‹ Les grandes heuresChapitre 27 sur 74 · L'IMPREVU · texte numérisé non relu

L'IMPREVU

h décembre 1915.

Sans doute l'homme n'a jamais eu le don de «iéchiffrer Péternelle énigme de Demain. La nalure des événements qui sont encore cachés et Tordre dans lequel ils doivent s'accomplir lui échappent. L'avenir est un isthme, à la fois opaque et nébuleux, dans lequel il s'engage en aveugle, à tcàtons, le seul qu'il n'ait pas le pouvoir de percer avant d'y entrer. Vers le but qu'il se propose il doit aller, l'esprit et les bras tendus, dans les ténèbres. Cependant nous avons appris, par les leçons de l'histoire, que certains sages du passé, doués de pénétration supérieure, ont eu, çà et là, une vue aiguë, juste et profonde de ce qui arriverait au bout d'an temps souvent très reculé ; et nous avons pu observer nous-mêmes, chez quelques esprits, cette faculté puissante et rare d'élucider des questions futures, de presser et de résoudre

l'imprévu 103

des problèmes sociaux qui ne semblaient posés que pour rester des années ou des siècles sans réponse.

Je n'entends pas alléguer, en parlant de ces éclaireurs de l'avenir, qu'ils étaient des propliètes. Non. Le prophète est une bouche de Dieu, un inspiré, un illuminé d'en haut, annonciateur de ce qui sera, ou qui révèle avec force, en les affirmant, des vérités, fermées aux autres hommes. Les devins que je veux dire sont de simples mortels, sans clartés miraculeuses, mais qui, plus accoutumés à réfléchir, habiles à envisager tous les côtés des faits, à peser une à une toutes les éventualités, à retourner toutes les solutions, à tirer sans faiblesse les conséquences rigoureuses des causes, parviennent, grâce à une inflexible méthode déductive et un travail de logique ardente, serrée, à donner l'impression qu'ils arrachent aux événements attendus le vraisemblable secret de leur marche et de leur disposition. Ils inventent le résultat le plus étroitement approprié à la circonstance, le plus capable de satisfaire la raison et de soulager l'espoir — môme en le détruisant — puisqu'ils le tirent de l'incertitude. Et souvent, nous voyons ainsi, par un favorable hasard, la chose se produire ensuite telle que l'avaient flairée les curieux de l'inconnu, qui triomphent à bon compte.

Or, si nous étudions, depuis qu'elle a commencé, cette gigantesque et inexprimable guerre, aussitôt la résistance absolue, opiniâtre, qu'elle n'a cessé de mettre à se laisser deviner et en quel(|ue sorte conduire par les plus ingénieux stratèges de l'imagination, nous frappe. Les événements, de différente grandeur, mais méritant tous le nom de grands, qui l'ont marquée, se sont agencés et suivis dans une succession de péripéties ayant l'inattendu et le stupéfiant des plus terribles coups de théâtre. Ils ont déjoué tous les calculs, anéanti toutes les assurances. Des faits « décrétés » depuis trente ans au point d'être devenus des vérités que l'on ne discutait plus et qui faisaient loi, tels que « la prise de Nancy dès les premières heures de la déclaration », ont refusé de s'accomplir, se sont affranchis de la direction qui leur avait été inlligée avec une tyrannie trop complaisante... et d'autres faits niés d'avance mille fois, dans la plus tranquille certitude, se sont réalisés à l'heure exacte et de la façon dont on les jurait humainement impossibles. Jetés de surprise en surprise, tantôt bonne, tantôt mauvaise, dans la permanence affreuse d'un orage croissant toujours, variant toujours, gagnant de semaine en mois et de mois en année une étendue dont la limite

L IMPREVU lOr;

lour à (our s'approche et se recule, nous n'avons cessé, en dehors des intérêts vitaux qui nous captivent, d'être tenus en haleine, déconcertés et parfois aussi remontés par Vimprévu qui est la caractéristique des temps que nous traversons.

Rien de ce qui semblait devoir arriver ne s'est produit, et presque toutes les choses que nous avons vues se dérouler n'avaient jamais été prédites, ni même soupçonnées... Ouand, par exception, elles ont eu lieu, de façon à nous laisser croire, au début, qu'elles allaient observer fidèlement le programme que nous leur avions tracé, bientôt elles ont faussé compagnie à nos desseins et à nos espérances. Tout le monde, ici, sans la désirer ni la craindre, avait prévu la guerre. La prévoyant, on avait donc examiné toutes les hypothèses, tiré tous les plans, pris ou cru prendre toutes les précautions... et pourtant, quand elle est apparue, cette fameuse guerre, tant préparée, ressassée et mûrie par un demi-siècle de souffrances, d'appréhensions, de travaux, d'etYorts, de mesures et de sacrifices de toutes sortes elle a trouvé le moyen, entre un si grand nombre de voies minutieusement organisées, soignées et aplanies, qui lui faisaient signe, de n'en choisir aucune, de se dérober à nos plus savantes combinaisons et de prendre une route et une allure toutes différentes, diamétralement opposées à nos habitudes d'esprit.

