‹ Les grandes heuresChapitre 10 sur 74 · LA MESURE · texte numérisé non relu

LA MESURE

«•I les regards. Elle est universelle et communicalive. On la gagnerait malgré soi si on ne Tavait pas. Elle touche ainsi que la grâce, et tel <|ui s'oublie à lui manquer prend conscience, à la minute, de l'excès dans lequel il tombe. Avertis en toutes choses dans le domaine du goût, nous restons lucides au cours d'une erreur passagère. Une loi de clarté, d'ordre et de raison nous guide invariablement. Ou'il s'agisse — pendant la paix ou la guerre — de gloire et d'amour, d'héroïsme et de tendresse, d'action et de rêve, d'art, de littérature, dans toutes les religions du bien, du vrai, du beau, cette mesure est le miracle perpétuel de notre génie. Nous seuls la possédons à ce haut point de délicatesse et de virtualité. Par elle nous avons toujours été préservés du vertige des disproportions, des catastrophes du ridicule, de la folie des grosseurs que nous savons n'être même pas celle des grandeurs. Le colossal est trop petit pour nous, et l'énorme n'atteint pas les pieds de notre idéal. Le jour du triomphe nous ne planterons pas de clous dans un immense .joiîrc de bois.

Est-ce à dire que cette attitude voulue nous guindé et nous paralyse? Nullement. La pudeur qui voile une émotion ne l'amoindiil jamais, elle la resserre et la fortifie. Nous « éprouvons »,

au contraire, de toute l'intensité des transports auxquels nous avons renoncé. Môme quand nous avons prévu que les nouvelles seraient bonnes, nous ne nous jetons pas dessus avec une fureur brutale et déplacée, nous en prenons connaissance ainsi que d'une lettre importante, attendue avec *calme, ouverte posément et scrutée sans agitation.

Tous ces jours-ci, autour de la table, à la fin du repas, les verres ont été levés dans une communauté de désirs, de gratitude et de vœux qui devenaient sublimes de rester muets. A travers la pourpre et l'or de nos vins les regards se croisaient, se parlaient, renouvelaient le serment gravé dans les cœurs. A quoi buvait-on ? A tout, à des milliers de choses qui n'en faisaient qu'une et que formulait le silence. Et cela surpassait tous les toasts, toutes les embrassades. Sans doute, une autre heure viendra où nous danserons, chanterons, comme égarés, où nous laisserons, après les avoir déroulés, flotter nos drapeaux et toute la soie tricolore de nos sentiments, mais alors même, dans le délire de ces expansions qui sembleront immodérées, la Mesure sera toujours là pour ennoblir Fivresse, pour rythmer notre enthousiasme et lui donner les plus beaux plis, car elle est la souveraine expression, le style de Tàme française.

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