LE COLONEL PORTE-DRAPEAU
il décembre 1915.
L'émouvante photographie par laquelle LJlîastration du 20 novemhre nous montrait le colonel Desgréesdu Loû, le drapeau à la main, entraînant son régiment à l'assaut, quelques minutes avant de tomber mortellement frappé, est encore présente aux yeux et à la pensée de tous. Mais on n'avait pu alors que relater en peu de mots Tadmirable fin de cet officier; aussi n'est-il pas trop tard pour rendre aujourd'hui à sa mémoire, avec plus d'ampleur, le reconnaissant hommage qui lui est dû.
Des renseignements puisés à bonne source et fournis par des témoins permettent de reconstituer, presque sans interruption, dans leur simplicité militaire, les dernières heures et l'acte héroïque de ce chef intrépide.
Le 24 septembre, au soir, le colonel Desgrées
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du Loû, commandant le 65« d'infanterie, est en train de lire, allongé sur une couchette, dans son abri creusé en tranchée, à loo mètres des premières lignes, quand on lui annonce le téléphoniste chargé d'assurer^ pendant la prochaine attaque, sa liaison avec un groupe d'artillerie de campagne. Il le reçoit aussitôt et, une fois renseiané sur le but de sa visite, il lui donne rendez- vous pour le lendemain matin à 6 heures et demie. Quand ce dernier le rejoint, le lendemain h l'heure dite, il le trouve aussi maître de lui qu'il l'avait laissé la veille, et distribuant ses ordres avec un calme parfait. A 7 heures et demie, le commandant Godât, dont ce jour doit être aussi le dernier, vient au poste de commandement rendre compte au colonel de certaines choses urgentes, et, si je rappelle à dessein les allées et venues, les entretiens de métier courant de ce 20 septembre, c'est qu'ils revêtent, après la mort de ceux qui en ont été jusqu'au ])0ut les tranquilles et consciencieux personnages, un aspect particulièrement profond d'importance morale et d'humble beauté.
Vers 8 heure et demie, le téléphoniste étant revenu aviser le colonel de plusieurs points qui étaient de son ressort, celui-ci lui donne de nouveaux ordres, et il ajoute : a Je veux voir tout mon régiment défiler devant moi. L'attaque est pour 9 heures un quart, je serai donc en première ligne à 9 heures. Restez ici, vous me rejoindrez derrière le bataillon de queue. »
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VA loul de suite il se met en tenue. 11 portait une grande eapotc bleue de troupe, sans signes apparents de grade d'oflicier, avec la seule croix de guerre épinglée sur la poitrine; en plus, son revolver et un havresac contenant des objets personnels. Il se coiffe de son casque, pareil à ceux des soldats, assujettit la jugulaire sous le menton, puis il vient dans un autre abri où se préparaient également son adjoint, le capitaine de Costa, et le porte-drapeau souslieutenant Lebert. Là, il s'assoit surles marches de Tescalier qui donnait à l'extérieur, — quel- (pies secondes à peine, car le moment approche... L'aiguille est tout près de marquer aux montres 9 heures un quart. Le colonel se lève, il prend des mains du sous-lieutenant le drapeau, et monte sur la piste de départ, bien en vue de l'ennemi, à niveau même du terrain déjà balayé par la mitraille... superbe mouvement de courage, instinctif et réfléchi, destiné, dans l'esprit du chef, à doubler l'élan des soldats en leur montrant la voie. Ce geste ne serat-il pas fixé pour l'histoire ? Va-t-il fondre, s'amollir, se perdre, sans laisser sur l'écran de la guerre sa trace nette et hardie, authentique, officielle ? Non. Il est si éloquent et si généreux^ d'un symbolisme t^i pur, qu'un sergent, à quelques pas, avec uii petit appareil, le prend, le happe, au vol, au jugé... Le joli sang- froid ! Quel heureux à-propos 1 . . . Tout marche ensemble dans une harmonie logique et sublime... La
main de l'un brandil l'étendard, celle de Faulre braque l'objectif; et aucune ne tremble. Mais le colonel, au moment où est lâché le déclic, tourne la tète. On ne verra pas son visage. Lo sait-il? Non. 11 ne sait rien. Il ne se doute même pas qu'un de ses sous-officiers, à celte seconde, inscrit, pour l'avenir, son dernier « mouvement », le plus beau de ceux qu'il aura faits sur la terre. Il restera donc désormais le visage détourné de nous, des vivants, dans la stoïque attitude du renoncement volontaire et du sacrifice accepté. On saura que c'est lui, on le reconnaîtra, mais ses traits nous échapperont, depuis cet instant où, par une modestie inconsciente et mystérieuse, il avait déjà cessé de nous regarder... Et c'est beaucoup mieux ainsi.
