LOR OUI SE CACHE
13 novembre 1915.
Depuis que l'on a demandé son or à la France, elle a donné un milliard, en quelques mois, sans se l'aire prier. Nul ne commettra l'injustice de nier le mérite de ce premier mouvement et la magnificence de son résultat. Mais deux autres milliards, parait-il, restent invisibles et continuent d'être portés manquants. Et pourtant on sait qu'ils ne sont pas perdus, qu'ils existent.
Mais où ?
La réponse est aisée. L'or craintif et sauvage qui ne veut pas sortir, qui se dérobe et fait le mort, ce dernier or, le plus difficile à mobiliser, c'est celui du paysan. Il n'est pas en entier chez lui, mais c'est bien lui, le farouche thésauriseur et le sublime avare, qui en détient la majeure partie. Lor retardataire est en province et surtout aux champs. Et par la province je n'entends pas seulement les grandes villes, les chefs-
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lioux de départements, les centres importants qui, tout de suite, avec une vivacité d'émulation remarquable, ont tenu h fournir leur généreux tribut, je veux dire les petits pays tranquilles, discrets, écartés, lointains autrement et mieux que par la distance, les refuges de bien-être et d'oubli où l'égoïste bonheur se tapit et se tait, les villages, les bourgades, les humbles hameaux endormis, toute l'immense étendue de la campagne française demeurée libre, inviolée. C'est là qu'est caché et placé avec passion, quoique sans intérêts, l'or, le meilleur, chez tous ces professionnels de l'épargne. Ils ont la simplicité rude et nue du pauvre et ce sont les vrais riches.
Après que Paris, capitale des élans, a sonné sa cloche retentissante, les villes, toujours et en tout, partent les premières. La campagne est longue à s'ébranler; elle suit, mais au bout d'un temps.
Voici venu le moment de secouer la torpeur du rural. .Je vous prie de ne pas juger avec trop de sévérité le peu d'empressement, voire la résistance qu'il met à remplir le devoir particulier que Ion attend de son héroïsme, car c'en est un véritable pour lui de se séparer de son or. Rassemblez bien en effet dans votre imagination tout ce que représente cet or à ses
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vi'ux. Cû n'est pas, coiniue pour la j)Iuparl de ceux qui eu possédaient quelques rouleaux, une réunion de j)ièces que l'on a entrepris tout à coup, par l'anlaisie, un beau jour, de mettre de l'ôlé, au fur et à mesure de la dépense et au hasard du change, moitié parvag-ue précaution, et j)lutùt dans le dessein de s'amuser... Aussi, quand on a l'ait appel à notre raison et à notre sagesse patriotique il n'était pas besoin, on le reconnaîtra, dune surhumaine vertu, pour aller quérir dans le tiroir ou le coffre- fort qu'elles étaient bien loin de remplir, ces insuffisantes réserves n'aj^ant pas toujours l'excuse d'être des économies. Presque tous, en ce faisant, nous n'avons accompli aucune action d'éclat, et les braves gens qui ont porté leur oi\ aussitôt qu'en fut exprimé le désir, n'ont pas le moins du monde ressenti ni dégagé l'impression qu'ils s'arrachaient le cœur. S'il y eut souvent sacrifice réel, il fut bien plus sentimental et fin qu'amer et douloureux. On regrettait le .so«('e7^//• attaché à telle monnaie rare, de cinquante ou de cent francs, en se rappelant l'événement de famille, l'incident de tendresse qu'elle commémorait, dont feUe était devenue à la longue comme la médaille, frappée pour la circonstance. Et puis, une fois ceci exprimé en deux mois, en un léger soupir, il n'en fut plus question. L'or des citadins est mobile, impatient, expansif, sujet à toutes les fluctuations des crises humaines; il va, vient, court, circule.
roule et bouillonne; il est toujours à fleurd'eau du Pactole qui l'emporte en l'agitant; il ne se plaît pas à stagner, à déposer, ni à s'incruster. Mais l'or du paysan? Ah! qu'il diffère de celui-là ! On se demande, quoiqu'il lui ressemble, si c'est bien le même. Prestige, attrait, séduction, charme, prépondérance, autorité matérielle et morale, il exerce tous ces effets sur l'homme de la nature avec une force particulière.
Non que le cultivateur soit subjugué, comme on le pense quehjuefois à tort, par le goût du lucre et l'appétit du gain. îl ne laisse pas que d'être très accessible aux impulsions du sacrifice et du renoncement, pourvu que ceux-ci ne viennent pas heurter et déranger des habitudes invétérées, des façons traditionnelles.
La mise à part et l'amas de l'or sont pour lui un devoir hérité, un acte quasi religieux. Ce métal honorifique, employé pour la composition ou la parure des objets du plus haut prix, lui inspire du respect, en dehors même de la valeur que constituent sa matière et son poids. C'est quelque chose de souverain. Il a appris qu'on le choisit pour faire les vases sacrés. Seul il lui paraît digne de monnayer la somme infinie de ses menus bénéfices quotidiens, de ses innombrables fatigues. Non, ce n'est pas trop des parcelles étincelantes, si difficiles et si rares, patiemment réunies au cours des saisons et des années, pour le dédommager de tant d'efforts, de déboires, de peines. Mille fois
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mieux (jiie l'argent, le hroiize et le billet de l)an(|ue, lor totalise 'le travail de sa vie ingrate à laquelle rien ne peut se comparer. Ses sneurs doivent être changées en larges gouttes d'or. 11 n'y a pas pour elles d'autre récompense et d'autre rachat. Comme cela, c'est payé.
