LEURS LETTRES
pas plus (juo la fj^uorrc actuelle ne ressemble :\ celles (l'autrcfois. Kulre les premières et les secondes il y a une distance dépassant de beaucoup la longueur du siècle qui les sépare. Le troupier de jadis suait à grosses gouttes pour tracer son nom. Soldat de carrière, il avait, une fois pour toutes, dit un long adieu aux siens en partant. Comme un marin qui fait le iour du monde, il roulait pendant des années. Aimant son rude et beau métier, orgueilleux de l'habit militaire, insouciant de demain, il ne se tourmentait pas « du pays », où, de leur côté, les vieux acceptaient sans étonnement ni plainte le manque de nouvelles. On n'écrivait ainsi — à moins d'être un jeune Achille, bien élevé et amoureux — que dans les grandes circonstances et à la dernière extrémité, après une jolie blessure, au lendemain d'une bataille, quand l'Empereur vous avait regardé, ou tutoyé d'un mot, ou qu'on avait reçu la croix, ou qu'on était entré à Berlin... ou encore si l'on avait obtenu du major la promesse de mourir dans une couple d'heures... Enfin, il fallait, pour se donner cet aria, que cela en valût la peine. Nul n'était épistolier, par tempérament, même dans les hautes classes. L'esprit, bouillant, répugnait au style et le cœur battait pour la gloire. La vie, impétueuse, immédiate, absorbait tout et remettait aux calendes de la vieillesse le soin de se raconter.
Il n'en va plus de même.
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Le soldai de nos nrmées sort de tous les rangs, appartient à tous les états. Ce n'est que pour un instant qu'il s'est détourné d'une des innombrables professions civiles qui l'occupait. Il sait à présent lire, écrire et compter. Plus ou moins instruit, il est doué d'un cerveau qui fonctionne avec une curiosité nouvelle et participe davantage aux opérations de l'existence. Tout l'intéresse, et, au-dessus des faits, les idées le passionnent. 11 a l'avidité de savoir et de comprendre. Il est aussi entraîné à penser qu'à exercer ses moyens physiques. De là un constant éveil, une perpétuelle effervescence cérébrale qui éprouvent volontiers le besoin de se traduire. \on seulement on n'a plus la répugnance ou la paresse de la lettre, mais on en pratique l'usage avec un goût assez prononcé. Dès qu'il le peut, le soldat aime bien « prendre la plume » autant par raison sentimentale que pour faire preuve de dégourdissement intellectuel, affirmer sa lucidité. Qu'il s'en rende compte ou non. la lettre, en cette circonstance, est une gymnastique supérieure. Celui qui s'y livre montre qu'il n'entend pas plus laisser se rouiller ses facultés que son fourniment. Il ne cherche ni à s'attendrir, ni à émouvoir, ni à se vanter. Les effets faciles, les plus dramatiques et les plus sûrs qu'il aurait bien le droit de se permettre et qui sont à sa portée quotidienne, il les néglige dans ses épîtres comme d'ailleurs dans son langage. Il
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écrit pour informer, rapidciiient, avec le minimum de mots et le maximum de clarté. Sauf exceptions, il ne noircit pas de grandes feuilles ; il va au pilus im[)():-tant et se borne à l'essenliel. Kt que d'ordre, de sang-froid, de coup d'œil ! Kn quelques lign(!s iioiiibi'euses^ saisissantes par leur ramassé, par le raccourci de ce qu'elles contiennent, l'ensemble est réglé, liquidé : les santés, les chefs et les camarades, l'attaque et la défense, la première ligne et le cantonnement, Tentrain général, la confiance, le ferme espoir, la nourriture et la messe, le corps et Tàme. Tout tient, en peu de j}lacc. C'est fait et houclé comme un sac. La carte poslale ou le moindre papier suffit. A défaut du stylograplie dont le luxe n'ap(jartient qu'à une élite, un ;>out de crayon usé que l'on mouille à chaque mot, une mauvaise plume trempée dans une encre boueuse ou p;'ile servent à nos absents ;)our bien nous « marquer » ce qu'ils veuleni. -lusque dans la correspondance ils se révèlent dél)rouillards.
Leurs lettres se ehiiïrent par centaines de mille. Jamais on n'a tant écrit, à l'arrière et à l'avant, que pendant cette guerre, et éux-inèmes, les soldats, ont dû contracter là une habitude méritoire et pour beaucoup d'entre eux in soupçonnée. Le cultivateur, l'homme de la terre, une fois enrégimenté, s'y est mis, comme s'il observait une consigne. Je sais des paysans qui, de leur vie, n'avaient pas jeté — avec uû
immense sérieux — dans la l)Oîte <le la grand 'place plus de deux ou trois « présentas », el qui au front depuis sept, huit, douze mois, écrivent tous les jours à des parents, penchés quarante minutes à épelerles six lignes presque invariables qu'ils leur répètent. Et il y a, dans les mômes proportions qu'à la ville, des femmes de la campagne agitées et pas contentes quand par hasard elles sont, vingt-quatre heures, privées des nouvelles attendues.
