LK TABI.KAU IT HONNEUR
l'énigmatique visage qui réserve encore son secret, alors seulement je me demande: « Qu'a-t-il lait, celui-là ? » et dans un grand trouide, presque sans oser, je commence à lire la citation. Même copieuse de gloire, elle n'est jamais longue... VA plus tort est le risque, plus terrible le danger, plus belle l'action déclat motivant la recompense,... plus s'élève en moi, impossible à retenir, le cri, l'imploration, la prière : « Pourvu, Seigneur, pourvu qu'il en ait réchappé ! » N'est-ce pas, j'en suis sûr, le premier souci, l'angoisse dominante de chacun lorsqu'il déblaie les quelques lignes du texte redoutable? Et quelle tristesse subite, profonde, afTreiise... quel coup aussitôt que le mot : tué... vient après avoir touché le brave nous atteindre nous aussi comme une balle morte, et renverser notre espoir! Une indicible pitié nous étreint. Quoi? C'est fini ? l^auvre homme ! qui n'aura même pas eu le temps de jouir de sa croix, de sa médaille, et de savourer son honneur!... Mystère des départs précipités qui font rêver à des élections. Pourquoi ne serait-ce pas une faveur divine que de mourir « au choix » ? Nous voulons le croire. Mais malgré tout quelle joie d'autre part, et quel soulagement, quand nous arrivons au bout de « l'ordre du jour » sans accroc, sans malheur... Est-ce possible, mon Dieu! qu'il ait été si intrépide, qu'il ait habité l'enfer... et qu'il soit toujours là, vivant... vivant encore ! Il en est revenu! C'est un miracle, un vrai... Nous nous
persuadons complaisamment que cet invulnérable n'a plus rien à craindre et qu'à jamais il est sauvegardé. El puis nous passons au suivant, pour éprouver chaque fois le même trouble anxieux.
Comment aussi ne pas se représenter l'histoire, différente au début et presque toujours pareille à la fin, de toutes ces petites photographies?... Beaucoup furent faites en des temps de paix et de bonheur, quand la vie semblait se développer pour un immense avenir... Ah ! l'horrible étonnement, à la minute où, devant l'appareil braqué sur lui comme un canon, Thomme déjà « ne bougeait plus », si on lui avait appris que cette image serait sa dernière et qu'elle irait dans trois, dans cinq ans, exposer à des milliers de regards les traits d'un soldat magnifique,... alors insoupçonné! D'autres « épreuves » en grand nombre ont été obtenues pendant la guerre et certaines même indiquent une blessure — quand elle a été reçue à la tête — car tous ces portraits ne sont que des bustes, des médaillons, ils ne montrent que le sommet du brave, le front pur, les yeux clairs, la bouche aux gais jurons et aux solennels serments... et le cœur est la ligne de cible au-dessous de laquelle ils ne descendent pas.
La plupart de ces photographies sont luii'
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ijiu's, (l'un prix inestimable pour les faiiiilles qui n'ont consenti à s'en dessaisir qu'après avoir acquis la certitude qu'elles seraient traitées sans brusquerie, avec toutes les précautions et les égards qu'elles méritaient, et qu'elles leur seraient rendues intactes,... dans la même enveio[)pe. On écrirait des pages sur la manière émouvante dont procèdent les [)arents quand ils envoient le portrait et la citation du « héros » qui est Le leur. Ils ne se bornent pas à faire une simple demande d'inscription. Non... tout en étant avisés que seul est reproduit le texte publié à \ Officiel, ils veulent malgré tout, « compléter 0, même si cela ne doit pas servir,... pour qu'on le sache... il faut qu'ils parlent de leur enfant et ils fournissent des détails... élevé à tel collège... il a eu des prix,... il faisait tel métier... ou bien ils retracent toute sa carrière militaire. Pas plus dans leurs lettres que dans leurs visites quand ils viennent en personne, ils n'expriment de plainte... Jamais d'excès déclamatoires, de révolte, de cris de haine contre l'ennemi... un deuil intime et plein de dignité les drape, les tient fermes, recueillis... On sent qu'ils ne s'interrompent d'être debout que pour s'agenouiller.
