LA DESTRUCTION
28 octobre 1916.
...Voilà deux ans passés que des millions d'hommes vivent presque tranquillement et d'une façon ininterrompue dans la destruction, — volontaire, systématique, complète, acharnée! Les forces en qui nous avons placé notre recours ne peuvent en effet nous protéger et triompher qu'à la condition de détruire, en face d'elles, partout où elles sont et où elles vont. Pourquoi ? Parce que nous avons à nous défendre contre les organisateurs et les génies mêmes de la Destruction et qu'à moins d'en être victimes nous devons rendre coup pour coup. Nous n'avons pas choisi cette méthode, il nous a fallu la subir, la suivre, et, malgré toute notre application, nous ne rougissons pas d'avouer qu'en cette matière l'exécrable Allemand nous dépasse. Qu'il s'agisse de résister ou d'attaquer, d'avancer ou de rester en place,
494 LES GRANBES HEUUES
IL FAUT DONC déthuire. et toujoiiFs davantage et toujours plus vite, (^est le mol donné. Delenda. Delendum. La destruction, impitoyable et sourde, mais non aveugle ni muette, ne souffre pas plus de bornes que d'arrêt. Hostile à tous les sens dont elle s'est néanmoins rendue maîtresse, elle règne aujourd'hui sur des étendues aussi vastes que des mondes. De quelque côté que l'on se tourne en ces régions condamnées, on voit la destruction et on ne voit qu'elle ; on la touche, on la respire. On en avait l'horreur, instinctive et raisonnée, et on en a gagné, avec une rapidité terrifiante, l'habitude, presque le goût. Moyen pénible d'abord, espacé, puis extrême, puis obligation, puis nécessité, puis devoir... elle a successivement revêtu toutes ces formes diverses qui découlaient l'une de l'autre, et elle a cessé de troubler ceux qu'elle était le plus capable de faire souffrir, parce qu'elle a su imposer à tous du premier coup sa force et son caractère de loi. Elle est maintenant admise, acceptée.
Pour le But on détruit les hommes et les choses, les maisons, les châteaux et les chaumières, les fermes, les églises, les fabriques, les arbres, les fleurs, la branche avec son nid, vide ou plein.
En même temps que l'on tue ce qui vit, on tue aussi ce qui ne vit pas ou du moins qui n'a pas l'air de vivre, car nous ne savons rien ; tout a une vie, même inapparonle, une vie
LA DESTriUGTIOX d9t)
abrilrc sous un rideau de plomb, derrière une carapace d'incrlie. La matière doit respirer, posséder son secret et sa qualité spéciale (l'exislence, et peut-être est-ce exprès qu'elle fait la morlo... parce qu'elle connaît justement trop bien l'homme destructeur. Elle cache et blinde sa vie pour empêcher qu'on la lui prenne, sans échapper jamais d'ailleurs à son (ioslin.
On détruit donc l'animé et l'inanimé, l'être et Tobjel, doués tous deux d'une Ame.
On détruit l'extérieur et l'intérieur. Pas de pai'tialitt'î.
On détruit le paysage, la nature, les horizons, et jusqu'à les transformer en leurs contraires ; on fait des montagnes dans les vallées, et la plaine là oi^ise dressait la montagne. On bouche une source, on en ouvre une autre. On inonde un désert et l'on dessèche un lac.
On détruit l'art, les palais, les statues, les tableaux, les beaux meubles, les œuvres précieuses où la pensée et la main du génie avaient lixé leur empreinte, leur volonté créatrice, leur cachet d'idéal. Le fléau ne respecte rien, même pas le jouet de l'enfant. Il décapite une poupée comme un homme.
On détruit les autels et les clochers, si le malheur veut et si Dieu permet qu'ils se trouvent dans la zone de rafale, dans la trajectoire libératrice...
Et on détruit les cimetières, les tombeaux.
on retourne à coups d'obus le matelas des ensevelis, on surenchérit avec la mort, on ajoute des cendres à la poussière, on supprime les noms effacés des dernières épitaphes ; l'yeuse et le cyprès ne trouvent pas plus grâce que le chêne et Tormeau ; on précipite et on termine le travail encore trop pitoyable du temps, des siècles trop bons... et le ravage passe alternativement du champ de bataille qui fume aux champs éteints du repos, courant de la nécropole d'aujourd'hui à celle dliier.
On détruit par tous les moyens, par tous les procédés et sous toutes les formes. En grand et en petit. L'ensemble et le détail. Il y a les ingénieurs de la dévastation et il y en a les cantonniers ; ceux qui font sauter le pont, éclater le bloc, et ceux qui renversent la clôture et cassent le caillou. On abat la forêt, le bois et le cep ; on hache et on débite la futaie. Le fond remonte à la surface et la surface dégringole au fond. Le sillon n'est plus qu'une ornière et tout un plateau disparaît dans la trappe de l'entonnoir. C'est au tour des choses d'être nivelées après que, dans son esprit et dans son cœur, on s'est nivelé soi-même à l'heure du grand départ, pour que rien ne s'interpose, pour être plus dégagé, plus libre et voir plus clair et plus loin. Car il faut battre et marteler le sol, le trépaner, faire table rase de tout... afin de passer.
Voilà pourquoi, sans prendre haleine, on