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LES DEUX SOLDATS

8 janvier iOiO.

Un Soldat de vingt ans, à un civil de plus de soixante. — Bonjour mon aîné.

Le Civil. — Bonjour, cadet. Tu me connais donc que tu m'arrêtes au passage?

Le Soldat. — Bien sur.

Le Civil. — Tu dois faire erreur. Moi, oui, je te connais : tu es le soldat de 191 4- Mais toi, tu ne me connais pas.

Celui de 1914- — Vous êtes le soldat de

Celui de 1870. — A quoi Tas-tu vu?

Celui de 1914- — Votre air, votre visage... Et puis, je n'ai qu'à regarder ce ruban, vert et noir.

Celui de 1870. — li est pourtant bien fripé, bien pâli. Et tu l'as remarqué?

Celui de 1914- — A vingt pas. L'habitude.

Celui de 1870. — i\on... C'est ton beau ru-

ban vert ai rouge qui se voit, ion beau ruban de croix de guerre, tout ballant neuf.

Celui dk ]9i4- — Il se fanera.

Celui de 1870. — Moins que le mien, Ou'astu fait pour l'avoir?

Celui de 1914- — Comme vous. .le me suis battu.

Celui de 1870. — Oli moi !

Celui de 1914. — C'était hier.

Celui de 1870. — Vingt-cinq ans avant ta naissance. Ta mère était à peine au monde.

Celui de 1914- — Vous ne semblez pourtant pas vieux.

Celui de 1870. — Je le suis. J'ai des cheveux ])lancs.

Celui de 1914- — Joffre aussi. Et il est jeune.

Celui de 1870. — J'ai une canne.

Celui de 1914- — Mes officiers aussi. C'est avec elle qu'ils vont au feu.

Celui de 1870. — Oui... tout change, se perfectionne. Le progrès. De mon temps, nous n'avions que l'épée... Ça n'a pas suffi. Ne parions plus de nous.

Celui de 1914- — J'allais vous en parler.

Celui de 1870. — Je t'en prie...

Celui de 1914- ~~ J'allais vous demander les pensées que notre vue fait naître ou développe en vous, les raisons de vos gravités, de vos mélancolies, de vos regards perdus et de vos longs silences. Quand vous nous rencontrez, vous n'êtes plus les mêmes.

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Celui de 1870. — C'est que vous nous bouleversez ! Vous uous plongez dans un monde d'idées et de réllexions.

Celui dh igi/j. — Lesc[^uelles ?

Celui de 1870. — Tu les devines bien.

Celui de 1914. — Pas toutes. Je sens que certaines m'échappent...

Celui de 1870. — C'est possible.

Celui de 191 4- — ... certaines dont j'ai pourtant le soupçon...

Celui de 1870. — Oue veux-tu dire?

Celui de 1914- — ••• «^t que j'aimerais savoir.

Celui de 1870. — Pourquoi?

Celui de 1914- — Pour les dissiper...

Celui de 1870. — Explique-toi mieux.

Celui de 1914- — Vous êtes jaloux.

Celui de 1870. — Eh bien oui, c'est la vérité. Nous sommes jaloux.

Celui de 1914- — De nous?

Celui de 1870. — De vous. Ecoute-moi, et lu comprendras. Notre jalousie n'a rien de mauvais, d'étroit, de malfaisant. Elle est affectueuse et pleine de tendresse. Pour qu'elle obtînt cette qualité il nous a fallu cependant des efforts. Mais qu'on se mette à notre place. Avant 1914 nous étions les soldats, les vrais. Au premier rang. Des vaincus, mais... « nous avions fait la guerre », et la seule, la dernière, celle qui comptait par-dessus toutes les autres. Quand on disait la guerre, tout court, ça n'était ni la Crimée, ni l'Italie, ni le Mexique, ni la

Chine, ni Madagascar, ni les Afriques... c'était Nous, 70. Nul ne s'y trompait. Nous détenions le record du sacrifice et du mérite malheureux. Les douleurs de la défaite avaient su nous parer d'un prestige. Nous représentions la fidélité du souvenir militaire- Nous avions créé un état d'esprit et d'âme national, donné un but auxplus sacrés de nos désirs. Nous avions inventé une magnifique et sombre espérance dont nous étions les partisans, obstinés et muets... Salués, estimés, respectés, on nous honorait en no-us plaignan>t. C'est dans nos yeux que l'on cherchait le secret de l'avenir et nous semblions les prêtres silencieux de la revanche. Aujourd'hui, c'est fini, nous ne sommes plus rien et c'est vous qui êtes tout... Voilà le fait.

Celui de 191 4- — Non.

Celui de 1870. — Mais si. Cette guerre est devenue « la guerre » tout court, la seule, la grande, l'immortelle. Que pèse à présent la nôtre? et les soldats c'est vous... Les champs de bataille sont ceuxque vous avez foulés. Votre gloire a ehassé la nôtre, infruo^ueuse et tourmentée, et nous a rejetés dans les profondeurs d'un passé que nous ne connaissions pas. Ah ! depuis le mois d'août de la déclaration... que nous sommes loin ! loin !... tout petits... Quelle ancienne histoire de France nous racontons d'une voix éteinte ! Mon Dieu que nous avons vieilli! de plusie-urs siècles en dix-sept mois! Gambetta et son bajlon ! L'armée de la Loire...

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