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LA BOUE

16 décembre 1916.

A combien de ceux qui depuis vingt-huit mois se battent et se débattent, les deux tiers de l'année, dans les marécages du front, n'avonsnous pas entendu dire: « On cherche le nom définitif de cette guerre? Il est tout trouvé. C'est la guerre de la boue. »

(ïela est vrai. Même si on n'en a pas fait la constatation personnelle, il suffit d'être un peu renseigné pour savoir que la boue est l'élément, la caractéristique, un des principaux ennemis de la nouvelle guerre. Parce qu'en temps de paix nous en avions pratiqué les petits ennuis, nous croyions la connaître. La boue des villes nous semblait la seule existante et possible, et nous la maudissions sans réfléchir que la sécurité du sol, le dallage des trottoirs ou le pavé des chaussées la rendaient facile, inoffensive. Celle de la campagne, affreuse par comparai-

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son, ne laissait pas, malgré son épaisseur, son abondance et son étendue, de nous être familière et d'un pittoresque amical; elle demeurait mêlée à de rudes et amusants souvenirs de ])romenade, de chasse et de pêche, de dégel et de pluie. Les grosses chaussures ramassant à travers champs les niottes à leur talon, la carriole aux roues crépies, le cheval blanc devenu noir, le chien crotté jusqu'aux oreilles comme son maître... après qu'on en avait pesté, tout cela faisait rire... Ce n'était pas la vraie boue, la grande boue.., cette chose sournoise, insoupçonnée, formidable, irrésistible et paralysante qui devait se déclarer dans toute sa puissance inattendue, à dater du jour où les hommes en lutte prirent le parti de s'incorporer à la terre. Je me suis parfois demandé si, à cet effrayant degré de méchanceté, auquel nous la voyons sévir, la boue n'était pas une espèce de défense et de protestation, une revanche de cette terre violée et retournée jusqu'en ses profondeurs? Qu'est-ce que la boue, sinon de la terre gâchée, décomposée, de la terre abîmée, délayée, avilie, rendue inutilisable, et comme profanée? Rien n'y germe, i-ien n'y respire que les vers, les bêtes immondes, et on n'en peut rien faire, si ce n'est, quand elle consent à sécher, des murs fragiles et hideux. La boue offre l'aspect de la terre maudite. Eh bien, c'est là dedans, ]iourtant, que des millions d'hommes doivent, l'automne, l'hiver, et le printemps aussi^ marcher.

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in;uii;er, tlorinir, Lombcr, agoniser, être en.sevelis, morls ou vivants. Impossible d'esquiver le conUicl ignoble, l'écieuranle promiscuité.

La boue esl vilaine, elle a la couleur, l'odeur et la laideur du Bocbe. Sur le dos du plus honnête homme elle applique une casaque de galérien. Elle se mêle à loul, et ceux qui, avec la pelle et la pioche, pei'cent;, creusent, remuent et aménagent la terre ou bien la foulent, la refoulent au cours des incessantes relèves, ceux-là sont obligés de la subir, d'accepter son commerce. Car, implacable et féroce, elle prétend devenir la i'ournisseuse universelle de tout ce que l'on cherche et de tout ce qui manque. Elle s'offre selon Theure et la circonstance pour subvenir aux premières nécessités dont elle ne fait que plus cruellement regretter la privation. Elle procure un manteau, pose un masque au visage, met des gants aux mains, des galoches aux pieds, prépare un lit, déroule une couverture, tend un siège et fournit un cercueil... Mais en aucun de ces cas elle ne renq3lit son ofiice : le manteau pèse et va mal, le masque étouffe sans protéger, les gants emprisonnent ou craquent, les galoches sont des boulets, le lit repousse le sommeil ou bien le noie, la couverture ne tient pas chaud, le siège glisse, et le cercueil, après vous avoir pris mesure, ne

