel qu'un pestiféré de l'indilTérence et qu un paria de la sécheresse en se disant : « Je ne sers à rien, je suis inutile... Les jours terribles que Ton vit passeront sans que je les aie vécus. Cette guerre finira et je n'en aurai pas été, cinq minutes durant; je ne pourrai pas, à moins d être un misérable, en parler sans honte et sans remords!... » Cela esl-il possible? Y a-t-il vraiment parmi nous des êtres capables d'accepter une situation pareille?
11 y en a. Et en poussant des cris de victoire, ils iront acclamer le retour des soldats.,. Ce jour-là ils « prendront part », joyeux, éclairés, fraternels, redevenus serviables, utiles... parce que tout sera fini.