LES NAUFRAGES
'.> décembre 1916.
Il y a aujourd'hui, partout, tant de souffrances, tant de détresses, que si l'on s'avise de les examiner de près on est aussitôt consterné de leur nombre et de leur étendue. Au fur et à mesure que Ton se penche, on en découvre | de nouvelles, qui grandissent et nous apparaissent, ainsi qu'au microscope, dans leur monstrueuse réalité. Elles débordent et pullulent. Les étudier toutes, les énumérer même est impossible. Mais on peut au moins en choisir quelques-unes, et leur accorder une pitié d'où jaillira le souci du remède.
Les régions envahies fournissent, en premier lieu, un sujet de douleurs inexprimables. Terrain du champ de bataille avancé, frange et bordure du tapis français entamé, déchiqueté, elles forment une zone prédestinée de misère. Ici rien n'est épargné. Pas d'échappatoire pour
LES NAll'H.VGES 239
les èlres el les choses. Toul est frapp«'N criiel- Iciiient, et mille l'ois : réglise, lu masure et le château, le sol et ses productions, la maison et ses habitants, les bêtes, tout ce qui respire dans ces contrées vouées à Tépreuve, et marquées pour le sacrifice... Il a fallu, quand on avait le malheur et l'honneur d'être de ces pays-là, envisager promptement la plénitude du martyre. Aucune part du :feu à faire. Non. Tout perdi-e... Telle a été Tidée, simple et profonde comme un abîme, que l'on a dû i-egarder jusqu'au fond et accepter sans s'y laisser choir, en conservant, autant que les forces humaines le permettaient, sa raison, l'usage de sa parole et de ses mouvements, pour tâcher de sauver, parce que d'autres en avaient besoin, le dernier et le plus précieux de ses biens, la vie. Pourvu ({ue l'on pût emporter cela : la, vie, on abandonnait tout le reste; et ce reste, on en observait d'un œil sec la destruction, ou bien on le laissait, intact encore... à la grâce de Dieu !
Ces partis extrêmes ont cependant, presque toujours, été pris sans trop de peine dans la fureur de la tempête, et plus d'un s'est même é'onné de la facilité de son renoncement. Ouand le danger vous presse et que la mort est là venant tout droit à marches forcées de l'ennemi qui hurle, ou que les obus commencent à labourer la ville, à sarcler le hameau, que les toits en flamme crépitent, que les pans de murailles tombent tout d'une pièce comme dans les ta-
bleaux de tremblements de terre, et qu'on a limprcssion enfin d'être bloqué jjar le fer et le feu, par toutes les forces illimitées et démontées... quand on sent que sous son pas le sol natal, découragé, s'affaisse et s'ouvre comme un Ilot pour engloutir tout ce qui s'était confié à lui et qu'il n'est plus capable de garder... que pèsent alors, à ces minutes de cataclysme, une petite maison à volets clairs? un château de cent chambres? un parc entouré de murs? une vigne, un bois, un pré, des meubles, un lit, des souvenirs?... Tout est déjà pulvérisé en vous avant même de l'avoir été en fait... La pensée vous détache et vous ravage plus vite encore que le fléau. On lâche dans la fournaise du destin lout ce que l'on possède, comme si on jetait un lest nécessaire pour s'alléger au ras de la tombe où Ton se voit descendre en une chute vertigineuse... 11 semble que l'on s'évade par l'abandon de tout ce que l'on avait de cher dans l'ordre matériel, et que la perte des biens est le rachat — trop doux encore ! — des êtres à la préservation desquels tout doit être subordonné. Heureux si, au sortir de l'enfer, quand on se compte, on se retrouve au complet, si personne n'a disparu en route, si dans la bousculade de la panique on ne s'est pas trompé d'enfant, ou si la mère, après avoir fait en haletant dix, quinze lieues avec un nouveau-né roulé dans un châle, ne s'aperçoit pas le soir, quand elle le développe, (|u'il a cessé de vivre... et ne
LES NAUFRAC.ES 244
l'a })as suivie ! Pauvre petit mignon ! C'est pour ç;a qu'il était si sage !
Mais écartons ces horreurs. V^oici la triste famille intacte, arrêtée quelques minutes, et qui reprend haleine au cours de sa fuite. Comme il se voient tous réunis, ils se latent, s'embrassent en pleurant de joie et poussent des cris d'actions de grâces. Sans doute ils ont tout perdu, ils n'ont plus rien que la chemise et les vêtements dont ils se sont recouverts en hàtc, au hasard, sans savoir ce qu'ils mettaient... Mais qu'importe l'argent, et le reste? Sauvés! Ils sont sauvés! Hélas! ils le disent et ils le croient. Mais qu'est-ce que c'est que leur salut?
>,ous ne parlons, cela va de soi, que des pauvres petites gens irrémédiablement ruinés... Non que les riches n'aient, en pareille circonstance, leurs chagrins et leurs désolations sentimentales. Ceux d'entre eux qui durent livrer à l'incendie, au pillage, une vieille demeure habitée par tous les passés qu'avait grandis leur race, peuvent se vanter d'avoir reçu dans leur àme et aussi dans leur chair une incurable blessure... et la plupart ont tenu et accusé le coup avec une sérénité souriante, magnifique. Mais, ce rude impôt de noblesse, une fois consenti, leur fortune, môme diminuée, les préservait de toute angoisse pour le présent et l'avenir. Ils
242 LKS GRANDES HEURES
auraient d'aulres terres, un autre château, ou rebâtiraient l'ancien. La vie quotidienne, en sa largesse coutumière, reprendrait, sans privations. Grâce à tout ce qui leur reste, ils auraient les moyens d'oublier ce qui leur manque. Aussi leur sort ne se peut-il comparer à celui des malheureux plongés du jour au lendemain, d'un petit bien-être et d'une aisance péniblement acquise, à la totale misère. Au fur et à mesure que la fièvre de la catastrophe se calme et que tombe l'excitation nerveuse amenée par le péril, ceux-ci découvrent la terrifiante nudité de leur destin. Ils voient s'étendre le morne et nouveau champ de bataille où blessés mortellement ils fléchissent, vaincus d'avance.
D'abord ils sont trop !... Combien y en a-t-il de ces réfugiés, venus, depuis deux ans et demi, de tous les points de la longue ligne de cendres, rabattus et chassés les uns après les autres, y compris ceux qui n'avaient pas voulu quitter le sol détruit et s'y sont cramponnés tant qu'ils ont pu, jusqu'à la dernière sommation ? Nul ne le sait. Et, s'il fallait les dénombrer tous, les naufragés de la guerre, ceux de Belgique, des Flandres, de nos provinces envahies, et de celles où Ton se bat, que balafre le front, de la mer à l'Alsace, et ceux du Trentin, de la Serbie, du Monténégro, de la Pologne, de