I.E RECORD DK LA HAINE
l'ourogan des opprobres, comme s'ils vous grandissaient. Délire inévitable de la méchanceté. Tous les mauvais sentiments, dans une acre et courte allégresse ont leur lune de fiel. Mais pourquoi ce genre d'orgueil? Parce que l'on s'imagine que la haine contient la terreur et n'en est que la plus magnifique expression. N'est-ce pas l'idéal du butor d'être craint?
Et ])uis. contrairement à ses pernicieux calculs l'Allemagne s'aperçut bientôt que ses ennemis ne la redoutaient pas, que la haine seule existait chez eux, demeurait. Cette constatation ne fut pas sans la troubler. Son assurance en frémit. A partir de cet instant la haine commençait d'efTectuer chez ce peuple, qui avait mis tant d'espoirs en elle, son mystérieux travail de choc en retour. C'est qu'en efîet les sociétés, aussi bien que les individus, ne la dérangent pas impunément. Elle ne vous répond que pour vous confondre et vous perdre après vous avoir fourni quelques éclairs d'horrible volupté.
On a beau se monter la cervelle avec cette glorieuse idée d'avoir attiré et posé sur sa tête, ainsi qu'une couronne, la haine du monde entier, et prétendre qu'on n'y risque rien, et puis que cela, quand même, vous est bien égal, ce n'est pas vrai. La haine du monde entier est (luelque chose de réel, de sérieux, qui paralyse le sourire et envahit la raison. Comme le dirait La Rochefoucauld, il n'y a pas là-dessus « de
88 l'K-'^ GR.VNDKS HEURES
quoi façonner ». Tous les jours, ious les jours, voir ce sentiment de haine inexorable s'organiser, s'étendre et s'affirmer partout, dans la presse, les livres et les discours de tous les Etats civilisés de l'univers, le voir se peindre sur tous les visages, tomber de toutes les bouches et de toutes les plumes, animer le regard de tous les yeux, et plus fixement de ceux de l'enfant, de la femme et du vieillard, des bons, des faibles, qui ne savaient pas auparavant hair ; de quelque côté qu'on se tourne, et que l'on porte la soudaine angoisse de son interrogation, rencontrer la haine, son Mane Thecel écrit sur tous les murs, au pilori de toutes les ruines, la découvrir installée le long de toutes les frontières, à l'intérieur de tous les empires, garde-voie de tous les défilés, postée à l'embranchement de toutes les routes et de toutes les décisions, du moindre projet, calme, comme un soldat de glace qui veille, l'arme au pied... et la sentir aussi se manifester sourdement, sûrement, aux endroits môme où elle a l'air absente, mais où, aplatie, elle se cache et se tait... guettant son heure... Pensez- vous à cette situation? à tout ce qu'elle offre de dramatique? à sa perpétuelle menace? à l'atmosphère asphyxiante que crée peu à peu une pareille température? Cette haine, tombant toujours, quoi qu'il arrive, comme une neige noire qui s'amasse et ne fond pas, qui monte, dans laquelle on s'enlise, ou bien qui durcit sur vous.
LE HECORH DK l.V HAINE 89
pour VOUS mouler, vous écraser, vous envelopper d'une carapace, en vous appliquant très longtemps à l'avance le froid anticipé de la morl. .. sa pince et son étau... quelle obsession! quel supplice! Où sont le dévergondage et les lrans[)orts dos premiers moments? La folie du début est évaporée. Coûte que coûte, il faut considérer maintenant la haine en face et sans manières.
Klle est là, on la mesure, on la détaille dans son réalisme, telle qu'elle s'est faite, et différente de ce qu'on la voulait. On essaie bien de s'illusionner et de se rassurer en proclamant quelle est la conséquence naturelle d'une mentalité belliqueuse et ne saurait avoir de quoi vous atïecter, qu'au contraire elle est utile et présente un hommage... Allez! Battez-vous les flancs ! L'Allemagne est bien forcée de constater que la haine qu'elle a eu l'imprudente audace d'appeler et qu'elle endure aujourd'hui est une haine à part, inédite, réservée, composée exprès pour elle et n'ayant rien de commun avec l'espèce de fureur à panache pourpre, déchaînée et poussée à bout, que l'on avait jusqu'ici baptisée de ce nom. La haine qu'elle a créée et déterminée contre elle, chez autrui, est dénuée d'écume et de convulsions. Pas de rage. Un sentiment remonté, régulier, aéré, large et tranquille comme un horizon. On la hait sans colère, gravement, froidement, posément, on géométrie. Cela est aussi sec et net
que de rarilliméliquc, aussi simple qu'une addition, ou qu'une multiplication. On la hait parce qu'il faal., que l'on ne peut pas faire autrement. On la hait parce qu'on le doit, depuis qu'arrivée à ce résultat extraordinaire et significatif de sa gangrène morale elle impose un sentiment jusqu'ici flétri et condamné, pour le transformer en recommandation. Voilà ce qui rend effrayant ce genre particulier de haine, qui lui donne une si haute et si puissante portée, voilà ce qui est cause que notre ennemi la sent visible, invisible, présente, détournée, quoi qu'il tente pour s y soustraire, car elle rayonne et pénètre quand même. Rien ne résiste à son action inlassable et tranquille. Elle mine les terrains les plus durs et s'infiltre comme de l'eau pour désagréger les illusions pernicieuses, les volontés impies. C'est cet agglomérat constant des griefs souverains, cette cristallisation de justice, cette poursuite raisonnée du châtiment ne s'arrètant et ne se ralentissant pas une heure, mais au contraire augmentant, s'élargissant, gagnant de minute en minute, qui ajoutent une nouvelle ligne, un front de plus, et constituent un second blocus, un autre encerclement dont l'étreinte est formidable.
Être haï ! Retournons en les tirant et en les secouant, ces mots agrippés à l'Allemagne et qui ne la lâchent pas. Se savoir l'immense, la colossale Deutschand, la force, la lumière, le génie, la science, la beauté, la suprématie hu-