Debout, tout droit, sur la tranchée, le colonel Desgrées du Loù demeure immobile, en tenant le drapeau, un drapeau strict et rigoureux, roulé autour de sa hampe et comme sanglé pour la lutte et les corps à corps. Il flottera plus tard. Planté lui-même en terre, le vaillant ofticier ne bronche pas, il ne voit que le but à atteindre, il le désigne en le fixant. Les balles, sif liant par centaines, le provoquent sans l'émouvoir; et ceux de la garde du drapeau sont tassés à ses pieds, plus bas que lui, moins par précaution que par déférence, pour ne pas le masquer, et afin de laisser au contraire à l'attitude du chef toute la liberté de son envergure.
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Cinq minutes, cinq longues minutes, il resta là, dressant haut l'emblème inviolé sur lequel jîleuvait le l'eu attiré par le fer de lance, ainsi que la foudre qui se jette, excitée, à la pointe des paratonnerres. Pendant ce temps les « vagues » passaient, déferlaient; les hommes couraient à l'assaut précédés et emmenés par les baïonnettes..., poussant à plein cœur avant u)ème d'avoirvu le colonel et tout à coup rebondissant, galvanisés, dès qu'ils l'apercevaient... Au fur et à mesure que, par grappes, par trombes, ou un par un ils arrivaient à son niveau, ils attrapaient en passant le plus qu'ils pouvaient de son geste, de son regard, du iUiideet de l'exhortation de toute sa personne et ils remportaient avec une ardeur farouche et magnifique, électrisés à distance, réchauffés d'avoir traversé la zone des trois couleurs invisibles et repliées, mais dont l'éclat toujours présent leur mettait aux yeux des lueurs de victoire. Sans dévier ils « inclinaient » pourtant un peu vers «. le père du régiment », ils le frôlaient, ils auraient tous voulu le toucher au passage, risquer un bout de phrase, un mot,... lui prouver, dans l'élan de leurs muscles et de leur pensée, qu'ils le comprenaient, et qu'ils étaient avec lui, comme lui avec eux... la même chose... et ils ne trouvaient rien à dire, si rapide, si torrentueuse était la ruée qui les entraînait,... ah 1 le temps, la minute, la seconde ne permettaient pas le moindre arrêt, la plus petite III 8
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causette... il fallait aller... aller... Quelques-uns néanmoins ne pouvaient, retenir un juron, un hurlement, une clameur d'admiration, de joie, de tendresse guerrière... un cri de soldat comme ils n'en avaient jamais poussé et dans lequel ils savaient mettre et mêler, sans les confondre, toute leur fureur et tout leur amour. Un d'eux, perdu d'émotion, avait pris la main de son chef... il n'avait pas pu s'empêcher... et il la secouait, criant : « Oh ! mon colonel ! mon colonel!... » d'une voix étranglée, comme quand on va pleurer et qu'on ne veut pas.
Lui, cependant, recevait avec un indicible bonheur cette rafale de sentiments qui ne l'ébranlait pas plus que l'autre, celle de la bataille. Roidi contre toute faiblesse, il prononçait par instants: « Ah! les braves!... les braves !... »
Enfin, prisbientôt et entraîné à son tour, content d'avoir vu son régiment bien parti : « Allons-y maintenant, crie-t-il à ceux de son groupe. En avant! Vive la France! » Il franchit la zone neutre sous les rafales d'obus et fonce sur la première tranchée allemande dont il se rapproche de plus en plus, suivi des braves qui l'entouraient et ne le quittent pas. Il y touche, quand, à cinq mètres, une décharge de mitrailleuse à bout portant, faite par l'ennemi qui se repliait en abandonnant ses positions, vient le faucher lui et les siens. Il tombe face contre terre... Le capitaine adjoint s'abat sur le rebord
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de la Iranchéc, tandis qu'au fond de celle-ci roule le lieutenant porte-drapeau, la prenant, la conquérant de ses forces inanimées à la minute où il expire;... quatre sapeurs sont aussi mitraillés... Dans cette superbe attaque péril également des premiers, avec tant d'autres..., le fils d'un de nos plus aimés et estimés confrères de rinstitut, le caporal Maurice Rébelliau, engagé volontaire de dix-neuf ans, tombé « en entraînant courageusement ses hommes à l'assaut ».