sait même pas vous retenir et vous laisse échapper. C'est la boue... In capricieuse et perfide engeance, sur la nature de laquelle on ne peut jamais compter, qui coule quand il faudrait qu'elle se contractât, et qui durcit quand on la veut liquide. Aucun moyen n'a d'action sur elle. Tout l'entraîne et rien ne peut l'arrêter ni la réduire. Plus on y touche et on la secoue, plus elle augmente et s'élargit. Elle a la force et les ruses de l'eau, qu'elle imite en passant à travers les doigts et les moindres fissures, mais sans qu'il soit possible de la pomper, de la chasser, de la canaliser... Elle est comme la lourde nausée et le vomissement de la terre, comme la lave poisseuse et froide d'un volcan éteint. Non contente de posséder l'homme, la bête et l'objet incapables de l'éviter, elle les suce et les tire à elle afin de les engloutir et de les absorber. En une minute elle attrape l'homme aux chevilles et lui monte aux genoux, saisit la mule et lui grimpe aux jarrets, gagne l'essieu de la roue qu'elle empâte. L'impétueuse auto peut seule s'arracher à ses glus, qu'elle broie et qu'elle fait gicler jusqu'au toit vert des bâches.

Les Flandres, l'Artois, la Champagne, l'Argonne, les Vosges, chaque région et aussi chaque couche de terrain produit sa boue avec sa marque spéciale. Il y a la blanche, la grise, la noire, la brune, l'ocreuse, la verte, et outes sont violacées par le sang qui les délaie.

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La plus innocenlc, si elle est molle, enlise aussi vite qu'un sable mouvant, et quand elle se coagule, c'est pour inventer d'autres souffrances, faire courir d'autres dangers. Alors elle met, comme aux flancs du bétail, des écailles et des grumeaux sur le corps du soldat, elle ankylose ses membres, fige un instant son cœur, forme un ciment armé qui le ])étrifie à la première saisie et le désarmerait... s'il n'était pas l'homme plus fort que la fatigue et la faim, que le fer et le feu, que la douleur et la mort, le boueux de la guerre, maître et vaincpieur de ce démon du sol.

Et voici qu'apparaît le prodige nécessaire. La boue, qui couramment est la chose la plus basse, la plus vile, et la plus corrompue, dont le nom ne sert au physique et au moral que pour exprimer la répulsion, le dégoût, le mépris, l'horreur, ou pour les inspirer... c'est elle, cette matière abjecte et condamnée, qui a été, entre toutes, choisie pour être le berceau, le point de formation et de départ de ce qu'il y a de plus noble et de plus grand, des plus belles vertus. C'est du domaine même et du lieu précis de l'impureté, de son lit, que va se lever, éblouissante, la pureté de l'héroïsme.

Puisque le soldat d'aujourd'hui est obligé par le destin d'épouser la boue, cette union douloureuse devient féconde en actes immor-

tels; les graines de la patience et du courage, les lys du sacrifice lèvent dans cette l'ange comme dans leur terrain. La boue, qui pouvait '^ et devait nuire, Unit j)ar contribuer à l'effort et au résultat. En recevant l'obus, elle essaie de l'amortir ou de l'empèclier d'éclater ; en s'amoncclant sous les pus de son dominateur elle lui dresse un piédestal, et quand il dort entré, enfoncé dans sa glaise, elle prépare, en prenant son empreinle, le moule de sa statue. C'est la genèse qui reprend. La boue retrouve son premier rôle et son importance originelle. Comme à la Création l'homme a été tiré du limon, le limon n'a jamais pu, depuis, se désintéresser de l'homme ; ils sont falalement attachés l'un à l'autre. Quand l'homme, à ses heures de dégradation et de folie, « roule dans la boue », il revient au cloaque d'où Dieu l'avait extrait et retiré, et alors la boue, docile aux combinaisons souveraines, le reprend. Mais quand l'homme, au voisinage pressant de la boue, met toute son àme à s'en évader, à la fuir, et qu'il la renie, elle finit tôt ou tard par devenir sa servante exaltée et concourt à sa gloire. Et tandis que, pour accroître les mériles du soldat, elle s'acharne toujours à le suivre, celui-ci, comme nous le voyons, emporte avec lui dans son sublime élan ia boue déshonorée, et la réhabilite.

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