‹ Les grandes heuresChapitre 44 sur 74 · L.4. DESTRUCTION · texte numérisé non relu

L.4. DESTRUCTION

assaille, chair et malière, tout ce qu'on a devant soi, pourquoi chacun, dans nos armées, comme un forgeron, comme un bûcheron, cogne, enfonce, assomme et tape à tour de bras, en revenant pour plus de sûreté dix, vingt fois sur le coup, en ne lâchant jamais, en persécutant jusquau bout ce qui a cessé d'être, ce qui gît écrasé, rendu, et ne donne plus signe... On ne laissera pas même à des débris beureux le droit de se vanter. Eux aussi périronl. On n'aura bien détruit ([ue si Ton pulvérise.

11 ne suffit pas d'anéantir ce que l'on déteste, on doit faire plus, hélas ! broyer ce que Ton aime ; et ce sacrifice est consommé à chaque minute avec un stoïcisme émouvant. L'officier organise et commande lui-même le tir qui crèvera son château où s'est retranché le Boche. Arl illeur, le prêtre servira, plein de zèle, la pièce qu'il voit pointée sur le clocher de son village. Le paysan, prêt à fuir, n'a-t-il pas mis le feu à sa moisson devant l'envahisseur ? Le bourgeois n'a-t-il pas brûlé en hâte des lettres, des papiers qui lui étaient si chers? On détruit... on détruit. Pas un soldat, pas un bon citoyen qui ne soit, par honneur, prêt à être froidement, simplement, un volontaire du dégât, un héros de sa propre ruine.

Peut-être alors nous sera-t-il plus aisé de comprendre après cela que, parvenus à ce degré de détachement, d'énergie et de mise en pratique quotidienne, les rudes ouvriers de la guerre, telle qu'elle s'impose aujourd'hui, perdent en quelque sorte à la longue l'ancienne et vieillotte idée qu'ils avaient autrefois de la destruction. Dans le « sens-dessus-dessous » inévitable et général de la circonstance, elle leur apparaît sous un point de vue militaire et nouveau. Ils en remarquent de moins en moins les laideurs et les tristesses. Pour en arriver là, songez qu'ils ont dû défiler par toutes les phases d'un difficile apprentissage et franchir les étapes du scrupule, de l'angoisse, de la révolte ; alors vous ne vous étonnerez plus de leur semblant d'insensibilité. La destruction est devenue leur éléraent fatal. Tout ce qu'ils font y contribue. Quand ils se battent, ils en sont les agents forcenés, et le reste du temps ils vivent, mangent, dormeni, rêvent, prient parmi ses décombres et ses mornes vestiges. Comment n'être pas envahi par ce spectacle continuel, et puisqu'on a sans cesse devant les yeux la destruction, ne l'avoir pas toujours aussi en tête? Elle s'entretient de la vue qu'elle offre et ses exemples la perfectionnent. Partout oi^i l'on regarde, il n'y a plus que des restes,

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dos iiioncoaux, ou des liticres. Tout ce qui se dressait est à bas! On marche sur les toits qui sont à présent la route. La cheminée tapisse le chemin. Ce que Ton foule, et qui résiste ou plie, dans quoi le pied se pose, se colle, s'embourbe ou glisse, n'a plus de nom, de couleur, (le qualité; on ne sait plus ce que c'est, quelle en est l'étonnante et multiple composition. La pierre et le bois, le verre et le métal, les vêtements, les cuirs, le plâtre des maisons et celui dis os, la terre et toutes ses immondices y ont étroitement mêlé leurs miettes, leurs boues, leurs résidus. Le sol est de la ruine en poudre. On soulève avec sa chaussure du sable qui a été un village et on bute contre des gravats qui étaient le beffroi d'une ville. On s'accoutume donc à ces espaces nus où les édifices haussaient leur orgueil, et à ces ravins qua creusés et labourés, comme celle d'un char monstrueux, la roue des formidables projecliles. Si la destruction s'accomplit sans douleur, on y va tout droit, et si elle coûte encore, on y met la rage que l'on éprouve à ne pouvoir s'en dispenser. On détruit par réflexe et par imitation, parce qu'on voit détruire. On acquiert une âpre et sombre joie à casser pour casser, pour affirmer sa force et sa puissance.

Ainsi, parfois, le pauvre soldat, auquel on doit tout pardonner, passe-t-il sa colère et son amertume, son cafard aussi bien que sa santé sur les choses innocentes qui l'environnent; il

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ne ferait pas de mal à un enfant, mais il maltraite une commode. Il souffre, il a ses nerfs, lui aussi. Excusez-le donc toujours, et ne vous étonnez pas non plus qu'il gâche et gaspille. Pensez qu'il est naturel qu'à verser son sang on voie un peu rouge et que l'on oublie cà et là d'observer la douceur.

Et puis il arrive ceci que ce qui reste par hasard intact et préservé détonne, choque, paraît anormal, inconvenant, dans le dégât établi, et appelle avec insistance à lui la destruction, pour rentrer vite dans le désordre universel devenu l'ordre affreux et prescrit de ces époques de tumulte. Gare donc au pauvre objet indemne et naïf qui rompt effrontément l'harmonie du chaos ! Sus à lui ! Qu'il rejoigne le reste ! Il n'a plus le droit de survivre et de se singulariser.

Et cependant, après, il faudra reconstruire, refaire. Oui s'en chargera? Quelles mains rebâtiront?

— Les nôtres.

— Quoi? les mêmes? Ces mains terribles?...

— Sans doute. Il n'y en a pas de meilleures pour être les réparatrices de tous les dégâts : les leurs et ceux de l'ennemi. Vous les verrez alors à l'œuvre ! En sens inverse elles travailleront aussi bien. D'habitude, il est vrai, les gens

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qui abaltont ne relèvent pas et les fabricants de mines se dispensent d'édifier. Mais les destructeurs de la guerre n'ont rien de commun avec les destructeurs de la paix. Ces derniers suppriment et renversent ce qu'ils voient debout par ignorance, aveuglement, malice, envie, haine et perversité, tandis que les autres le font par raison, par ordre, par patriotisme, amour et devoir. Les vandales de la paix connaissent qu'ilsopôrentpour le désordre et l'anarchie ; les ravageurs de la guerre savent qu'ils sont les ouvriers douloureux de Tordre futur, et que tous ces débris sont, hélas ! le socle indispensable de la victoire.

LA VIE I.NTKIUEUIŒ

à noreinhi'c l'UH.

Ce qui fait, pendant cette guerre, pour la plupart des soldats, la force et la solidité de leur moral, c'est qu'à côté delà vie de bataille qu'ils mènent, et parallèlement à elle, ils ont ufie vi'' intérieure.

Et d'abord, expliquons-nous. Qu'est-ce que vivre de cette façon ?

L'on entend par là : rentrer en soi, y descendre, et y rester, pour un temps qui en vaille la |)eine; se retirer et s'absorber dans ce domi- j cile intime où aucun autre que vous ne pénètre \ et d'où nul n'a les moyens de vous chasser, que souvent l'on n'a jamais bien visité soi-même, que l'on a beaucoup de mal à explorer et à connaître entièrement; et une fois en ce lieu, propice entre tous aux courages et aux confiances de la pensée, réfléchir, faire retraite, méditer, comparer, prévoir, se souvenir, rêver, s'élever

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