Mais un cri déchirant retentit : « Mon colonel est mort ! Je vais le sauver ! » C'est le soldat Fortin, son ordonnance, qui l'a poussé, affolé de rage et de douleur. Tout à coup, comme il se précipite, il chancelle, massacré près de son chef aux pieds duquel il s'étend, avec fidélité. Alors un cycliste et l'ordonnance du capitaine qui ont échappé à la mort bondissent, ramassent le drapeau et se replient sur nos lignes, car les Allemands pour s'en emparer surgissent aux angles de la tranchée... C'est fini. La position est nrise. L'avance est obtenue, la bataille sragnée, le drapeau sauvé... Mais le chef exemplaire et les vaillants qui formaient sa garde ont payé de leur vie ces cruels succès.
La glorieuse conduite du colonel a été honorée par la citation suivante à l'ordre de l'armée : Colonel Désirées du Loil, commandant le 65" régiment d'infanterie, chef de corps d'un magnifique courage. Déjà blessé au cours de la campagne, était revenu., incomplètement guéri
sur le froTil . A vaiLlaiiinieiit siicconibé^ au premier rang, en entrainanl son régiment à Cassant (Vune position ennemie garnie de fils de fer. 25 septembre 1915.
Ouelle plus large oraison funèbre que ces ligues dans leur poignante sécheresse ! Elles t'ont penser et admirer pendant des heures... Notre esprit remué les développe, les creuse, et puis rêve longuement sur elles...
Courbés et grandis à la fois dans leur fière douleur, la veuve et les enfants du héros peuvent aujourd'hui contempler avec orgueil sa dernière image. Ils la reçurent après sa mort quand elle leur fut envoyée par le sergent qui l'avait fixée en pleine bataille, à l'instantradieux et définitif. En regardant l'époux et le père aimé qui, tout au drapeau, ne les regarde plus icibas, ils répètent les lignes admirables qu'il écrivit peu de temps avant son dernier départ, testament d'une àme sainte, achevée, anxieuse de perfection : « Combien ne faut-il pas prier ft pour qu'à ce moment suprême rien ne vienne « troubler votre conscience ! On sent alors que « rien ne compte plus que Dieu. Suis-je prêt? « Si on l'est, la mort n'est rien. Malgré les « regrets, quels que soient les êtres chers que « l'on abandonne, on se dit que l'honneur est « engagé, que le devoir français vous oblige et « que Dieu n'admet pas que l'on se refuse à son « accomplissement. »
lE TABLEAU D'HONNpUn
S5 décembre 1015.
L'exLrènie réserve que m'impose la Direction du journal, soucieuse de ne pas paraître s'accorder à elle-même des éloges par la plume de son rédacteur, ne peut cependant pas m'empècher de dire que le Tableau d'Honneur de l.v GUERRE, conçu, entrepris et réalisé avec un si noble respect par les soins pieux de L'Illustration, au prix d'incessantes difficultés, est une œuvre magnifique, un véritable monument de gloire, d'héroïsme et de splendeur sereine.
Le livre... le Grand Livre de la Dette Publique d'admiration, de reconnaissance et d'amour que formeront, réunis, plus tard, et reliés par la Victoire, tous les feuillets détachés à présent et distribués au jour le jour, sera un ouvrage immortel, un poème épique çécu et composé par le plus pur génie français, le recueil des cahiers de l'Histoire et l'ensemble des
Testaments, la Bible de la guerre. C'esl à son élude que l'on viendra se renseigner et se souvenir, a])prendre à ne jamais désespérer de notre race. La lecture en est, dès à présent, l'oi'tifianle autant que douloureuse, féconde par rinlensité des émotions de tout genre qu'elle dégage et transpose. Aucune lettre, aucun récit, n'atteignent la simple grandeur de ces petits paragraphes qui mille et mille fois de suite, dans dos termes presque identiques, décernent le même hommage, affirment les mêmes vertus. La mesure et la concision de ces rapports en disent plus long que toutes les hyperboles. On n'est jamais lassé par la sublimité de leur monotonie. Avec une persistance infatigable et régulière ils se répètent, sans interruption, toujours pareils, et à intervalles égaux : Belle conduite au feu... Officier remarquable... A fait preuve du plus beau courage... A montré la plus grande bravoure... A brillamment entraîné sa troupe... A donné le plus bel exemple... A fait l'admiration de tous... Et cela pendant des colonnes, des pages... Ces formules tombent, tombent, font un battement lourd et fatal d'horloge comme si elles marquaient le mécanisme Tsiystérieuxde la vie, le flux et le reflux du sang dans ces cœurs généreux et chauds dont la plupart ne battent plus.
Le mordant de l'attaque, la furie des corps à corps, le bonheur des élans, le nombre et le genre des blessures, tous les drames de la ba-