LE UAPPUOCHEMENT DES CLASSES
2^-90 décembre 191<3.
Gomment, avant la guerre, les classes se connaissaient-elles ?
Sauf exceptions, peu ou mal, et le plus souvent pas du tout. Même quand elles croyaient, de bonne foi, se connaître, presque toujours elles ne se connaissaient pas. Leur état habituel était celui de la suspicion, de la méfiance, de l'antagonisme sous toutes ses formes et à tous ses degrés, depuis la simple incompatibilité jusqu'aux dernières limites de l'antipathie et de la haine. Il y avait à cela beaucoup de raisons. Nous en pouvons détacher quelques-unes.
La première, c'est que les classes ne s'approchaient pas, ne fusionnaient pas, s'abstenaient même de voisiner, n'en ayant pas plus l'occasion que le désir, n'y étant pas, d'ailleurs, assez obligées. Les conditions de chacune les tenaient séparées, isolées, et, bien que les questions qui
les divisaient dussent pourtant être les plus propres à les unir, le rapprochement, quand il s'opérait par hasard, ne se faisait que d'une manière théorique et spéculative, mais pour ainsi dire jamais dans la réalité. L'accord, intermittent, se produisait entre les esprits plutôt qu'entre les êtres vivants. Les cœurs pouvaient aussi s'échauffer dans une émotion rapide et commune, mais ils battaient, les uns et Ips autres, à distance, de leur côté. Il n'y avait p;i contact des personnes. Quand on s'estimait, on le faisait d'une façon vague, abstraite, lointaine, et qui ne semblait pas vous engager au delà de la pensée et des paroles. Mais par contre, quand la fièvre des passions et le choc des inévitables conflits ranimaient les ferments d'hostilité, celleci tout de suite atteignait une violence qui, loin de demeurer alors dans le domaine des idées, n'hésitait pas à s'étendre aux individus, en sorte que les classes, privées du bénéfice de leurs rares et bonnes impulsions, n'éprouvaient, dans une plénitude disproportionnée, que les dommages des fréquents et mauvais mouvements. N'ayant affaire les unes aux autres que pour la défense ou l'extension de leurs intérêts toujours envisages à un point de vue étroit, opposé, et jugés d'avance inconciliables, elles s'abordaient seulement pour se heurter, se menacer, accroître le nombre et la gravité de leurs griefs et renforcer leurs malentendus.
[] Peut-être si elles avaient été sans direction et