‹ Les grandes heuresChapitre 16 sur 74 · L\ JOURN'KK DES MORTS · texte numérisé non relu

L\ JOURN'KK DES MORTS

mainlenant et reposons-nous, en eux. Deinnin i*is nous reprcndronl avec la même tyrannie alïi'euse et tendre; raison de plus pour ne pas laisser échapper la tr(He de ce jour glorieux qui leur appartient.

Les Morts... Ces deux mots n'ont déjà plus leur même signification. Ils ne s'appliquent avec vraisemblance à présent qu'aux victimes de la guerre. Les soldats tombés au champ d'honneur paraissent avoir ravi aux autres défunts, à ceux de la médiocrité, ce grand nom de la mort dont ils sont devenus comme les dignitaires. Ils ont relevé lacté banal de mourir pour en faire un titre. Grâce à eux, d'ici longtemps, ce terme gardera un sens héroïque. On aura du mal à se figurer un mort autrement qu'en uniforme et recevant, face à l'ennemi, rextrême-onction du feu. Cela se comprend et il y a même quelque justice à ce qu'il en soit ainsi, qu'avant d'aller en ce jour aux paisibles émigrés de la vie civile, nos méditations et nos regrets s'élancent vers les retraités éternels des combats, car en temps ordinaire les vivants n'aiment pas la mort et se font prier par elle, ils ne l'acceptent qu'à contre-cœur, ne la subissent qu'à la dernière extrémité, quand ils ne peuvent pas faire autrement et après qu'ils ont mis tout en œuvre pour la retarder. Certains se flattent, en secret, d'y

échapper toujours. Ouand elle leur porte le coup final, ils n'ont donc, même s'ils le reçoivent bien, (|u'nn petit mérite, tandis que les soldats, de la minute où ils sont enrôlés pour la sainte cause qui les rassemble, ont aussitôt envisagé la moi't au lieu de la repousser. Ils s'en conslituent les volontaires. Ils n'ignorent pas la part considérable qu'elle occupe dans l'entreprise, et qu'elle en est à la fois le premier danger, le plus grand saciifice et le plus pur honneur. Néanmoins, sans attendre son appel ils le devancent. Tous ne la recherchent pas, mais nul ne songe à l'éviter et personne ne la craint. Chacun la méprise, beaucoup la bravent, quelques-uns l'abordent si hardiment qu'ils la font reculer. Et à peine en sont-ils atteints qu'ils ne sont pas surpris. Voilà si longtemps que de partout, du matin au soir, ils la voyaient venir ! Sans lui adresser de reproche, sans malédiction, ni plainte ni soupir, ils se laissent loyalement tomber dans ses bras avec la conscience profonde et magnifique de n'être pas joués, de ne pas perdre la partie, mais de se plier jusqu'au bout à l'exécution d'un pacte solennel qu'ils signeraient encore.

La modestie ne les empêche pas de savoir — et bien mieux que nous — l'effet décisif de leur abnégation, l'incalculable gain de leur renoncement; ils ont tout de suite une vue illimitée sur les lointains de lumière, un avant-goùt de la victoire générale dont ils sont les éclaireurs.

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