LES DEUX VENDANGES SI
minées. Adieu hottes et comportes ! La vigne n'a plus dans ses cheveux roux les beaux fruits mûrs qui la coiiraient; il ne reste pas un seul grain pour le bec de la dernière grive. Mais les vendanges de la patrie, les secondes, ne font que de comnionccr et se poursuivent toujours. Elles seroni longues. L'hiver pourrait bien y passer tout entier à tel point le vignoble à purger est vaste et s'étend à perte de vue. On en saura pourtant la fin. Et après celles-ci d'auti-es viendront, au fur et à mesure, dans des cépages non moins fameux et qui n'auront rien perdu pour attendre, a Mais, pensez-vous, nous an iverons trop tard en ces Chanaans dépouillés depuis l'automne! j> Oui, pour les petites vendanges, mais pas pour les grandes, celles des armées. Si les vins roses, les vins gris ont été déjà tirés, c'est nos soldats qui les boiront. En Meuse, en Moselle, en Lorraine, jusqu'aux pentes cuivrées du Rhin, on vendangera quand même, sans s'occuper de la saison.
Et quand le bon vigneron de France, étourdi de gloire, aura regagné son logis, son cellier, sa petite cave, les femmes, les fillettes grandies lui verseront lentement, plus tard, le vin de igi4 et de 1910, le vin piquant du souvenir qui vaudra tous les crus, toutes les comètes. — r « C'est nous, rappelle-toi, diront-elles, qui nous sommes rougi les mains à faire le travail. » Lui répondra : « Je me rappelle. Je me les rougissais aussi. » Dans làtre aux parois
d'un velours plus doux que la suie des bouteilles, on regardera se crisper les sarments étranglés par le feu, et chacun y retrouvera le spasme de son passé. Les femmes revivront à ces Hanimes le long silence des veillées dans la maison stupéfaite, et le brave entendra sous le crépitement du bois sec le tac-tac rageur de la mitrailleuse. Parmi la sarabande des étincelles les enfants verront des fleurs et des mouches d'or, le père y verra des fusées et des incendies. Et l'on dégustera pendant bien des hivers, ainsi, à tout petits coups, le vin respectable de la victoire. Il rafraîchira les gosiers enroués par la Marseillaise. On ne le gâchera point; il ne sera posé sur la table que pour les fêtes de famille et les anniversaires.
Or, en ces temps-là, nos ennemis déboucheront également des flacons, mais sans joie, dans une Allemagne atteinte et déshonorée. Ils auront, certes, toujours soif — plus encore qu'avant ! — Ils garderont toujours la superstition de leurs grossières beuveries. Ils pousseront toujours des hochs aux pieds d'argile des Bavarias. Ils lèveront toujours leurs coupes savantes, leurs verres de Bohême, tous les hanaps et tous les brocs de leurs vieilles légendes, mais le Johannisberg aura jeté son