‹ Les grandes heuresChapitre 49 sur 74 · LK GUI ET LKS LAUMES DKS CHOSES · texte numérisé non relu

LK GUI ET LKS LAUMES DKS CHOSES

voiil réunies là — comme sur les tables de la cour d'jissises — pour le jugement de la postérité. Le verdict est déjà rendu, la Hétrissure prononcée. L'Allemagne est condamnée à la réprobation et au mépris éternels des peuples civilisés. Oue la pluie de ces pierres etTavalanche de ces ruines, retombant sur elle avec la pluie de sang, la châtient, la flagellent, la déshonorent à jamais ! Tout ce qu'on a dit était vrai. Rien n'était inventé. Les victimes, pour être inertes, n'en parlent pas moins, et racontent ; les débris sont témoins à charge ; les mutilations nomment le vandale ; l'objet en morceaux dénonce; avant qu'on ait relevé sur sa serrure la fétide empreinte du pouce en spatule, le coiîre-fort éventré accuse tout haut le voleur germain ; et le ciboire percé, abattu à bout portant de dix-sept balles comme si on avait eu la prétention de fusiller Dieu!... donne aussitôt, dans le miroir terni et broyé de ses ors, le signalement du Boche. Toutes ces atrocités établissent de façon solide et caractérisent comme il faut la fondamentale et basse diiïérence qui sépare, ainsi qu'un goufTre, leurs soldat des nôtres, si loyaux, d'une si pleine dignité d'àme jusque dans la fureur et le délire des mêlées. Tous les genres de destructions et de dégâts fournissent leur type, leur spécimen, accompli, dans ce choix des œuvres d'art suppliciées. Toutes les matières, et tous les métaux représentés ont subi la torture et la série des

questions : celles du feu, du fer et de l'eau, du sabre et de la baïonnette, des balles et des obus, et Taffront de la boue, des crachats, des immondices. Du haut en bas, partout, rien qui n'ait été visé avec intention, et dégradé avec un acharnement voluptueux. Chaque chose qui, là où elle avait fonction, se montrait innocente et le front découvert, a reçu sa blessure, et dans sa partie noble, dans ce qui faisait sa beauté, sa grandeur, son orgueil ou sa grâce. Les statues des saints, des rois, des anciens hommes de guerre ont été décapitées, comme par la même hache... Les noms fameux de la vieille France ont eu les armoiries de leur chapelle et les écussons de leurs tours recherchés par la jubilation de la haine et tailladés avec une jalousie frénétique. Les illustres défunts ont été insultés dans les monuments et les sarcophages de gloire à l'abri desquels ils croyaient avoir obtenu le respect et le repos. A défaut du squelette anéanti qui échappait à l'outrage, on a violé la pierre tumulaire qui, dans la mort, lui servait de bouclier. La voûte de l'église a été crevée à l'endroit de sa clé, le vitrail au cœur de sa rose; l'apôtre, la vierge et le confesseur ont recommencé d'être martyrisés, de la même façon, dans leur effigie; l'autel, malgré son dévouement, n'a jamais pu payer pour le tabernacle qui a tout reçu... et quand l'éclat de fonte est venu, comme un charbon ardent, toucher l'ange du portail de Reims, où Ta-t-il frappé ? A la

LE CRI ET LES LARMES DES CHOSES 2"i3

houche, el nulle part ailleurs... car ce qu'il voulait avant tout, c'était estropier son sourire... et que l'ange fût bec-de-lièvre !

Ainsi la Bète, impie et sauvage, par le modèle des déprédations qui résument son idée et son but, nous expose les raisons majeures que nous avons de ne pas la lâcher, de la briser, à notre tour, et de la réduire à l'impuissance du mal pour le mal. Elle nous trace ellemême notre conduite. Ces restes morcelés, ces navrants vestiges, tous ces objets meurtris, entamés, irrémédiablement atteints, ne l'ont peutêtre été, grâce à une autorisation souveraine et qui nous fuit, que pour leur permettre de forcer notre mémoire et de mieux pénétrer dans nos esprits, comme un dard quand il est barbelé se cramponne à la chair d'oi^i on ne peut plus le sortir. Les ruines inutiles et douloureuses, les dégâts stupides et raffinés, toutes les hideurs diaboliques de la destruction doivent nous accrocher, nous tenir, être et rester les hameçons de notre souvenance. Au lieu de vouloir les éviter, ou les secouer, les retirer des saintes plaies qu'ils nous causent, gardons-les en nous, aidons-les à s'y fixer et à nous faire saigner. Acceptons ces blessures, les seules que sont admis à recevoir ceux qui ne risquent rien. Ne soyons pas pressés de n'en plus souffrir et quand, plus tard, avec le temps, elles seront guéries, souhaitons qu'elles laissent encore, en nos libres les plus délicates et les plus secrètes,

de grandes cicatrices qui nous empêchent d'oublier.

Mais non... c'<3st impossible. 11 est, dans leur simplicité, d'immenses souvenirs qui frappent comme la foudre, qui se gravent d'un trait, et à jamais vous possèdent, vous hantent... surtout quand ils vous ont choisi !... des souvenirs nécessaires qui, brusquement créés, surgis au jour et à la minute, dans la circonstance et l'état d'âme favorables, prennent une valeur ^'apparilion pour demeurer, sur l'écran de notre vie, ainsi que des images décisives, des rappels incessants, des recours certains. Dans la suite des heures et des années, ils deviennent des stations, des lieux de halte et de clarté, de retraite, de prière et d'espérance, des reposoirs.

Parmi les plus poignantes visions que nous a réservées l'assemblage inouï du Petit Palais, deux entre toutes sont ineffaçables.

D'abord, celle de la cloche de Garency.

Voir une cloche d'église, et de tout près, est déjà une chose étrange, anormale, et dont on n'a pas souvent en feas l'occasion. Suspendue au sommet de son refuge de pierre, et cachée par les lames des abat-sons, la cloche, presque toujours, se soustrait aux regards. Il lui suffit de frapper invisiblement les oreilles. Nous l'entendons, nous savons qu'elle est dans les airs.

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