‹ Les grandes heuresChapitre 31 sur 74 · PENSONS- Y JUSQU A LA FIN · texte numérisé non relu

PENSONS- Y JUSQU A LA FIN

iiolrc pail Ir plus dur travail d'adaptation est accompli, tout à coup, un second danger, créé par la circonstance, apparaît et nous menace. U" habitude tend ses glus sur notie passage et emploie pour nous engourdir la perfidie traditionnelle de ses pièges. Voici la minute psychologique où, ayant atteint au prix de maints efTorts le point de calme et de sagesse, l'état de tranquilité ferme et d'acceptation nécessaire, nous allons, si nous n'y prenons pas garde, pencher peu à peu et glisser insensiblement, quoique très vite, dans l'indifTérence d'abord, la mélancolie, l'ennui, la lassitude et puis nous lancer un beau matin dans les aventures de l'oubli, dans la recherche du plaisir et de l'étourdissement.

Je conviens qu'il n'est pas aisé de se maintenir à la juste limite de la patience et de la dignité sans se laisser gagner par la torpeur, ou sans céder au besoin physique et moral de réaction qui vous incite à des éclats. C'est pourtant ce chemin, étroit et dur, qu'il nous faut suivre, entre les deux excès qui le bordent.

Des personnes à résistance courte, mais qui ne sont pas douées de mauvaises intentions, disent : « Oue voulez- vous? Ce n'est pas un mal, par-ci par-là, d'oublier la guerre... On a bien le temps d'y penser ! » Parole effrayante, sous ses dehors inofTensifs, car elle ouvre la porte à tous les relâchements. Pour peu en effet que l'on oublie la guerre « par-ci par-là »,

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on l'oubliera bientôt aux instants réservés à s'en souvenir. Une préoc-cupation de ce genre n'est pas un article dïntermittence, elle ne supporte pas le caprice et la fantaisie, elle n'existe et n'est efficace qu'à la condition de demeurer active et dominante. Tout ce qui arrive « à faire oublier la guerre », je veux dire seulement dans le sens équivoque et douteux que certains sous-entendent quand ils emploient cette expression, a presque toujours pour résultat — sinon pour but — de la combattre grâce à des voies détournées, et de la rendre plus pénible et plus intolérable, après la décevante pâture d'allégresse fournie par imprudence ou à bon escient... Tenter, d'une façon systématique, de « faire oublier le })lus possible la guerre » sous couleur d'hygiène morale, c'est pratiquer l'affaiblissement de nos forces, l'usure de notre énergie, la dispersion de nos moyens, c'est nous exposer, amoindris dans le moment le plus inopportun et le plus périlleux, à toutes les tentations et à tous les regrets du bien-être. Sans compter que les diversions de plus en plus agréables auxquelles par la force du courant nous serions entraînés si nous nous lancions sUr cette pente, ne changeraient rien à l'état de choses et ne feraient que l'empirer. P&rce qu'on aurait effacé un instant de notre mémoire envaliie d'une grossière ivresse, des images alîretises, des souvenirs cuisants... aurait-on détruit les réalités ? Quand on sera

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arrivé peudanl quelques minutes à abolir en nous la guerre, l'aura-t-on supprimée? Et puis la dissipation maniaque ne choisit pas dans son œuvre fébrile et haletante, elle chasse tout, en bloc, sans faire de classement ; pour des tristesses et des horreurs qu'elle atténuerait à peine, ou repousserait pour un temps très bref, que de beautés, de consolations et de magnificences elle écarterait... du même coup! Nous aurions vraiment plus à perdre qu'à gagner.

