‹ Les grandes heuresChapitre 18 sur 74 · LA GLOIRE DU MARTYRE · texte numérisé non relu

LA GLOIRE DU MARTYRE

clions donc et trouvons l'abomination qui déconcerte et le forfait qui n'a pas de nom. »

Ainsi, par un calcul instinctif et spontano'", l'Allemagne, au vertigineux courant de sa méthode, a-t-elle été entraînée depuis des mois à passer du bombardement des points stratégiques, à celui des villes sans défense. Après avoir fait marcher en avant de ses formations d'attaque des civils désarmés, elle a fusillé des vieillards, des femmes, des enfants... mais sous un prétexte auquel, pendant un temps, la consigne était de se cramponner, bien quil fût mensonger et contredit par tous les témoignages. — « 0;z avait tiré sur la troupe... On avait fait acte de combattant et pris part à la bataille... Tant pis en ce cas pour l'âge et le sexe... Les ordres étaient formels. » Et puis le prétexte bientôt fut abandonné. Le Boche ne se contenta plus, dans les lieux envahis et à proximité des premières lignes, de tuer surplace les faibles et les inoffensifs, il alla les chercher au loin, à des centaines de lieues des zones militaires, et les Taubes et les Aviatiks se plurent à verser sur les villes, en plein jour — ou la nuit — des bombes qui ne mettaient en pièces que des femmes au marché, des fidèles se rendant à l'église, ou des gamins jouant aux billes, à moins qu'elles ne vinssent les hacher au milieu de leur sommeil. Et puis \e résultat cT impression n'étant pas obtenu, nous vîmes aux tranchées l'ingénieux emploi du pétrole et des gaz, inau-

74 l'Es GRANDES HEURES

guralion dont l'honneur restera toujours dans rtiistoire attaché h la grande Allemagne. Les torpillages de paquebots parurent un moment remporter l'alît-eux succès escompté par le barbare, mais ce ne fut pour lui que l'éclair d'une fausse joie et devant la froide colère des Etats- Unis il dut capituler, tandis que les canons anglais envoyaient les sous-marins dégradés rejoindre au fond de l'eau leurs récentes victimes. Les croisières de dirigeables sur Londres n'eurent pas plus de chance. Tout avait-il donc été fait? Ne restait-il plus rien à tenter? Si. Et nous venons de connaître la dernière trouvaille: l'assassinat d'une infirmière.

L'exécution de Miss Gavell constitue un précédent et ouvre une voie. Si l'Allemagne en a espéré du retentissement, elle est servie à souhait, et les oreilles doivent lui tinter. Mais a-t-elle touclié le but qu'elle visait? Non. Une fois de plus il apparaît dans une éblouissante lumière que le sang des martyrs ne peut manquer de retomber sur les bourreaux. En pensant et en s'écriant « qu'il fallait des exemples » l'autorité militaire allemande a-t-elle songé que c'était avant iout ceux du sacrifice patriotique et du dévouement qu'elle allait mettre au pinacle et encourager ? Les rigueurs inutiles, surtout quand elles sont exercées sur des femmes, portent toujours malheur. Qu'il est grave de toucher d'une main violente à ces êtres respectables et délicats ! Jeunes filles, épouses, mères ou

l..\ (;i.OIl<E DU MARTYRE 7è)

aiciilos, luèine en cédant à la force, elles restent les plus fortes. Leur faiblesse triomphe. Et voici que justement la lourtle sentence de mort s'est aliattue sur une irréprochable figure de grâce, de douceur et de bonté, dont la faute était si excusable et si généreuse qu'elle imposait l'admiration, Testime, et méritait presque le pardon, tout au moins l'indulgence. Avait-elle tiré sur les troupes, celle-là? Est-ce en pleine action, dans la fièvre et le délire d'une ruée à travers un village qui se défend, maison par maison, qu'on Ta saisie et expédiée ? C'est à froid, en dehors de toute sanglante ivresse qu'elle a été surveillée, dénoncée peut-être, implacablement jugée et supprimée sans délai comme un chien à qui on casse la tète. Et elle était infirmière ! Elle portait cette croix rouge qui, peut-être imbibée de son noble sang, s'aviva sur elle et coula quand elle rendit l'esprit... Mais elle avait voulu faire évader des Belges, des Anglais, — et des Français aussi, nous ne l'oublierons pas 1

Tel fut son crime, qui lui valut d'être honorée d'un raflinementde haine inexprimable. Et il se trouva que la victime, jusqu'à la fin, sut rester à la hauteur du supplice. Non seulement elle ne regretta rien, mais, dédaigneuse de convaincre ou d'apitoyer ses bourreaux, elle leur pardonna. Les mots qu'elle prononça, à ses (hirnières respirations, quand elle n'était plus qu'à quelques minutes de voir Dieu, sont parmi

les plus pathétiques, les plus simples et les plus beaux qui aient jamais été dits en face de la mort, et dans de pareilles circonstances.

La sinistre scène demeurera, éternellement... Le jardin, clos de murs, les ténèbres humides, les branches mouillées... les lanternes au bout des poings... des voix rauques et basses, des pas sur du gravier, sur du gazon... une forme blanche aux bras en croix qui pâme et qui tombe... un court désarroi de soldats honteux, hébétés, relevant leur fusil, n'osant pas, ne voulant plus tirer... et, dans le noir silence de la nuit, le coup de revolver de l'officier, — qui fait partir cette àme, en même temps que s'enfuit d'un arbre un oiseau qu'on ne voit pas... ICapout Miss Kavell ! L'Allemagne est fière ! Mais l'héroïne en tombant érige partout des statues qui l'immortaliseront ; et pour une poignée de soldats que voulait, de son vivant, faire évader la noble femme, c'est à présent des milliers et des milliers de vengeurs que morte elle enrôle.

Page 1