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LES NAUFRAGES

la Russie, des pays d'Orient... quel reflux, quel gigantesque mascaret ils dérouleraient aussitôt sur des milliers de lieux ! l^eur quantité rend donc inextricable déjà la situation à laquelle ils sont acculés. Les uns, ceux des régions perdues et lointaines, se dispersent, meurent de faim tout le long des steppes à travers lesquelles ils traînent leur agonie; et leurs restes décharnés sont recouverts par le linceul noir des corbeaux. (iCux d'ici, de Belgique, et de chez nous, de France, pour avoir la faveur d'être hospitalisés dans les villes, ne sont parfois guère plus avantagés que s'ils erraient dans les bois, traqués par les loups et les bandes de pillards. La rue leur est une savane dangereuse, et ils tombent terrassés, chaque soir, dans l'épouvante du matin. Je n'ignore pas tout ce que la charité fraternelle et la tendresse humaine ont organisé depuis des mois pour eux, les œuvres créées, les prodiges accomplis, les millions distribués, les abris offerts, les secours, les soins de toute sorte ; aussi beaucoup ont-ils pu, grâce à cet acharnement splendide du bien, vivre, se consoler un peu et interroger l'avenir d'une voix moins tremblante.

Mais même ceux-là, qui sont des privilégiés, n'ont cependant, il faut le dire, qu'une sécurité relative et précaire, ils subsistent au jour le jour, et leur esprit et leur cœur restent jonchés de ruines. Presque jamais, quoi que l'on fasse pour eux et qu'ils fassent de leur côté, ils ne

])oiirronl se rélal)lir dans l'ancienne condition. Leur bonheur est écroulé. Songez alors aux autres, à ceux que poursuit l'adversité, qui, malgré leurs efforts et la recherche dont ils sont l'objet de la part des Ames généreuses, n'arrivent pas à assurer leur chétive existence? Les ouvriers, qui avaient un métier dans les mains, sont encore capables de gagner leur vie, mais les petits bourgeois, d'une condition supérieure, quoique très modeste, et auxquels brusquement tout fait défaut... ah! qu'ils sont à plaindre, ceux-là ! Ils ne savent rien ou ne possèdent que des talents dérisoires. Ils n'ont pas une idée, une spécialité... et ils s'offrent pour tout, pour n'importe quoi, pour les plus basses besognes, et naturellement personne ne consent à les employer. Ils seraient souvent bien en peine d'exécuter le travail qu'on leur procurerait, car ils n'ont pas appris « ce travail-là », ou ils sont trop vieux pour s'y mettre. Inutiles, désemparés, détachés du mouvement, de la pièce d'horlogerie sociale dont ils étaient comme un minime et ancien rouage qui ne servait plus, mais qui de temps en temps bougeait et avait l'air de faire toujours partie de l'ensemble, ils sont à présent pareils à des débris, à des choses de rebut, bonnes à jeter. Ils gravissent le calvaire des journées en quête d'un morceau de pain ; ils vont de bureau en bureau, ils attendent dans des vestibules en compagnie d'autres infortunés de leur espèce, et, affalés sur les banquettes,

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ils se coiileni Icm-s luisc'.rcs : «. Moi, j'ai louL |ici-dii, nionsirur î... — Moi, je suis sans nouvelles des miens en pays occupé !... — Moi, si ce n'élait que la ruine!... mais j'ai vu mourir de chagrin ma pauvre femme... Alors je suis seul, loul seul !... — Moi, la mienne ne tardera pas... à moins que jenc la précède !... — Nous, nous avons été J)ond)ardôs !... Mon mari a été lue !... — Moi, j'ai trois enfants qui gèlent, qui n'ont pas de linge, pas de souliers !... — Moi, j'en ai cinq dont un à peine sevré!... — Moi, je loge dans un grenier!... • — Moi, dans une cave!... — Moi, on va me chasser du hangar où l'on me tolérait. »

Et pendant ce temps les femmes, les filles, dans le froid, sous la pluie, courent, s'épuisent, de leur côté, décemment vêtues malgré leur

indigence, vont sonner aux })ortes, chez les autres, à l'heure où ceux-ci sont à table, laissent des lettres de recommandation ou des ouvrages dans des petits cartons, se proj^osentpar écrit — ou de vive voix quand elles ont la chance d'être reçues - — pour donner des leçons de piano, de chant, de mandoline, d'aquarelle, de broderie, d'anglais, de macramé, de sténographie... toutes les leçons possibles... et rentrent le soir, exténuées, dans leur pauvre logis, avec quelques pièces blanches, juste de quoi tromper leur faim et refouler une angoisse qui renaît plus forte à chaque réveil...

Pauvres gens ! Ah! mieux vaut mille fois

périr, en un instant, au beau milieu de la tempête et se noyer d'un coup, que d'être épargné, pour devenir un naufragé de la guerre, une épave du lendemain.

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