Aussi ne vous étonnez plus de la tristesse et de la déception du paysan à la perspective d'être obligé de renoncer, après une accoutumance de toujours, à ce bien spécial si chèrement acquis, légitimé par la souffrance et les privations. Il sent qu'il faudra s'exécuter et il ne s'y refuse pas en principe. Mais il attend, il remet à demain. — « Pas encore. » Et il conserve jusqu'à l'extrême limite cette monnaie victorieuse dont il a d'autant plus de peine à se séparer qu'on lui en explique l'importance décisive et la valeur accrue. Son patriotisme, je le répète, n'est pas en cause. Il comprend les raisons supérieures mises en avant et s'abstient de les discuter. Il n'en reste pas moins qu'il s'agit de son oi\ de sa chair, d'une partie de lui-même, et d'un fétiche de sa destinée. Pour le pins grand nombre des amateurs qui les avaient rassemblées, les pièces de dix et de vingt francs n'étaient que des morceaux détachés et froids, étrangers, sans âme, n'offrant entre eux rien de commun... qui ne parlaient
pas, qui n'avaient pas toujours une histoire, un passé personnel à leurs derniers détenteurs... tandis que le paysan connaît son or et a la conviction d'en être connu; ils sont unis Fun à l'autre par des soudures mystérieuses. Le sacriljce du campagnard est bien plus grand et sera plus méritoire par conséquent que celui du citadin.
D'autant qu'il se l'ait une idée tenace et très fausse. Il est persuadé que « donner l'or c'est aider à la prolongation de la guerre ». On a beaucoup de mal à lui prouver qu'au contraire, en procurant au pays les ressources les plus efficaces pour faire énergiquement la guerre, on la rend d'abord favorable à nos armes, et qu'ensuite on l'abrège. Il reste incrédule. La durée est tout pour lui. Elle l'obsède. Les considérations de nécessité, d'idéal, de droit, de justice, de grandeur future, de dignité nationale, de victoire et de paix glorieuses ne lui représentent que des raisons abstraites, compliquées, lointaines. Cela lui fait Teffet dêlre « de la politique ». La durée seule l'occupe, le tenaille. Il y revient toujours. C'est à elle qu'il ramène dans ses réllexions et au cours des entretiens toutes les craintes, tous les espoirs. Et il se bute à rêver c que si de part et d'autre on ne pouvait plus continuer, faute d'argent et de moyens, on serait tout de même bien forcé de s'arrêter. Il n'y aurait donc plus la guerre. »
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Sans doute il n'est personne qui renonce au désir de saluer, le nfioins tard possible, la fin du cyclone qui bouleverse le monde, mais tous, Français et alliés, nous ne pouvons envisager cette issue qu'en commençant par la subordonner à l'écrasement total de nos ennemis, sans fixation de date ni calcul de délai. Ça sera quand ça sera et quand il faudra.
Ce point indispensable échappe à une grande quantité de villageois. Et pourtant l'or doit sortir des abris où il s'est embusqué jusqu'à ce jour. 11 ne suffit pas qu'il ait presque disparu des cités, qu'on ne le voie plus dans les sébiles à la devanture des changeurs, il devientnécessaire qu'il déserte, au delà, les paillasses, les sacs de grosse toile, les bas de laine, les placards, toutes les cachettes ingénieuses et inouïes qu'ont inventées la méfiance et la peur. 11 y en a partout. L'or est dans tous les coins. On le frôle, on le côtoie, on marche dessus sans que l'on s'en doute. Il est sous les carreaux de la cuisine et le fumier de la cour, au fond de Tàtre et du coffre à avoine, à la cave, au grenier, dans l'étable et la porcherie, au creux d'une poutre et derrière un chevron du toit, dans une boîte de fer ou un pot degrés... Et surtout dans la terre, où on l'a mis de préférence, comme
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pour le semer, avec l'espoir qu'il pousserait, Cet or criminel ne peut plus y rester. Le premier, l'inévitable devoir du paysan est de le déterrer, tout de suite, pour qu'il serve précisément à la délivrance, au salut de la même terre; Que l'homme à la charrue et à la faux qui ne se bat plus verse son or, puisque c'est la seule manière qu'il ait de se saigner! Qu'il aille sans retard piocher au pied de l'arbre où il avait autrelois, le cœur arrêté, enfoui sa cassette, la nuit, seul, aux aguets, loin de tout regard, même de celui du bœuf ou de l'ânfe, à plus forte raison du chien qui, mis au courant, aurait pu venir flairer, gratter, dévoiler la place... et, une fois là, qu'il en arrache le fardeau léger qui pèse si lourd à son regret, pour en faire humblement l'offrande à la patrie !
Il s'était baissé pour l*ensevelir : qu'il s'agenouille pour l'exhumer et lui rendre la vie. Cet or lui reviendra demain au centuple, à la pointe de ses blés.