Parfois inquiets et malheureux de ne pas voir « paraître » limage si impatiemment attendue, guettée à chaque numéro, ils accourent pour demander les raisons du retard... N'aurait-on pas égaré le document...? Une pâleur, à cette
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idée, les envahi L Tout de suite on le leur apporte... Ils respirent. Mais ce qu'où ne peut rendre, c'est le mouvement fébrile et jaloux des mains, la spontanéité tendre et douloureuse du geste... l'extase du regard, l'adoration muette, et le silence de prière... qui proclament : « C'est lui. C'est bien lui. » Et puis, cette phrase, si fréquente, qui sans regret, sans reproche, tombe, comme une absoute : « Il était si brave ! il devait y rester. »
Patience, confiance, orgueil, fidélité nationale et foi religieuse, tels sont les sentiments fondamentaux, les pierres sur lesquels au plus fort d'une tristesse acceptée, s'appuient les familles des glorieux défunts, marqués au tableau d'Honneur. Et nulle étroite envie ne vient obscurcir la limpidité de leur chagrin. Les parents d'un mort ne souffrent pas de voir, sur la même page, auprès de leur enfant disparu, le portrait d'un autre qui ose vivre toujours. La mère affligée est contente pour la mère qui n'est pas en deuil... et cette dernière de son côté trouve une larme pour pleurer avec reconnaissance le fils qui n'était pas le sien.
C'est le tableau d'Honneur qui opère ce prodige de commisération, de concorde et d'unité française en exaltant les noms entremêlés des vivants et des morts de la patrie, ayant le mieux et le plus près défendu son autel.
PENSONS V .lUSOUA LA FIN
1"^ janvier 1916.
Ka cette époque inouïe la suite naturelle des moindres instants impressionne comme elle ne la jamais fait. L'enchaînement normal des jours, des semaines, des mois, prend un caractère de combinaison redoutable et mystérieuse. Chaque minute qui s'avance en enjambant celle qui tombe et qui la précédait semble un pas fatal et déterminé de la longue Marche à l'inconnu. Nous sentons bien que le temps^ ce temps-ci, le temps présent se surpasse, qu'il fonctionne en vertu d'une délégation spéciale, qu'il est destiné à une œuvre exclusive, immense, qu'il nous mène vers des lointains qu'il sait peut-être et que nous ignorons... Ses actes ont donc pour nos esprits avertis quelque chose de passionnant et de sacré. La succession des heures n'est plus une simple opération de mécanique impersonnelle, séculaire... L'aiguille
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n'est plus un doigt lent et asservi, chargé, sur l'émail dont il fait le tour, de fixer pour nous chaque seconde sans pouvoir la retenir... c'est, conformément à sa figure avec laquelle alors elle s'identifie, un dard qui perce l'avenir, une llèche qui, partie du cadran pour s'en évader, montre un chemin, siffle vers un hut et vise une étoile.
Dans ces conditions une année nouvelle qui vient et qui commence est un événement d'une gravité considérable, presque un fait nouveau. Entre l'année qui a joué son rôle et celle qui aborde le sien, il s'opère la remise d'une consigne, d'un mot, une transmission de pouvoirs tragique et secrète. Pour ces raisons, 1916 nous trouve sérieux, plus encore que nous ne l'étions quand, à l'aube de 1910, nous nous flattions que le printemps prochain verrait la fin de nos tourments. Et cependant... à mesure que l'huile de la guerre s'étale et se prolonge, nous sommes soumis à une épreuve inattendue dont la difficulté ne cesse de grandir et qui vaut d'être soulignée : l'épreuve de l'accoutumance.
Après avoir pris la peine et remporté le mérite de nous plier aux exigences de la situation terrible et anormale, au moment même où cette situation exceptionnelle devient en quelque sorte régulière à force de s'éterniser et où de