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LA TRANQUILLITÉ D'AME

21 octobre 1916.

On aurait tort de croire que le trouble des époques entraîne toujours inévitablement celui des âmes. S'il y a des milieux oîi l'on peut observer cette conséquence, il en est d'autres oi^i il est impossible de l'en tirer. Nous en avons, pour exemple frappant, ce qui, chez nous, se passe sous nos yeux.

Regardons en efiet à tous les rangs de l'immense force militaire qui constitue la masse de nos armées, et en dehors de ceux-ci, parmi toutes les élites des citoyens appliqués, chacun dans son secteur de l'arrière, aux seuls travaux de la défense, de l'attaque et de la victoire, nous verrons que, loin d'ébranler le moral, la secousse des événements le raffermit. L'obus qui tombe sur la terre la défonce et y fait un trou — occupé d'ailleurs aussitôt et converti dans la minute en foyer de résistance — mais les coups

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qui IVappout les bons esprits et les beaux caractères les (lurcisseul cl les lèvent au lieu de les entamer; ils sont comme le manteau qui, sur rcnclume, perfectionne le 1er en le battant. Et le remarquable est que, sous la raffole des (épreuves, les âmes françaises, non seulei^ent se coniplètent et s'acjièvent^ «îajs acquièrent cette valeur suprême : Ici li-aiKHiillilê. Les unes, sans doute, ont dû mettre i]n certain temps à l'obtenir; dqiitres, parce qu'elles s'y étaient préparées, l'avaient dès le premier jour et n'ont pas cessé, depuis, de la conserver. Toutes à présent la possèdent.

Pour peu que l'on réllpchisse, n'est-on pas confondu d'élonnement et d'admiration quanti on voit des hommes, couime nptrp généralissime et tous nos grands cjiefs, porter avec une grave aisance, depuis le début de la guerre, le poids de fatigues physiques exceptionnelles et celui dps plus lourdes responsabilités morales qui se puissent encourir ? Ils semblent cependant, par grâce d'état, affranchis de toutes les sujétions courantes. Ils gardent l'appétit, le spurire et le sommeil. Sjraples, posés, éÇiV'iIit>rés, harmonieux, jamais ils n'ont été pjus n^aîtres de leur volonté, pQ^i:^me dé leurs moyens. Les jeunes sont f^ussitOt, fournis de l'expérience et des vertus de l'âge ; et les âgés, qu'on n'p^e nommer les vieux, montrent instantanément la verdeur et la force de la jeunesse. Puen, même dans leur attitude, leur parole, leur geste, qui

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trahisse le souci, l'absorption laborieuse. Chez eux la voix et la main ne tremblent pas plus que l'esprit. Le front, comme la pensée, est clair et sans nuage. (Juels que soient le lieu, la circonstance, ils n'ont pas un llcchissement. Personne, parmi ceux qui maintes l'ois les ont approchés aux heures les plus difficiles, ne se rappelle les avoir... je ne dirai pas vus, mais devinés hésitants, incertains. On ne se souvient que de leur calme imperturbable. Même après que le danger est passé, ils ne connaissent pas cette détente permise, ce léger choc en retour de Fémotion qui casse un instant les jambes et les facultés du plus solide, du mieux construit. Le lendemain de la bataille ils dorment aussi paisiblement que la veille.

Ne vous écriez pas : « Ils sont ainsi. C'est leur nature. » Pensez plutôt que c'est la nature qu'ils se sont faite. Il est fou de s'imaginer que tous ceux qui se sont pas nerveux n'ont pas de nerfs. La plupart les ont domptés, voilà tout. Jamais nous ne saurons la rude discipline à laquelle ils ont dû se plier pour grandir, et atteindre cette régularité d'âme sans laquelle, avec toute leur splendeur physique, ils ne seraient pourtant que des corps désemparés.

Le soldat aussi est tranquille, sur son compte et sur celui des chefs. Ni en haut, ni en bas, personne n'est inquiet. Cette sérénité, qui coule et circule librement chez tous, leur donne même air, même visage, même regard, même pondération.

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N'icmieiil rolTcnsive et la colme de ses péripéties, le calme inléiieur. loin d'en souiîiir, y gagne encore. Il semble, par un contraste nécessaire, arriver précisément i\ son apogée dans le tumulte. Ce qu'il y a d'immatériel en nous monte et ])rend sa hauteur, plane, et voit tout. A ces moments où le Chef, impassible, se dégage et se surélève pour dominer l'ensemble, le soldat lâché, quoiqu'il bondisse, furieux, garde en soi la môme quiétude, la môme immobilité de confiance et d'espoir. Tandis qu'inattentif et généreux il renverse partout le sang qu'il a sur lui, il porte avec soin son Ame et son précieux contenu sans en répandre une goutte.

Et pourquoi, malgré la fatigue, l'ennui, la longueur et la tristesse du temps , les séparalions, les souffrances de toutes sortes... pourquoi les âmes sont-elles si tranquilles?

