‹ Les grandes heuresChapitre 17 sur 74 · LA. JOURNEE DES MOUTS · texte numérisé non relu

LA. JOURNEE DES MOUTS

Aussi sommes-nous confondus d'admiration dovaiil leur fin souriante et sereine, en les enlondniil tous se proclamer fiers et heureux, ne rcti^rettant rien, répétant cent fois leur « plaisir» d'une telle mort et se déclarant favorisés par ce choix du destin. Jamais un seul, si pénibles qu'aient pu être ses derniers moments, n'a jeté un cri de désespoir, une parole amère. Ce sacrilège qu'on pardonnerait n'a pas été commis. Interrogez tous ceux qui furent les témoins de nombreuses agonies, ils vous répondront qu'ils n'en peuvent citer un exemple.

Ces morts sont donc véritablement des élus qui veulent être traités avec honneur et recon naissance; ils exigent de nous, jusque dans le chagrin, une qualité de sentiment supérieur à celui que nous aurait causé leur perte en de moindres circonstances, dénuées de mérite et d'éclat. C'est entrer dans leur formel désir que de résister, en les pleurant, aux diminutions do la faiblesse. Ils prétendent, à bon droit, rester en dernier ressort des soldats di\ns la perpétuité de l'hommage et du souvenir. Quoi qu'il puisse nous en coûter, nous leur obéirons.

Mais est-ce suffisant? Ne nous ont-ils donn;'' qu'à célébrer leur conduite et à en transmettre le récit? Ils nous ont implicitement légué bien d'autres soins. Oue nous l'acceptions ou non, nous sommes, par la force et la désignation du sacrifice, les héritiers naturels de leur pensée, les exécuteurs testamentaires de leur espérance.

Tout ce qui nous reste d'une vie loncçuc, tranquille, et assurée par eux, nous devrons l'employer à apprendre ce qu'ils nous enseignent en immolant la leur. Ils nous montrent qu'il n'y a pas une existence si précieuse, et parée de jeunesse et enguirlandée d'avenir, qui puisse être au-dessus des dons que réclame la patrie, et ils nous disent aussi, quelques-uns, qu'il n'y a pas une longue suite d'années inutiles et môme mauvaises qui ne puisse, au brasier du sacrifice, être purifiée dans le plus complet des rachats. Enfin, nous exhortant à vivre mieux, ils nous apprennent à bien mourir. Ce sont des maîtres, des artistes souverains, des génies du Départ. De cette épreuve redoutable ils font, par centaines de mille, un chef-d'œuvre de beauté simple et discrète, de grandeur effacée et de douce vaillance. Ils s'en vont avec la divine expression de joie qu'ils ont imprimée en naissant sur le visage de leur mère. Et toujours pleins de sollicitude et de pitié pour nous... Quand ils font des adieux c'est pour dire : au revoir. Combien de fois, pourtant, aux approches de la nuit, portes closes, chez nous, n'avonsnous pas, du fond de notre bien-être, évoqué les conditions de souffrance et de douleur, d'abandon, de détresse, de misère physique dans les- <|uelles ont été tenues de resplendir ces angéliques et mâles vertus? Presque toujours ils étaient loin, ils étaient seuls, les soldats tombés h terre pour ne plus se relever. Et ceux qui ont

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pu rendre le (.leiiiiei- souj)ir au milieu de leurs ciunarades, en rcccvanl le baiser d'un ciief, d'un ami, la bénédiction d'un prêtre, ont franchi néanmoins l'étape sans que le baume de la tendresse familiale rafraîchisse leur front. Mais une force morale les occupait, invincible, et qui leur tenait lieu de tout.

Nous qui demain, quand arrivera notre tour, serons gâtés, parmi les nôtres empressés autour des oreillers à nous atténuer les aigreurs de ce moment critique, nous nous rappellerons la bonne grâce et la patience de nos frères glorieux, et nous lâcherons, d'en bas, de les imiter. Ils nous auront d'ailleurs nourris jusqu'au bout, car ils sont vivifiants. Leur perte nous plonge bien entendu dans une tristesse immense et que rien ne dissipe, mais la douleur éprouvée n'est pas de celles qui conduisent au désespoir et à l'accablement, elle n'engendre pas le doute et la révolte; elle exalte et pacifie. Toutes les beaulés que possédaient ces martyrs du Devoir s'imposent maintenant à nous pour y entrer et devenir partie denous-mèmes. Nous avons le sentiment d'être améliorés et enrichis par la distribution qu'ont faite, avant de se retirer, ces âmes généreuses. C'est à la lettre que les morts de la guerre ont donné leur vie pour nous. Désormais celle-ci s'ajoute à la nôtre et nous serions des

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ingrats en refusant le fruit d'un pareil sacrifice. Pour que ce dévouement ne reste pas stérile, nous n'avons qu'un moyen : remercier ces héros en les continuant. Si nous ne sommes pas capables d'agir en tout comme eux, nous pouvons du moins penser, croire, juger comme eux, prendre la suite de leurs saines idées, de leurs droites résolutions, refaire notre cœur et notre esprit à l'image des leurs, et nous efforcer de leur ressembler. Quittons-nous un peu pour ces beaux modèles, pénétrons dans la voie qu'ils nous ont tracée et, en adoptant leurs façons de pratiquer et d'honorer la vie, accordons-leur cette joie suprême et d'avance payée si cher, de se sentir prolongés dans nos grands desseins nos élans et nos travaux. Qu'ils aient l'orgueilleuse douceur de se perpétuer à travers les générations et de constater éternellement l'excellence de leur ouvrage. Leurs corps sont seuls à la terre,, mais leur âme innombrable est libre et Dieu ne la prend pas toute, il en laisse exprès une partie détachée pour qu'elle puisse opérer en nous. Recueillons, comme un don de l'Esprit-Saint, cette flamme qui sort de la tombe des soldats et qui court sur les champs d'honneur...

