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LES DEUX VENDANGES

sucre des beaux joins, le Rudesheimer, le Liebfraueninilch leur râperont la gorge, et dans la chope épaisse où, buvant à notre mort, Bismarck avait si souvent trempé sa fauve moustache, la sainte bière nationale aura, pour des éternités, le goût de la défaite.

•NOTRE Ol'i ICIEH

28 octobre I9l5.

— « Nos soldats, c'est à se mettre à genoux devant. » Combien de fois n'avons-nous pas entendu, dans la bouche des officiers, cette phrase devenue classique et ne Pavons-nous pas lue, à tout instant répétée avec une ardeur de reconnaissance infinie?

Mais écoutez à présent les soldats : « Nos officiers? On se ferait tuer pour eux. » Et, depuis un an, ils le font comme ils le disent, trouvant facile et naturel d'incarner la patrie pour laquelle ils meurent, dans la personne des chefs qui, à leurs yeux, la représentent. Soldats et officiers sont bien dignes de la superbe opinion qu'ils ont les uns des autres. Des premiers on a tout dit, sans épuiser le sujet, d'un héroïsme si fécond qu'il se nourrit perpétuellement des flots de sang qui l'arrosent, dans lesquels il se retrempe à chaque effort, à chaque

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l>(M"t(\ à clianun (^xploil, nouveau. l']l sans doule, aussi, l'oD ne cesse de rendre aux seconds le iilorieux hommage qui leur est dû au centuple, mais on n'a pu le faire avec l'ampleur et la liberté voulues, car les officiers se sont toujours appliqués à reporter sur les soldats les louanges qu'ils s'attiraient, ('omme ils ne peuvent pas empêcher malgré tout notre admiration, ils s'ingénient à en décourager la l'orme; ils détendent qu'on parle d'eux, donnant, à la suite de tous les autres, l'exe-mple de la modestie et de l'anonymat. Bien entendu ils n'arrivent pas complètement à nous échapper. N'étant plus là pour qu'on leur obéisse, quand ils tombent au champ d'honneur il faut bien que leur sacrifice éclate dans toute sa beauté. Déjà les morts du commun sont forcés en temps ordinaire de subir un salut qu'ils n'ont pas toujours gagné... Que dire alors de ceux-ci? Mais avant d'en venir à ce point extrême pour tolérer qu'on les révèle — et sur la lueur d'un instant — ces volontaires du silence ont d'abord vécu d'interminables semaines et des mois d'une perfection longue, monotone, totale, qui reste ignorée, enfouie, que seuls auront connue et contemplée leurs hommes remplis de respect et d'amour. Tout ce que nous attrapons çà et là, nous autres, par bribes, sur l'officier, en dépit des précautions dont il s'enveloppe pour demeurer obscur, montre que nous ne savons encore qu'imparfaitement la magnificence de sa conduite. A

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toules les places du rang, de la base au sommet de rédifice militaire, quels que soient son grade et son exposition, le chef est à son poste et Toccupe comme il faut. Les conditions surélevées d'une lutte gigantesque et sans précédents, mondiale et locale, développée et ramiliée dans tous les sens du présent et les directions de Tavenir, à laquelle concourent à la fois en déployant leur maximum d'intensité tous les éléments et tous les facteurs les plus divers d'énergie, physique, scientifique et spirituelle, tout cela n"a pas manqué de nécessiter et de réaliser un type nouveau d'officier qui, désormais créé par les besoins définitifs du salut, est acquis, et se ])erpétuera pour le maintien de la conservation, mais dont le modèle original retiendra spécialement la surprise et les égards de la postérité.

Commençons par taire à dessein la bravoure et le courage. Les deux font à ce point partie intégrale de l'officier, aussi bien que du soldat, et sont considérés par eux-mêmes avec si peu de complaisance personnelle qu'ils trouvent fâcheux qu'on le remarque. Ce n'est d'ailleurs pas leur vaillance qui les signale, à quelque degré qu'elle atteigne. Ils n'en sont plus là. Ce par quoi ils se distinguent, c'est par l'esprit ordonné, grave, sacerdotal, qu'ils mettent —

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croyants ou non, au sons couressionnel du mot — îi s'acquitter des innombrables tAches, la plus exaltante ou la plus humble, de leur métier quotidien. Sublimés par la vie transcendante qu'ils mènent depuis leur entrée « en religion de la patrie », ne vous semblent-ils pas les bénédictins de la résistance et les trappistes de la tranchée ? Avec les frères servants dont ils sont les supérieurs alïectueux et rapprochés, ils n'ont pour ainsi dire pas cessé d'habiter le cloître à ciel ouvert qui ne les enferme pas, où ils attendent qu'il leur soit accordé d'en sortir, les premiers, en tête, dans l'accompiissement du plus brûlant de leurs vœux. On les a déjà maintes l'ois appelés des saints, du nom triomphal qu'ils s'imposent cliaque jour qui passe au calendrier sanglant de la guerre. Il n'y en a pas d'autre pour qualifier la nature exceptionnelle de leur mérite ; ils donnent à tous leurs actes le parfum, la noblesse et l'ineffable rayon des vertus. La gloire humaine, l'ivresse des combats, la soif des périlleux et brillants honneurs, tous les orgueils permis et payés si cher n'entrent pour eux qu'en seconde ligne, ou sont même écartés comme insuffisants et frivoles. Le devoir, simple, strict et illimité, dépouillé de tout ornement comme leur uniforme de chamarres, le devoir tout nu, voilà leur affaire. C'est en dedans qu'ils sont brodés. Au scrupule d'accomplir à la lettre tous les exercices du métier ils ont ajouté le surcroît de faire