Voilà qui est déjà inouï. Mais ce qui l'est davantage, c'est qu'à l'heure actuelle, tous les gens sensés et renseignés étant d'accord, en gros, sur la façon dont cela finira, c'est-à-dire par la victoire des Alliés et l'abaissement de l'Allemagne, personne néanmoins dans Funivcrs entier n'est capable de se prononcer sur le temps que prendra ropériition et sur les phases qui mèneront à son aboutissement. Le but est éclairé, le chemin reste ténébreux. On sait où l'on va sans savoir par oi^i l'on passera. Cette ignorance n'est pas seulement établie dans la foule et parmi le commun des hommes, ce qui semblerait excusable et naturel, les plus qualifiés pour en être préservés sont forcés euxmêmes de la subir. Je ne crois pas me tromper en pensant que, sur ces deux points: « la durée du trajet et sa nature », les grands chefs des armées n'en savent pas à l'avance plus long que vous ou moi. Le plus subtil et le plus sagace des diplomates ne peut rien affirmer. Interrogez des généraux, actifs ou retraités, n'importe lequel de nos écrivains militaires, aucun ne se croira le droit de vous donner sur les événements prochains de la guerre et sur sa durée une opinion nette et décisive. Leur compétence hésitera. 11 est impossible de n'être pas saisi par cette universalité de réserve et de doute.

C'est que V imprévu, qui paraît tout diriger dans ce cataclysme, nous a causé déjà de si rudes stupeurs, nous a iniligé de tels démentis

LIMPREVU 107

(juc nous avons perdu le sens et le goût de la prédiction. L'avenir a beau maintenant nous tenter (;à et là, nous montrer des horizons lumineux, nous dérouler des perspectives séduisantes..., nous repoussons ses invites, nous n'acceptons plus qu'il s'impose à nous pour nous troubler encore. Nous préférons très sagement ne rien chercher et ne rien savoir, que de nous emballer sur des mirages. L'attente obscure et résignée, si sévère soit-elle, ne mène pas du moins au désenchantement. Toute prédiction ne pouvant se défendre d'avoir la force d'un désir et la parure d'un rêve, elle conduit, en cas d'arrêt ou de faillite, à un état de langueur. Une chose heureuse même, qui se manifeste autrement qu'on avait eu l'imprudence de s'accoutumer à la concevoir, fait moins de plaisir que si nous n'étions préparés à rien.

Puisque nous ne pouvons pas éviter l'Imprévu, il est donc excellent, pour en profiter dans toute sa plénitude, de ne pas le tarabuster. Attendons-le sans impatience. Gardonsnous de cette manière le bénéfice de la grande et bonne surprise toujours possible. L'autre, la fâcheuse, nous trouvera aussi mieux armés. Aux heures pendant lesquelles le désespoir ou la simple fatigue brouillent nos idées et altèrent notre jugement, répétons-nous que l'Imprévu

408 LES (iRA.i\DES HEURES

comporte deux parts : une mauvaise et une agréable, et ne tablons pas moins sur la seconde que sur la première. Le temps est long? Le ciel à tel endroit se couvre de menaces? Nous avons le malheur de rencontrer de funestes Carnot de Cabinet qui accommodant à leur gré l'avenir, se font un jeu maladif de désorganiser la victoire?... à l'instant môme raccrochonsnous àrimprévu, salutaire et béni. Considérons à nouveau que la plupart des dangers qui nous ont été annoncés ne sont pas venus ou se sont dissipés avant de nous atteindre. Nous reprendrons ainsi confiance. Et pareillement, à la trop bruyante promesse d'une irrévocable offensive, et de batailles à la veille d'être gagnées... tout de suite disons-nous : Gare à l'Imprévu!... Aussitôt rentrés en possession de notre sangfroid nous repousserons les chimères, de quelque côté qu'elles nous sollicitent.

Si ce mot et cette constante pensée de l'Imprévu pouvaient, en ces jours difficiles, ne pas nous quitter, encadrer nos faiblesses, nous faire sentir à chaque minute leur double éperon, nous servir de recours et de pierre de touche, avant d'émettre une opinion ou d'embrasser un parti, nous en éprouverions, j'en suis sûr, avec plus d'équilibre, un grand réconfort moral.

Page 1