‹ Les grandes heuresChapitre 5 sur 74 · LE RAPPROCHEMENT · texte numérisé non relu

LE RAPPROCHEMENT

18 septembre 1915.

Quand on traverse des jours extraordinaires, des événements merveilleux dont l'importance et la nature historiques éclatent de tous côtés, on ne peut s'empêcher par moments d'y accrocher tout entière sa réflexion et d'essayer, en dehors d'eux, quoique sans les quitter, de les embrasser dans leur ensemble, ou dans une de leurs parties, entreprise soudain. On veut les forcer, les voir, et différemment, de haut et en profondeur, en déchiffrer l'énigme. C'est un irrésistible désir d'extraire leur essence.

11 arrive alors qu'à de certaines minutes, comme un paysage sollicité dont tout à coup le secrel se révèle, les faits, venant au-devant de nous, sortent d'eux-mêmes ainsi que d'un vêtement ou d'une prison, se dégaj^ent en se complétant, et présentent la pensée directrice qui les anime. Ils se dépouillent de leur réalité juste

48 LES GRANDES IIEUUES

nssez pour qu'il n'en reste que le sul'fisaut et indispensable foyer du souvenir. Leurs vapeurs leur donnent un coi'ps, plus visible et plus parfait depuis qu'il est radieux. Us se déboucbent comme un llacon qui, si beau fùt-il, n'était rien, tant qu'il n'avait pas envoyé son parfum. Ils s'immatérialisent pour acquérir une sorte de personnalité spirituelle, une forme idéale qui les exprime et les épanouit dans une évidence de miracle. Et ils se résument à la seconde oîi ils se livrent.

M'étanl arrêté, voici peu de jours, à une de ces contemplations d'où jaillit quelquefois ainsi que du roc l'eaii fraîche de la vérité, je crus m'iipercevoir tout à coup que le tem|>s sublime où nous vivons était par excellence celui du Rapprochement.

C.ette découverte, si simple, m'apparut, avec le chai'me et le pouvoir d'une clarté surnaturelle. Il me sembla que le mystère se nommait.

Oui, tout ce qu'au milieu des angoisses de la sagesse, du courage et de l'espérance nous sentions si souvent frissonner de grandeur indétinissable et de douceur voilée, c'était là l'incessante et fiévreuse palpitation du Happrochement. Elle nous enveloppait.

Suivant l'envergure de son idée, ce mot s'achevait à peine en moi, qu'il se montrait déjà, dans le courant, comme celui d'une nécessité de l'existence, de la souveraine loi de gravitation physique et morale^ On ne venait ici-

l.K HArPUOClTEMKNT il)

l)as «iiir \)(>ui' se rjipproclier. Toul re.\ii;('ail. l/iïislinct el la conscience y tendaienl du nn-me eflort. L'enFanl, à sa première heure, se rapproche du sein qu'il ii^norc cl qu'il ne voit pas, et plus tard de la jupe et de la main noiaternelles. La plante se (end vers le èoleil et l'àheille accourt vers la rose. Les lèvres des bouches — et celles des plaies — veulent s'uiiir et se rejoindre. Au chuchotement de sa source le fleuve se jette déjà dans la mer... Oue l'on se courbe sui" un être, sur une table, sur soi-même, au pie»! d'un autel, ou vers la lefre... lire, écrire. Méprendre, aimer, penser, rêver, créer, prièK vieillir, c'est se rapprocher, tout le temps, et davantage, de quelqu'un ou de quelque cîibse. hes astres n'ont j)as d'autre envie. Savant, poète, artiste, paysan, Crésus ou Job, l'homme est le voyageur qui paraît immobile et malgré tout avance, qui perpétuellement se rapproche, de la lampe et du feu. de son devoir ou de sa folie, du sillon et du tombeau, du but où tout l'entraîne et qui n'est pas toujours celui qu'il s'est hacé. Et la mort, qui passe pour une séparation, . -,t le suprême et le plus étroit rapprochement. Si juste et si efficace est cette idée permanente qu'elle nous rend plus acceptables les épreuves finales vers lesquelles nous nous voyons conduits sans retour. La vieillesse et la mort, s'ils sont de grands maux, sont d^^s termes, douloureux certes et ameri--, mais affirmant avec une lorce qui maigre tout satisfait et rèisëùrèj le but

-20 LliS GUA.XDES HEURES

du voyage de la vie, son atteinte prochaine, certaine. On vieillit. Hélas! Mais jjatience... on va mourir! On meurt. Quoi? Déjà? Mais quel bonheur ! On est arrivé.

Cette salutaire fatalité du rapprochement nous saute aux yeux plus que jamais durant les jours de rachat qui nous éloignent de nos anciennes humiliations. Regardez! Dans le monde, et du haut en bas de toutes les échelles, les individus, les classes, les peuples, les Etats se cherchent, se rencontrent et s'allient. Les distances effectives et sociales s'amoindrissent en amorçant l'espoir de parvenir à se supprimer. Les mains ont une plus vive connaissance qu'elles ne sont pas faites pour pendre inutiles, mais pour en presser d'autres. Les esprits et les cœurs avouent qu'ils s'étaient jusqu'ici trop manques; et — comme les antennes des télégraphies invisibles — les vœux, les souhaits, les élans se croisent et s'interrogent à travers les espaces du sentiment et les étendues de la fraternité. Au vent du malheur, et à celui de l'héroïsme aussi, les êtres agités et bousculés ne voient-ils pas qu'en les froissant entre eux, la tempête, dans sa pitié, les mêle et les enlace? L'absence, la douleur, la souffrance, la ruine, la misère sont les agents féconds de cet univerbcl amour décuplé par la guerre et qui, au milieu des cendres et du sang, nous rapproche de la perfection humaine. La charité profite des excès de la détresse pour se pencher plus bas

Page 1