Tout cela est émouvant d'abord, mais dénote une rare persévérance de volonté. Écrire! En temps ordinaire, quand nous avons nos aises et que nous sommes dans des conditions normales, c'est déjà bien dur et nous ne pouvons souvent nous y décider... quel courage, ajouté à tous les autres, ne faut-il pas à l'homme de là-bas pour s'acquitter fréquemment et avec un complet bonheur de ce soin difficile? S'il s'en tire si bien c'est qu'il en a fait un devoir. Sa lettre ne répond pas qu'à son propre désir, à un aimable caprice, à une affectueuse impulsion, elle est la suite d'une promesse formelle, d'un engagement. On lui a dit : « Écris ! Tu écriras? » Il a lancé entre deux baisers: « N'ayez pas peur. » Il le fait. Et puis il a le sens, mieux encore, la certitude, quil dépasse le but atteint, qu'au-dessus des nouvelles et des détails qui font l'objet de sa missive, il concourt à l'œuvre générale d'harmonie, d'union, de vaillance et d'espoir. Chacun de ses petits pa-
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piois (|u"il jette au u loyer » de la famille, et de la patrie, entretient, le temps que mettent à le consumer les yeux et les coeurs, le bon feu calme et sacré qui ne doit pas s'éteindre.
Qui ne les connaît, ces lettres bienfaisantes, miraculeuses? IVous en recevons des nôtres, et nous en lisons d'inconnus qui nous touchent comme si elles nous étaient destinées. Elles n'ont toutes qu'une même adresse à laquelle elles vont directement dès qu'elles portent les deux initiales qui les timbrent du signe magique, F. M. Franchise militaire... Impossible de mieux dire. D'où qu'elles viennent, elles la respirent. Elles sont franches, lo3'ales, jamais équivoques, toujours pures. D'un bourgeois, d'un noble ou d'un plébéein, d'un artiste ou d'un ouvrier, d'un savant ou d'un rêveur, elles renferment la même leçon, donnent le même exemple.
Lettres de combattants, de soldats et de chefs, de blessés, de prisonniers, les unes graves, la plupart gaies d'une verve intrépide et légère qui glisse exprès pour esquiver l'emphase, certaines sublimes de grandeur et de simplicité, tracées partout, à l'aube, en plein midi, au triste crépuscule, à la lueur d'un falot, d'une petite lampe électrique, au son du canon ou dans l'armistice du silence... vous constituerez
plus lard la vériJiquc el prodigieuse liisluire morale de celle guerre.
En même leiups que les lils, les pelils-fils, pendaul bien des années, vous auronl lour à lour exhumées du i'ond des liroirs où vous avaient rangées ])ar dales cl nouées par paquets les mères à cheveux blancs,... et qu'ils vous auronl lues, relues, et replacées pour y doiiiiir encore, dans vos saintes cachettes, près des vieux portefeuilles, des boîtes d'autrefois, des écriiis défraîchis, contre les papiers de famille, les actes, les contrats, les testaments, tout ce qui sent j.,e passé, rappelle l'enfance et la mort... en mèuie temps, lettres à cette éj)oquc doublement précieuses etvénéi'ées, vous serez tombées dans le giuj'icux (h)tn;une [)u]dic de l'adum'ation et du respect. On vous saura par cœur. Vous formerez les Pages choisies de la Postérité. Embaumées par l'esprit et l'ànie de la race, vous serez devenues classiques, gardant la fière structure et l'incorruptible couleur des sentiments français qui vous ont enfantées.
LKS MOTS DK l.A GUERHL;
11 sej)lcmhrc l'.ilô.
II ne s'agit pas, coniine ce Lilre pounail le i'aii-e croire, des phrases magnifiques ou louclianles,ni des paroles sublimes prononcées par nos héros. ... mais, au sens le plus simple et le |)lus étroit, des mois proprements dits, des innombrables mots individuels, qui, après avoir, depuis un an, formé la pittoresque et solide langue des soldats, ont, peu à peu, gagné, et enrichi la nôtre. Ces mots sont de toutes sortes : il y en a d'anciens, devenus plus usités qu'à l'ordinaire, transformés et comme rajeunis par une signification de circonstance, et d'autres particuliers et inattendus, dont les tranchées furent le berceau.
Restaurés et retapés parle besoin, Toccasion, ou spontanément paiiis de la bouche d'un irou- )iier, ils ont acquis du premier ct)up une force étonnante. Sans être tous aussi heureux ni
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(l'une veine égale, aucun n"a élé marchandé. On les a recueillis el trouvés bons pour le service, avec une joie émue, en les déclarant les plus beaux du monde. S'ils ne méritent pas au même degré le très naturel engouement dont ils sont l'objet, beaucoup d'entre eux offrent une si expressive saveur, un relief si franc qu'il est impossible de les négliger. Malgré leur audace, leur étrangeté, leur cocasserie, ou plutôt à cause d'elles, nous voyons en effet qu'ils jouissent de jour en jour d'une faveur plus étendue. Les sévérités grammaticales ont courbé la tête et salué. 11 n'est pas un puriste qui n'ait désarmé devant quelques-uns de ces vocables d'une irrésistible incorrection. Comment aurait-on pu d'ailleurs les maltraiter? La plupart nous apparaissent, bien qu'ayant un passé civil, comme des mots en uniforme, et non seulement des mots militarisés, mais chargés de campagnes et culottés par la bataille. Ils nous sont donc amis et fraternels. Ils nous entraînent.
Est-ce à dire que tout fut pour le mieux dans cette brusque invasion d'éléments nouveaux et hétérogènes, et qu'il faille leur accorder pleine licence? Non, sans doute. Nous prenons en bloc aujourd'hui ces mots de la guerre. Ils sonnent à notre oreille argent comptant et nous pratiquons, vis-à-vis d'eux aussi, l'union sacrée. Mais, demain, un choix s'imposera. Dans quelles limites? Personne à l'avance n'est capable d'en