LA VIK INTÉRIEURE
qu'il ;i le temps, la force el, la liberté de l'esprit, le désir et les moyens de cette existence idéale qui le console de l'autre et l'aide à la subir.
La guerre la lui a révélée. Du plus cultivé au plus fruste et du plus bumble au plus fameux, artistes, ouvriers, nobles, bourgeois, gens de la ville et des campagnes, professionnels des métiers les plus divers, humains des genres d'esprit les plus opposés, des tendances les moins cérébrales, des mentalités les plus positives, tous les soldats ont été poussés, comme malgré eux, dans cette seconde tranchée, creusée d'avance à leur mesure au fond d'euxmêmes, prête à les recevoir aux heures du plus grand péril. — et qu'ils ne soupçonnaient pas. Tout d'un coup, sans savoir comment, dans une brusque et douce chute qui leur a fait l'effet d'un envol, ils se sont trouvés là, entre ces parois de silence et de tranquillité, avec les battements, les mouvements, les troubles, les ardeurs, le flux et le rellux muets de leur pensée, immense, complète et personnelle... ainsi que l'on est seul en face de la mer. Or. le tête-à-tête avec la mer n'est jamais malfaisant. Même exaspérée, elle calme ; elle est la seule fureur qui pacifie. Les soldats, devant l'océan de leurs méditations, goûtent également une détente grave et sereine. Ils se sentent soulevés audessus d'eux-mêmes. Comme du haut d'une tour ils dominent le panorama, ils se tiennent à un balcon ouvert sur le passé, sur le présent, sur
l'avenir, sur toutes les perspectives, sur les gouffres et les sommets de l'infini. Des soupiraux de cette cave où l'on a des idées de clocher, ils plongent aisément partout où ils veulent, ils contemplent toute l'histoire et le trajet de leur destin. Les efforts, les fatigues, les corvées de la bataille, les incessantes opérations de l'apre et gigantesque lutte n'empêchent pas qu'ils aient des loisirs pour se rendre à ce cantonnement de leur esprit. Le temps, qui jadis était si court!... leur paraît souvent long depuis qu'ils n'ont plus à le tuer de la même manière qu'autrefois. Les heures aussi, les minutes, les secondes, comptent double en campagne. Si peu qu'il en reste de libres, il y en a encore assez pour que l'on ait de quoi s'abîmer dans de terribles profondeurs ou monter à d'incroyables altitudes.
Cette vie repliée n'est pas la même pour tous. A chacun selon son niveau, son caractère, et sa tournure d'âme. Ceux-ci se livrent aux vastes coups d'œil, aux vues perçantes, aux réflexions intenses, aux promenades philosophiques, à la poursuite des grands rêves sociaux. Ceux-là se donnent aux évocations délicieuses du cœur, au sortilège des souvenirs d'amour, à la tendresse des regrets, à la course des espérances. Paul retourne à sa table et Pierre à sa charrue, tous les deux à leur labourage. En frottant son fusil le bon moissonneur croit aiguiser sa faux. Le maçon reprend sa truelle et le marin ses
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lilels. Les poètes rallument « chez eux » leur lampe. Tel ressuscite sa jeunesse et tel imagine son déclin. L'éternité, Dieu, les mystères, les doutes, les certitudes, se partagent et se renvoient ces millions de recueillements... Les époux essuient quelquefois sur leur joue une larme qui vient des yeux d'une femme pourtant vaillante, ou bien rient à des enfants « qui sont dans la pièce à côté ». Les regards et les baisers vont tout droit aux visages lointains qui les amassent. Chacun de ces voyageurs suit sa pente naturelle, sa. voie triomphale ou son sentier.
Et puis par-dessus tout, il y a le grand souffle de la mort qui passe à tout instant, va, vient, ne s'arrête jamais. 11 glisse avec solennité comme un vent noble et froid, sur les fronts et sur les cœurs quil rafïermit même quand il les glace. Et c'est la pensée de la mort, de cette mort-là, connue et consentie, qui, en faisan!, à elle seule presque tous les frais du silencieux entretien, nourrit et féconde la vie intérieure des soldats, trace leur conduite, éclaire leur route et rend, à défaut du corps, leur àme invulnérable.
MUSIOUE
// novembre 1016.
Bien qu'elle semble n'avoir eu dans celte guerre qu'un rôle insignifiant et très limité, la musique y aura cependant été mêlée, plus qu'on ne le suppose.
Il s'agit seulement de savoir ce que Ton veut dire quand on emploie ce mot. Si c'est la musique inilitdire.^ la musique du régiment que Ton a l'intention de désigner, il est certain que les occasions de « jouer » lui ont presque toujours fait défaut. En dehors des revues et des prises d'armes, continue-t-elle même de fonctionner au front? Je ne le crois pas. Le beau temps est passé de la bataille d'autrefois qui s'engageait aux accents d'une marche ou d'un morceau brillamment enlevé, musique et drapeaux en tête. Peut-être en août igi/j, aux premiers combats, cela s'est-il vu encore, quand le pantalon légendaire n'avait pas cessé d'être
MUSIQUE "Hi
rouge et que les jeunes officiers, frais sortis (le Saint-Cyr, avant de s'élancer, enfilaient leurs ganis blancs ?... Nous n'en sommes plus là. Le tonnerre des canons couvre tout aujourd'hui.