Il n'est pas question, j'y insiste à dessein, de bannir toute gaieté, tout sourire, toute détente et de prétendre imposer à ceux de l'arrière u»e sombre discipline de trappiste. Que l'on ait, au milieu même des souffrances, le droit et le devoir de procurer et de ressentir une joie saine, honnête, loyale et pure, cela va de soi. Mais cette joie, mieux que permise, prescrite, n'a justement rien de- commun avec l'exubérance inconvenante et coupable à laquelle certains, peu nombreux, mai-s faisant un vacarme de foule, voudraient maintenant nous ramener. Car — et c'est toujours là qu'en dépit de tout il faut revenir — il y a la guerre... Plutôt que d'essayer, mèm.e partiellement, de la faire oublier, il est au contraire bon, utile et moral de veiller attentivement à ce qu'on ne l'oublie pas. Pensons-y toujours, du matin au soir, surtout aux moments

OÙ, excédés, nous nous sentons sur le point de murmurer : « Ah ! assez ! n'y pensons plus ! » Qu'à cette seconde d'oscillation et de défaillance, notre esprit et notre cœur « alertés », comme disent les soldats, se ressaisissent et reprennent le dessus dans un vif rétablissement. Cette guerre si douloureuse, si longue, et en même temps si prenante, si grandiose, et d'un sublime sans précédent, cette guerre qui veut avec raison tout absorber de nous, ce n'est qu'en la suivant, en ne la quittant pas, en l'accompagnant, en nous mêlant à elle, en nous y jetant corps et âme, tout entiers, que nous la supporterons.

Ne cherchons pas à la fuir, ni à l'éluder. Quoi que nous fassions d'ailleurs nous ne pourrions pas. Elle n'est pas de ces petits soucis que Ton évite en tournant la tète. Si quelqu'un me dit : « Mais elle m'obsède ! » je lui répondrai : « Tant mieux ! C'est ce qu'il faut. Et ce tourment prouve en votre faveur. Tiède, indifférent, satisfait, vous me révolteriez. » Ne craignons pas d'avoir la gêne de la guerre, endurons avec une bonne volonté toujours prête ses quotidiennes épreuves, reconnaissons-lui le droit légitime de bouleverser notre vie, de contrarier nos habitudes et de supprimer la plupart des charmantes récréations d'autrefois. Le principal est de nous plier à elle au lieu de prétendre la plier à nous. C'est elle aujourd'hui qui commande et nous n'avons qu'à obéir à

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ses ordres sans les discuter. Nos plaisirs sont en état de siège. Alors ne soyons pas ici, dans la s/'curité de nos lignes, les tireurs au flanc, du moindre ennui, de la plus légère peijie. Ouand nos soldats rient et s'amuseut là-bas, ils en ont la permission que leur accordent les dangers et la mort, leurs souffrances sans nom, la part immédiate, active et spéciale qu'ils prennent à l'ouvrage. Aussi leur joie ne nous choque pas, nous l'admirons, mais en nous demandant tout bas jusqu'à quel point notre conscience nous autorise à la partager. Et puis d'ailleurs cet état d'allégresse des vaillants, même dans leur pays de Cocagne, n'est pas chronique; ils ont le plus souvent des occupalions très graves, des travaux qui demandent que l'on soit sérieux.

Il suffirait, je crois, de nous comparer à ces hommes si accommodants qui ne se plaignent de rien, même pas de manquer de distractions, de chauffage central et de boulevards à l'électricité, pour que notre sort nous semble moins affreux. En songeant à « leurs soirées » nous trouverons douces les nôtres. Leurs ténèbres éclairciront notre demi-obscurité, qui soudain, nous paraîtra éblouissante, et nous hésiterons à nous croire d'héroïques victimes parce qu'on nous « éteint » plus tôt nos chandelles et qu'on

nous rend la fêle plus diflicile. Certes, il nous faut de la lumière, et je la demande, mais tamisée, et je ne trouve pas dii tout mauvaise celle obscure clarté qui, le soir, tombe des abat-jour de tôle. A la fin de chaque journée elle rappelle et répète qii'il y a la guerre. Elle ne permet pas qu'on y échappe une seconde ; au seuil de chaque nuit et pendant sa durée, elle nous ramène à cette pensée austère et religieuse. Et les ténèbres de Paris, contrairement à ce que vous pourriez croire, ne sont pas mal vues des soldats de passage, des permissionnaires errants un peu désorientés. Ils en souffrent moins que des violons et des rires de soupers entendus à travers les volets fermés et les rideaux iïial rejoints... Ils s'arrêtent alors, hochent la tête et poursuivent leur route dans un silence étonné...

Comprenons leur avertissement et ne lâchons pas encore notre belle tenue. Attendons que les canons se taisent. Quand la guerre sera finie on l'oubliera bien assez vite.

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