LES DE VENDANGES
10 octobre 1915.
Depuis que les hirondelles sont parties, le ciel a perdu son beau bleu étourdissant et séraphique, il a déjà des gris durs de manteau d'hiver. Entre ses rives éclaircies où danse aux heures de brume la ronde des fées violettes, la Dordogne apparaît très large; on la dirait débordée et c'est avec plus de profondeur que coule à présent son étain devenu glacial. Les fumées naissent au flanc des toits et Tarbre est consterné en pensant à ses feuilles.
Dans la plaine gasconne et dans les vallons étalés sous mes regards, ainsi qu'aux croupes des coteaux pierreux, je vois au loin fourmiller des gens parmi les courts feuillages d'or noir et de bronze vert. Inclinés sur le sol, dans la position de tirailleurs à l'affût, se cachent-ils à Tabri des réseaux et des haies que font les pampres enchevêtrés? Je sais bien que non : ils
cueillent le raisin. Grandes manœuvres de Taulomne. Célébration du vieux rite éternel. Humbles vendanges qui sont ici l'image simplifiée, mais cependant exacte, des récoltes magnifiques, produites par les opulents et immenses vignobles. En cette saison grave oii la nature et là vie elle-même changent si brusquement de caractère, où tout s'applique à se dénuder pour mieux se recueillir, où il semble, au premier abord, que Ion n'ait qu'à perdre et qu'à regretter, une opération de récompense, de superbe et légitime gain s'accomplit pourtant : celle de la vendange, qui vient couronner les travaux ingrats du cultivateur et le dédommage. Elle s'opère aux champs ces jours-ci comme d'habitude, mais dans des conditions si différentes ! En dehors des vieillards et des petits, il n'y a que des femmes pour faire la besogne, et la jupe vermillon de plus d'une est là qui rappelle par sa tache vive que l'homme, voici quatorze mois, est parti pour enfiler le pantalon rouge. On ne l'a revu depuis qu'une fois pendant un rapide congé, vêtu alors du bleu lointain des horizons où il continuait à défoncer la terre. Il manque toujours, mais moins qu'à la moisson. Si frêle et si léger, l'épi qui se balance demande cependant au faucheur plus de force et d'élan que la lourde grappe au vigneron. Il ne faut que la main pour détacher celle-ci; des doigts faibles y suffisent. L'enfant qui ne dépasse pas encore le pied de vigne et l'aïeul courbé qui s'en