LE RAPPROCHEMENT DES CLASSES
abandonnées à elles-mêmes, à leur naturel, à leur instinct, même inégal, enssent-elles pu se moins méconnaître ou le faire avec une heureuse absence de règle et de décision ? Mais les classes — et principalement les populaires — ont des chefs qui sont leurs maîtres, de toutes les façons, et les mènent le plus souvent là où eux d'abord veulent aller, là où les attirent et les conduisent leur calcul égoïste et variable, le jeu de leur orgueil et de leurs appétits, de leurs ambitions et de leurs vengeances politiques. La masse irréfléchie dont ils s'instituent les conducteurs les suit en ne voyant que les mots et les idées rouges, les vieilles formules de colère, de souffrance et de revendication, les unes tout à fait justes, les autres tout à fait fausses et désuètes, qu'ils agitenl en guise de drapeaux et de signes de ralliement, el elle ne s'aperçoit pas de la différence de but poursuivi par elle et par le chef tandis qu'ils ont l'air d'accomplir ensemble la même œuvre, de faire le même chemin.
Les classes appelées pauvres et travailleuses, et celles nommées moyennes, aisées, riches, dirigeantes, quoique la peine et le travail ne soient pas toujours le lot exclusif des premières, ont ainsi d'énormes difîcultés à prendre une juste notion les unes des autres, d'abord parce que chacun des deux groupements se répartit en nombreuses catégories étrangères, jalouses, et puis que les raisons de division sont recherchées par les « meneurs » de préférence aux
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raisons de concorde. On Halte les mauvais penchants au lieu de solliciter les bons, la preuve étant faite, hélas ! que l'on obtient presque toujours de la révolte et de la rancune un effet plus catégori([ue et plus prompt que de la douceur et de la bonté. D'ailleurs ces derniers sentiments d'indulgence et de concession mutuell<\ pour avoir chance de procurer aux heures de crise un résultat efficace et rapide, auraient besoin d'avoir été auparavant maintes fois invoqués, cultivés, d'avoir reçu de la part des chefs une éducation patiente et volontaire. Or, loin de les créer, de les préparer ou de les entretenir avec le dessein de les perfectionner quand ils existaient, il semble que, consciemment ou non, les chefs se soient appliqués tantôt à les ignorer, el tantôt à les étouffer, alors ils se sont étiolés tandis que les éléments d'amertume, de rivalité, d'envie, de destruction, objets de mille soins et bien entraînés, restaient les seuls à répondre au moindre appel de combat.
... Et puis, la guerre est venue, qui a bouleversé le monde. Brusquement, du jour au lendemain, les classes ont dû se confondre, se mêler, comme elles ne l'avaient jamais fait, comme elles n'auraient, sans cela, jamais pu le faire. Non seulement la guerre les a réunies, elle les a momentanément supprimées. Au front,