uiitour (reiix le biei). Ces iiiallies tle la furie sont des bons, des sages, des doux, des patients, des indulgents, des bienfaiteurs. Ils ont la fougue du héros et la sérénité du juste. Le titre de chef, éclairé d'une projection lumineuse qu'il ne recevait pas à ce degré en temps de paix, comporte pour eux une somme et une valeur d'obligations dont l'importance les saisit. Comprenant mieux ce (jn'ils sont pour les soldats, tout ce que ceux-ci ont mis en leur supériorité reconnue de confiance émouvante et d'invincible es[)oir, ils s'appliquent à vivre avec eux en liaison d'étroitesse fraternelle. Plus de classes dans le rang. Aujourd'hui l'officier luimôme y rentre, s'y confond. A peine a-t-il dépassé ses hommes que ceux-ci le rejoignent, et s'il se met à leur alignement c'est pour les mieux tenir dans sa main et qu'eux de leur côté le sentent tout près. L'un par l'autre et l'un pour l'autre. Les souffrances et les dangers de l'œuvre commune les font inséparables, parties essentielles du tout, sans que l'intimité qui les mêle altère en rien le respect réciproque. — « 3JoJi officier » — « Mes hommes... » ; possessifs résolus et fiers, ayant le mâle accent de Torgueil, de la certitude et de la reconnaissance. Admirables mots, tendres et forts par lesquels, à chaque minute de l'action et de la pensée, s'affirme en se résumant la cohésion de la troupe. C'est au front qu'a été résolu d'emblée le problème, qui paraissait fou, de K«mitié

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nationale. Noire union sacrée de l'arrière, soigiu''e et maintenue à travers plus d'une emhùctie, et (juoi([ue belle dans ses bascules, pAlil on rcLcaixl de celle qui rassemble et noue entre eux. comme les anneaux rives d'une même chaîne, tous les combattants des premières lignes. L'officier est le point d'attache, solide et combiné, par où, de distance en distance, tantôt rapprocliée et tantôt lointaine, se tient la masse du filet de fer, de l'immense éperviei; ramassé et puis déployé et lancé dans la largeur de Toffensive. Et durant la préparation et les entr'actes de la bataille, il est l'agent pratique et moral de toutes les circonstances.

f^e sous-lieutenant, vif et réfléchi, prompt et fertile en moyens, le capitaine attentif, dédaigneux de repos, -toujours debout, flamme de sa compagnie, le commandant qui fait trimer sa grise cinquantaine, le colonel qui, du poste souterrain, à toute heure, dans ses cinq doigts, tient aussi serré que sa pipe ou la canne avec laquelle il marche au feu, les milliers d'hommes de son régiment, le général « allant », aux cheveux blonds poudrés, circonspect et de coup d'œil aigu, à l'intelligence braquée, aux nerfs soumis, aux muscles prêts, qui, du matin au soir, prévoit, corrige, veut, ordonne et met au point... j'en passe et j'en oublie... tous ces gradés, sans exception, jusqu'aux chefs suprêmes dont la raison froide et le constant génie ne suspendent jamais leur course, leur travail,

tous ils ont le môme esprit, la même âme, la même foi. Rigides, sérieux, vigilants et gais, aussi calmes qu'inquiets, en même temps chiens et bergers de leur rude troupeau, ils offrent une image incomparable d'humanité profonde et délicieuse. Éblouis, nous les regardons monter encore au-dessus d'eux-mêmes, s'élevant sans peine au niveau des majestés morales qui leur font signe, car on grandit dans la grandeur.

Et malgré tout ils restent souriants, simples, faciles pour leur petit monde, inépuisables de pitié laconique ou muette, partageant entre les soldats les rations de leur cœur avant de donner au pays le trésor de leur existence et de leurs rêves.

Voilà notre officier.

Regardez maintenant l'autre, celui d'en face.

Brave à coup sûr, savant et doctoral, mais égoïste, insensible, cruel, d'arrogance vaniteuse et de fierté mauvaise. Garde-chiourme brutal emboîté sous le casque, il ne tend à son humble frère la main, qu'armée d'une trique ou d'un revolver. S'il se penche sur sa faiblesse c'est pour l'assommer. Cet homme qu'il croit son inférieur, il ne le garde et ne l'attache à lui qu'en l'enchaînant aux mitrailleuses. Aussi le

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