Parce qu'elles sont « pures » du Crime et de tous les attentats de la guerre, qu'elles ont la notion limpide et inexorable du droit, le sentiment de la grandeur et de la justice de leur cause. C'est là qu'elles trouvent le terrain de leur invincibilité.

Par contre, chez ceux d'en face, à l'arrière comme au front, les âmes ne sont pas tranquilles.

Les plus énergiques, les plus puissantes, celles

qui se déclarent sûres d'elles-mêtnës, cachent un fonds de doute et de découragement. Sous le plastron de la poitrine où la croix est seule de fer, le cœur commence à battre plus vite... ou moins fcirt. L'orgueil du peuple allemand a perdu sa belle assurance. Le ventre, mal bourré, fait gargouiller l'esprit. Les femmes, les vieillards, ne réagisserit plus. Les organisateurs de la nourriture et des munitiôiis, de la poudre et de la farine, les distributeurs prudents de toutes choses, ne procurent désormais avec leurs maigres râtioiis qii'une confiance « à la carte » et im nioral rogné. Dans les spbèi'es élevées, les terrassiers et les architectes de la fortunfe publique, les prestidigitateurè des emprunts, les fabricants de misnsongeâ, les cliirhistës dé la cruauté, les professeurs, lés colossaux, les nourriciers de la guerre scientifique et industrielle ne se donnent mérnë plus lajieine de dissimuler le pli C{ui les bat-re.

Où donc sont les âmes tranquilles?

J'en cherche au moins quelques-unes sans pouvoir les rencontre^.

Est-ce celle de von Tirpitz ? du comte Zeppelin? Non. Pas plus dans les entrailles du requin de fer que sous le ventre de la baleine aérienne, les Jonas de l'assassinat n'ont la conscience virginale.

Est-ce celle d'Hindènbbùrg?... des généraux de la défensive forcée ? Doutons-en.

Et que dire des affreuses âmes du krbnprinz

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cl du kaiser, sinon que la Iranquiilité est la douceur dont il est certain qu'elles soient privées, à jamais? Nous n'avons pas besoin de pénétrer dedans pour les savoir, sous le casque, les cordons, les « aigles » et les « glaives », écumahtes, forcenées, pleines d'angoisse, dé rage et de terreur. Les niiits du pèi-e sont assurément moins égïlles que celles de Joffre et Castelnau, et sur le tronc mijice du fils les ft feuilles de chêne » commencent à trembler et à jaunir au vent qui souflle de Verdun. Ces hauts et 'puissants seigneurs du carnage, ces paladins de la barbarie, ces « grands de chair », comme disait Pascal, sentent qu'ils seront vaincus par les « grands d'idée » et qu'il ne suffit pas die faire son épouvantail pour conquérir le monde.

Et d'ailleurs, comment n'ont-ils pas appris déjà que ceux qui prétendent frapper et dominer à tout prix par la crainte sont écrasés par elle? C'est toujours sur eux que, finalement, revient et s'abat la peur qu'ils voulaient inspirer. Mieux ils se sont appliqués, pour avoir plus vite raison d'autrili, à cultiver l'effi'oi, plus vile Cet effroi les surprend et a raison d'eux. Us fabriquent la gldce qui les saisira. Tous les terroristes de g3 claquaient des dents le soir, portes closes, et Fouquier, chaque nuit, éreinté de condamnations à mort, suait dans ses draps en tàtant sous sa chemise la médaille de la Vierge qu'il portait au tribunal... Peut-être les

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appels de Guillaume à son vieux dieu, si nombreux el si pressants, n'étaient-ils que des cris de remords et des demandes de pardon?

Enfin, Togre, par sa nature, est fragile. Après des années d'engloutissement, ^le jour où son heure est venue, il étouffe pour un pépin.

Cerics, le Goliath reste debout, dans ses bottes de sept lieues, en face de Tenfant au caillou, David, ancêtre du Petit Poucet, et qui .joue avec sa fronde en attendant de choisir, parmi les ruines, la dernière pierre qui le démolira. Mais, si fort qu'il se dise et si dangereux qu'il soit encore, il ne se sent pas tranquille parce qu'il se sait coupable. Son crime a fermenté. Au fond de la vase d'orgueil et de haine qui fait le tapis de sa conscience, un poison s'est déposé, un ver a gonflé peu à peu sa boursouflure avide ; la gangrène du désespoir le gagne par en haut.

Il s'emportera, en hurlant que Ton ment, qu'il est toujours calme et serein... On ne le croira pas, et on lui montrera la foule grandissante de ses prisonniers... Pour que les corps, en effet, se rendent aujourd'hui si aisément, il faut bien que les âmes soient déjà rendues... Cesl quand Tâme, trahissant la première, n'a plus qu'une envie, celle de se coucher, que les bras aussitôt se lèvent.

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