‹ Les grandes heuresChapitre 51 sur 74 · I.K CIU KT LES l,\HMi:S DliS CHOSES t22T · texte numérisé non relu

I.K CIU KT LES l,\HMi:S DliS CHOSES t22T

qui riiabitait cl sur Inquollc il ne reste pins, à gauche, qu'nn bras désarliculé qui pend comme une enseigne, à droite deux doigts retenus par leur clou et continuant de bénir, 'et en bas les deux pieds percés, avec un fragment d'os à nu... on en reçoit et on en garde pour toujours la commotion. Ce que l'on éprouve est indicible. On voudrait être seul. Il faut se vaincre pour empocher les larmes de jaillir. Plus d'un homme fort, plus dan soldat, soyezen sûrs, ne pourra pas les ari'éter et les laissera faire.

Cette croix représente le sommet, le point culminant du formidable drame et de la désolation, l'arbre « de la science du mal » et de la science du bien aussi, le pilori du crime... et puis le pavois du sacrilice ! Elle est le calvaire de tout ce qui est là, qu'elle domine et préside, indistinctement. Tout a l'air attiré, convoqué, groupé, organisé par elle, et tout la regarde : les orants et les gisants de Tilloloy, les trois messieurs de Soyecourt sans tète, agenouillés étroit sur leur petit coussin... le Jean-Baptiste de Paul Dubois encroûté de vert et plus inspiré par la flamme, le martj^r de Falguière, à la lèvre d'albâtre impatiente d'expirer, le cadran aux heures disparues qui viendront tout de même!... et aussi les mythologies des jardins aujourd'hui bombardés où rimait autrefois Bernis... et le lion du befîroi d'Arras... et le coq du chœur de Verdun... et le buste enfin de

Napoléon, du maître des batailles, trépané par l'obus et le nez dévoré, n'ayant plus pour diadème à son front fendu qu'une cordelette qui le serre et retient ses tempes... toutes ces grandeurs humaines, souirrantes et mutilées, se pressent autour du grand crucifix en lambeaux comme si elles savaient que le Dieu qui a eu sa Passion peut seul bien comprendre la leur.

LES VOLONTAIFiES

2 décembre 19 IG.

11 y a toute une catégorie de soldats auxquels il ne me semble pas que Ton ait rendu jusqu'ici riiommage particulier au(iuel ils ont droit, ce sont les volontaires : ils présentent entre eux des variétés et des nuances de mérite, dignes d'être retenues.

Les uns, les très jeunes, ont devancé leur classe, impatients de servir, ils se sont engagés. Sans doute ils étaient désignés et marqués pour entrer dans le rang, et ils n'ont fait parfois qu'anticiper de quelques mois la date officielle, mais peu importe, ils ont témoigné par là d'une intention et d'une tournure d'esprit absolument significatives : non contents d'être appelés ils ont voulu tout de suite être élus ; ils ont préféré ne pas attendre.

Les autres, les mûrs, quoique certains que l'on ne s'inquiéterait pas d'eux, se sont tour-

mentes, et du dépôt de leur âge sont accourus, tels des déserteurs pris de remords, sont revenus sur leurs pas pour rattraper en quelque sorte, à leurs dernières heures, un temps qu'ils esLiniaient perdu. Au moment et dans les' rudes circonstances où beaucoup ne songent qu'à se dégager^ eux ils n'ont eu qu'un souci : se lier, se rattacher, se découvrir et s'inventer des obligations, s'engager^ en un mot, à la façon de leurs cadets. Comme on apporte son or, ils se sont versés.

Ces derniers figurent plusieurs sorles d'états et de groupes. Tout d'abord les anciens, soldats et officiers, gens de la carrière, « qui la connaissent », et, en rengageant, savent ce que c'est. Pour la plupart, des solides, des durs-à cuire, friands du métier, ayant « l'arme >) chevillée au corps, et tout joyeux de réendosser le harnois. Ils ont fait 70 ou le Tonkin, le Dahomey, Madagascar, la Tunisie, la Chine, le Maroc... que sais-je? marsouins, coloniaux boucanés, zouaves, tirailleurs, vétérans delà Légion, bardant d'Afrique et de partout où il }' a eu depuis (juai-ante ans des bons coups à donner autant qu'à recevoir... Aux premières sonneries de clairon du -2 août 191 4' sans qu'on ait eu besoin de dire : « Complez-vous quatre! » ils étaient déjà plus de cent mille, et qui criaient : « Présent! » en réponse à leur conscience. Ceuxlà, du simple chasseur d'Afrique au chef à képi galonné, formaient la smala, éparpillée aux

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(|ii;iLie coins île la terre, des grands amoureux "le la poudre, la secte des fous du désert et des buveurs de sable, des belles tètes brûlées, la phalange des batailleurs inconsolés de la retraite et se rongeant d'ennui. La guerre les a ramenés à leur véritable existence, leur a rendu la jeunesse et les enivrements du passé. Même ensevelis dans la Iranchéeet forçats de la boue ils gardent la belle humeur d'autrefois, du temps que l'on opérait à l'air libre et à ciel ouvert, sans se toucher les coudes. A force de les guetter, ils trouvent encore à chaque instant l'occasion et le moyen de se payer du brio et de ressusciter le panache; capables aussi dans les plus sombres occurrences, de pratiquer le sacrifice morne, ingrat et muet, de mourir sans geste, sans phrases, de renoncer aux accessoires de l'héroïsme et de tomber, s'il le faut... bourgeoisement.

Après, viennent les civils, gens de maintes professions, qui sans doute, en temps prescrit, ont pu se conformer de bon co'ur aux exigences du service militaire, mais que rien, depuis un grand nombre d'années, n'a entretenu, physiquement et moralem.ent, dans les dispositions propres aux soldats. Éloignés pendant la paix, par leurs intérêts et leurs travaux, de ce qui se rattache' à la guerre, ces hommes ont vécu en dehors de la discipline et des habitudes d'esprit contractées à la suite d'une longue présence sous les drapeaux.

Mentionnons aussi les l'éformés, ceux qui, pour cause d'inaptitude, ou bien usant d'un droit légitime, furent dispensés de toute obligation militaire. Malgré leur inexpérience totale et leur santé souvent médiocre, ces libérés — à l'exemple de ceux qui, non contents d'avoir autrefois servi, prétendent resservir à nouveau — ont voulu payer leur dette à la patrie, si tardivement que ce fût.

Il y a eu les spontanés, ceux qui tout de suite ont bondi sans le moindre débat intérieur ; et puis ceux qui n'y sont pas venus du premier coup, chez lesquels se sont livrés de terribles corps à corps de sentiments, et qui ont enduré la tempête sous un crâne. Il leur a fallu traverser les embûches de l'espj-it et de la chair, et, sans s'être bien convaincus, se vaincre pourtant, les yeux fermés, en dehors de toute persuasion. Nul autre qu'eux-mêmes n'a connu la souffrance et la grandeur de ces drames individuels.

Il y a eu les hommes casés, établis, situation, fortune ou aisance failes, qui avaient bien gagné la paix et se juraient de vieillir en douceur, assis dans le fauteuil : « Ah ! mes enfants ! Ça n'est pas trop tôt!... » Et puis, patatras! c'est la guerre, et tout le tremblement du monde! A la minute où ils commençaient à peine à souffler, ils ont dû changer de souffle!... C'est la guerre ! Eh bien? Quoi? Gela ne les regarde pas. Leur tour est passé. D'ailleurs pourraient-ils... sauraient-ils faire de bons sol-

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