A quoi bon de la musique? On ne l'entendrait pas. Le clairon, néanmoins, chaque fois qu'il le doit, sonne toujours la charge et mainiieut, dans son héroïque pureté, la tradition du vif assaut fi'ançais. Malgré le tapage, sa note aiguë, qui est comme la baïonnette des sons, peut, çà et là, percer. ]Mais voilà tout ; et, pour le reste, c'est l'artillerie qui « fait tambour ».
A cette dernière appartient depuis deux ans, sur le front des armées, le privilège exclusif de la musique. L'artillerie constitue à elle seule presque toute la partition de la guerre, et dans ce déchaînement, voulu et préparé par l'Allemagne, lorchestre, ainsi que chez Wagner, est invisible. La tranchée ressemble au « gouffre mystique » de Bayreuth, mais les instruments sont aujourd'hui les canons. Le bronze a pris la place des cuivres.
Et dès lors, jour et nuit, s'exécute le formidable opéra qui n'a pas de cesse, qui ne connaît ni ouverture ni finale, qui précipite à perte d'oreille le fracas de ses roulements, le tonnerre de ses avalanches. Sur la basse profonde et volcanique de ses détonations éclatant avec le son de toutes les notes, court et s'enlève la fugue de tous les projectiles aux grondements et aux sifflements inouïs; accompagnés par les
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fifres des balles, les hautbois et les llùtes de la mitraille donnent, jusque dans les ténèbres, leur effrayante aubade; le sol, martelé, tremble et retentit comme une grosse caisse et l'air, pincé à toutes ses cordes par des milliards de doigts de plomb, fait entendre, ainsi qu'une harpe immense, des vibrations éoliennes, des arpèges de déchirures... Rapidement, cette horrible cacophonie trouve néanmoins, pour ceux qui sont doués, sa signification. Ils en perçoivent Tétrange et harmonieux mystère, ils comptent les mesures, distinguent les parties.
Dans l'ordre musical, le chant, au cours de la guerre, a pris par moments une petite importance, non par rapport aux causes ou aux effets pratiques, mais au sujet des souvenirs qu'il orne et qu'il achève en les enveloppant pour plus tard de mélodie. Tous ceux qui, sous les armes, ont entendu, dans une heure d'apaisement, venir peu à peu, comme du fond des forêts de la vieille Allemagne, et se propager au crépuscule les lieds et les chants du Rhin, entonnés à voix grave par nos ennemis, onl été saisis, surtout la première fois, de leur triste et religieuse beauté. Ce peuple est, naturellemenl, plus musicien que d'autres, on ne saurait le mi^connaitre, mais le bénéfice du don qu'il a re«}u lui manque, lui a été retiré. Sa conduil(>
MUSIQUE i\y,
fait intîtitir avec plus de cynisme et d'éclat le jirovcrbe qui nous assurait que « la musique adoucit les mœurs ». Nous avons plus de peine ol de révolte à comprendre que ces honnêtes chanteurs profilent aussi peu de riiumanité de leurs accents, et que tant de décision dans la barbarie puisse réaliser chez eux, avec des modulations d'une ordonnance pareille, le désaccord parfait qui les caractérise.
Comment concilier cette anomalie? Elle s'explifjue cependant. Oui, l'Allemandest musicien, il a beaucoup d'oreille, il possède, d'instinct, un sens exact de la justesse des sons et de la tonique, mais ces grilces précieuses et rudimcntaires sont déformées chez lui par les soins mêmes que l'on apporte à leur culture. En pratiquant cet art et en le mêlant aux besognes de la vie quotidienne il obéit plus à l'habitude et à la routine qu'il ne se livre à un goût et à un plaisir déterminés. L'éducation y est pour la plus grande pari. Les enfants sont élevés làbas en musique. Le solfège s'apprend en mêmelomps que le trapèze. Tout ce que l'on peut iaire eu chantant on le fait ainsi. La promenade nest qu'une occasion de chanter. Dès qu'une troupe de jeunes gens se met en marche elle entonne un chœur, et ces manifestations vocales ne vont pas sans une espèce de solennité.
On y observe des petits rites, comme pour boire la bière qui ne se déguste convenablement
que dans un balance'; de saluls et de roideurs de politesse un peu bêla. Ainsi la musique et ce qui s'y rattache est tout de suite durci de caporalisme. Le maître de violon se montre un professeur qui souvent ne craint pas de se l'aire craindre et à qui l'archet sert de férule. Pour les préparateurs d'absolue docilité la musique apparaît un utile moyen d'entraînement à la discipline.
Ceux qui de bonne heure auront été commandés par le bâton du chef d'orchestre seront mûrs à leur entrée au régiment pour être menés à la baguette. Il convient donc que les flâneries champêtres du jeune âge soient dès le début rangées, mises en colonnes, et que la moindre promenade devienne militaire. Ouand les enfants de Prusse ou de Saxe, par quatre, coude à coude, en formation serrée, comptent la mesure entre les strophes du Wacht am Rhein... une... deux... ils ne soupçonnent pas qu'on leur apprend de façon détournée, pour demain, le pas du conscrit... ein... zwei... Et pourtant, déjà, sans qu'ils s'en doutent, « ils chantent à l'oie ». Leur émission, leur méthode, a quelque chose d'automatique et de machinal. Il faut avoir été pris tout petit, quand on battait du soulier la cour de l'école, pour savoir, dans les règles, broyer plus tard du talon de la botte le pavé des casernes. Sous le drap de leur uniforme d'un gris verdàtre, triste et luthérien, les Teutons chantent froid et funèbre. La pensée