LA GLOIRl:: DU MARTVKE

6 novembre 1913.

Supposez que, dans une Gazette de Cologne ou de Francfort quelconque, vous lisiez ceci :

« ...Une jeune Allemande, à l'àme la plus « noble et au cœur le plus charitable, n'ayant « pas cessé, comme infirmière de la (^roix- « Rouge, de donner ses soins avec un merveil- « leux dévouement aux blessés et aux malades, « sans distinction de nationalité, vient d'être « arrêtée en Alsace où elle avait pu continuer « à demeurer dans la région reprise et occupée « par les troupes françaises.

« Accusée et convaincue d'avoir facilité l'éva- « sion de plusieurs soldats et officiers prussiens « prisonniers, la vaillante jeune fille, à la suite « d'un jugement sommaire au cours duquel « avec une héroïque franchise elle reconnut « avoir obéi à son devoir de patriote, fut conte damnée à mort et exécutée dans des circon-

« stances atroces, qui montrent, une fois de « plus, jusqu'oij peut aller le déchaînement de « la barbarie française. Voici le récit du crime « inoubliable et que jamais rien n'elPacera, « commis sur Fraiilein Eva... »

Inutile d'aller plus loin. Vous avez compris que si une semblable nouvelle avait pu être publiée, elle eût rencontré dans tout le monde civilisé, chez les neutres les plus ingrats et jusque dans la conscience de la plupart de nos ennemis eux-mêmes, une incrédulité souriante et absolue. Les Wolff des agences auraient eu beau donner à leur mensonge tous les aspects de Tauthenticité, on se fût détourné, sans lui accorder l'honneur d'un mouvement d'indignation, de cette infamie stupide.

Au contraire, en apprenant le meurtre de Miss Edith Cavell personne n'a conçu le moindre doute. L'horreur, pour éclater, n'a pas eu besoin d'être retardée et gênée par la surprise. Elle a jailli tout de suite en pleine connaissance de cause. Avez-vous entendu parler de dénégations n'ayant pu se contenir? Des voix se sontelles élevées, deloutes parts, pour jeter : « C'est impossible! c'est faux!... » Non, la chose a aussitôt revêtu, précisément par l'odieux qui la signalait, tous les caractères de la vérité. Elle s'est affirmée non seulement certaine, mais logique et naturelle... Pourquoi? Parce qu'il s'agissait de r Allemagne, et que ce crime nouveau, succédant à tant d'autres, sans préjudice de

LA GLOIRE DU MARTYRE Td

coiix ;i venir ([ii'il précède encore, portait sa niar([ue de fabrique et son signe. Dans l'ordre de la bassesse brutale, elle peut se surpasser, sans étonner jamais. D'elle on s'attend à tout. C'est sa faute si elle n'est plus capable en quoi que ce soit de nous stupéfier. Elle a tenu, dans la perversité de son orgueil, à prévenir le monde. Le génie universel, qu'elle prétend seule posséder, s'exhausse à celui du mal, qui par-dessus tout lui sourit. Les calamités inévitables de la guerre ne lui paraissant pas suffisantes, elle les élargit, les cultive et les perfectionne. En abusant de la force elle la souille et la déprave par la vilenie de la pratique. Elle veut ignorer la différence des moyens, et va tout droit aux pires, selon le goût de sa nature, à ceux que repousse une conscience saine, et que la justice et l'humanité, soulevées d'écœurement, lui laissent.

Mêlant et brouillant à dessein la guerre et le crime, on dirait qu'elle prend un sombre plaisir à cette confusion, comme si elle était heureuse que la première lui permît de se livrer sans ménagement aux folies du second. La bataille, ainsi, ne paraît plus être que la préface impatiente de l'assassinat, et c'est, en dehors des loyautés de la lutte, le complément de traîtrise cruelle, le hors-d'œuvre inutile et féroce qui penchent peu à peu, dans l'ensemble, à devenir le principal. L'objectif se transforme et se déplace en se corrompant. Soucieuse deleurattri-

buer uneitnportaiiceproportionnée à ses désirs, l'Allemagne finit par compter plus sur Louvain, Termonde, Ypres, Reims, Arras et sur le meurtre de Miss Cavell et des passagers de la LusiliLiiia (jue sur des avantages militaires de bon aloi. Elle croit à Técole du salanisme. Aussi ne voit-elle pas, aveuglée par la bêtise de sa méchanceté, que ce système la conduit plus rapidement encore à sa perte.

A chacun de ses effets de terreur faisant long feu elle s'aperçoit que notre moral inébranlable et celui de nos alliés n'en subissent aucune atteinte, alors elle s'énerve et s'exaspère. Il faut frapper plus fort... Gomment troubler à coup sûr les esprits, ravager les imaginations, amener le fléchissement des énergies et la déroute de rintelligence ? — « Allons ! chimistes, physiciens, savants ! Maîtres de la culture ! A l'œuvre ! Travaillez ! A quel procédé nouveau et original d'épouvante pourrait-on bien recourir? A quelles vapeurs superasphyxiantes? A quelles nappes de feu plus étendues et plus profondes? A quel canon monstre inattendu? A quel projectile infernal? A quel sous-marin fantôme"' A quel zeppelin géant? A quel Léviathan de l'air ou de l'eau? Que soit vite créée et machinée la colossale horreur qui nous tirera d'affaire ! Nous n'avons plus que la suprême et incessante ressource de l'effroyable, de l'inouï. Moralement aussi nous devons suffoquer notre adversaire, afin d'essayer de l'abattre. Cher-

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