MUSIQUE
ivcsl jamais enlevée par rattclage des noies; celles-ci la traînent, lentement, comme un corbillard. Même à la Noël, les soldats du vieux Dieu avaient l'air par leurs cantiques de célébrer la Passion plutôt que la Nativité ; et quand nous avons entendu, depuis, les complaintes gutturales que, prisonniers, ils accentuaient en travaillant dans nos campagnes, nous leur avons trouvé, tout en les admirant, une noire mélancolie. La mandoline, entre leurs mains, devient lourde et sinistre.
Nous autres, évidemment, nous ne sommes pas, de ce côté, munis de leur instruction rigoureuse, autoritaire, mais nous possédons la franchise, l'élan, la grâce, la gaieté, et il n'y a pas grand malheur à ce que notre oreille soit moins exercée, si c'est Tàme avant tout que nous révélons musicale. Nous avons reçu en naissant le trésor léger de la belle humeur. Gaillardes ou candides, les chansons de nos troupiers ne sont point savantes. Ceux-ci seraient bien embar- » rassés d'en dire le ton, mais c'est le ton qui, dans leur cœur et leur bouche, les fait tout de même, leur donne cet irrésistible accent d'entrain, de S3mipathie et de jeunesse, cette fraîcheur virile.
Nos hommes, pour la bien clianter, n'ont pas besoin d'avoir appris et répété dans des
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académies la Afarseillaise . Même hurlée par une voix fausse, elle est loujours juste cl magnifique au milieu de la bataille. Elle est au-dessus de tout.
Et cette insouciance dans le peuple et les classes moyennes des règles de la musique, cet! e ignorance de son étude et de ses secrets que l'on peut nous reprocher n'empêchent pas qu'il y ait eu, dans plus d'un de nos abri«, d'impeccables quatuors exécutés sans pupitre d'acajou, à la lueur d'une bougie ou d'un rat de cave, par des amateurs boueux. Ah ! ces violons retirés de leur étui noir avec soin, comme une arme, ces sonates ouatées qui attirent les petites tètes des mulots et des bestioles, ces pizzicati^ ces « nocturnes » en plein jour, cette musique de chambre souterraine entre deux « arrivées » de percutants !... cette délicatesse et ces mélodiques soupirs, parmi les ruines, les débris !... L'inoubliable émotion de ce poignant contraste !
C'est chez nous aussi que l'on a pu, dans la « fj'isquette » du matin, se régaler d'une bravade de cornet à piston, exécutée de grand style par un virtuose de la deuxième... Et, faute d'instruments, nos gars en ont fabriqué. Tout leur a servi : la boîte de singe et le bidon d'essence, lis sont malins. Avec une planche et de la ficelle ils vous font, en deux temps, un stradivarius. Le caporal, qui se souvient d'avoir été berger, taille un flageolet dans un roseau ;
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cl \o pipor d'Ecosse donne la réplique au biniou (le nivdagnc
1^1, jH)nr rcvonir aux cl)ants, où peul-il en résonner de })lus beaux et de plus nombreux, do plus variés et de plus rares que dans l'irnnicnse étendue de nos lignes ? Pas un soldat qui, pendant la guerre, à son heure ou à sa minute, n'ait chaulé : tantôt des refrains de Paris, ou mieux, quelques-unes de ces mélodies centenaires qui continuent de bercer l'âme des provinces... ou encore ces « briolages » étourdissants de poésie et de fierté, que, debout dans le vent, le laboureur jette aux sillons, comme une autre graine, par-dessus la corne de ses bœufs... Le soldat a chanté en buvant, au repos, en marche, en pleine vague, et à la messe, dans la moitié d'église abattue oii se plaignait un bout d'harmonium aux poumons perforés.
Prêtez Toreille... en regardant plus loin ; vous entendrez les hymnes sauvages et religieux des troupes russes, des sotnias de cosaques, les clameurs des cavaliers d'Afrique et d'Asie, les chants du steppe, du désert et de la jungle, ceux des Hindous etdesSénégalais... et Savoïa... et Tipperary ... les tam-tams et les noulias...
Et puis les premiers chants, en français, des classes d'Alsace... L'enfantine pureté des voix... l'ardeur de la prononciation nouvelle...
Enfin... les oiseaux... que nos tueries ne troublent pas, ont continué de chanter, comme à l'ordinaire : « Pourvu que les oiseaux tien-
nent! » pensait le troupier. Ils ont tenu. L'alouette des prairies et le divin rossignol des ruines ont étourdi et c^onflé d'espérance les cœurs en les rajeunissant.
Mais quels sont, entre des centaines, ces autres chants, terribles, qui viennent de là-bas, que des souffles nous jettent et nous offrent par-dessus les mers ?
Celui-ci, c'est le muezzin éperdu de la Turquie... celui-là, c'est \ç^GodSave tJieKing qu'ont entendu dans le ciel de Londres, glacés d'épouvante au milieu du feu, les hommes d'équipage du zeppelin, et qui montait à eux tandis qu'ils descendaient...
IA-: <:1U ET LHS LAHMKS DES CHOSES
2Ô novembre 1916.
Quand j'appris que l'on préparait une exposition des œuvres d'art mutilées... j'avoue que je ne fus pas sans inquiétude. ^Mettre en ordre des débris, étiqueter des restes, cataloguer des vestiges... Quelle tâche ingrate, difficile! Et aussi quelles responsabilités ! Ces ruines de la guerre, d'une si terrible et directe éloquence sur place, à l'endroit où elles ont été conclues par le barbare, et sous la forme même qu'elles ont choisie, dans leur savant dessein, pour prendre possession définitive du sol natal dont elles semblent, ainsi, vouloir encore se rapprocher par la chute... quelle ligure feraient-elles transportées ailleurs, loin du berceau de leur dernier sommeil ? Pensait-on, sérieusement, à retirer du lit de leur propre poussière les membres disjoints de ces corps immobiles et pourtant si animés qu'étaient les statues? Ainsi on allait
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ramasser, partout où on Ie« trouverait, ces têtes, ces bras, ces pieds, ces mains, ces éclals de marbre, de pierre et de bois, ces moignons d'art et de beauté ! Arracbés de la terre où ils n'avaient pas besoin d'être enfouis pour en être exhumés, ils rempliraient des sacs et des caisses, puis, essuyés et nettoyés, ils seraient juchés sur des marches et des tréteaux qui ne vaudraient jamais leurs socles de tas croulants, leurs estrades de décombres, ou bien on les alignerait dans des vitrines ayant déjà servi à mille autres expositions, et derrière la glace desquelles, déracinés du champ de bataille, ils ne paraîtraient plus être désormais qu'à la Morgue de la guerre?...
Eh bien non ! je me trompais. Je n'avais pas, l'autre jour, fait un pas et jeté les yeux plus d'une seconde à V Exposition du Petit Paldis que toutes mes craintes s'efîbndraient, elles aussi, et se réduisaient en cendres pour me livrer un prodigieux tableau d'émotion et de douleur, la plus poignante surprise que puissent, par un subit rapprochement des choses et des distances, nous faire éprouver ici la réalité sensible du désastre et la preuve palpable du sacrilège.
Dès le seuil, en entrant, on reçoit le choc, et Ion comprend seulement alors ce que l'on croyait savoir. Les pièces à conviction du plus grand crime de l'histoire et des milliers d'attentats do toutes sortes qui l'ont renforcé, se trou-