LA DECISION DES AILES
Nous et beaucoup d'autres, cependant, tenaces, lidèles i\ la foi qui nous animait, nous invoquions déjà par avance, ainsi qu'on évoque dans le passé, les futures réalités ({ue nous sentions acquises. Nous envisagions la nécessité dune aviation (!e guerre nombreuse, souple, attentive et prompte en tout, aussi propre à l'observation, à la surveillance et au repérage qu'à l'attaque, h la poursuite, au coup de surprise, au tir et aux bombardements définis. Sans doute ces visions, en dehors de tout examen pratique, s'offraient avec la terrible parure d'une beauté nouvelle bien faite pour enivrer. Comment et pourquoi se fùt-on défendu d'ailleurs, en ces jours de trompeuse accalmie, de se livrer çà et là aux bourrasques d'une pensée dont la griserie nous avertissait? N'y avait-il pas une joie permise et rassurante à concevoir ce qui semblait audacieux et même téméraire? On aimait supposer hardiment l'impossible. Vols foudroyants, raids inouïs, prodigieux parcours, records insoupçonnés de la distance et de l'altitude, toutes les prouesses du moteur et du pilote, de l'aile et du cerveau, toutes les opérations d'élan, de course et de brusquerie, de terreur et de violence planées, de combats surplombants, tous les lâchés d'obus, de flèches, de fer et de feu sur un ennemi déconcerté et renversé par en haut, faisaient aussi, dans ce domaine, le jeu bien naturel de notre poétique et de nos pittoresques espoirs. Nous perdions un
peu la tôte à l'idée d'un ciel jusqu'ici défendu, inviolé, aux profondeurs d'escarpement si redoutables, et oii la guerre, devenue par malheur presque certaine, allait ouvrir, au-dessus de celui d'en bas, un autre et second champ de bataille, illimité, qui aurait ses troupes, sa carte, sa tactique, son artillerie, ses chevauchées. Des tableaux prodigieux se composaient à l'avance et se peignaient en nous : escadres de vaisseaux tenant l'air et battant pavillon tricolore... sirènes et trompettes ébranlant les Jérichos de la nue... les flottes du firmament cachant le soleil et courbant les forêts comme brins dherbe au vent de leur passage...
Et cela, quoique sans trompettes, est arrivé... Ces choses se sont presque accomplies... Mais tout autrement, et mieux; la vérité, brutale et dure, a dépassé de sa grandeur imprévue les mirages les plus saisissants de notre romantisme. Dans cette guerre spéciale et nouvelle dont nul. excepté l'ennemi puisqu'il la préparait, n'avait pu connaître antérieurement le vrai caractère, l'aviation, au travers de phases et d'écoles qui lui furent instructives, a joué le rôle pratique et indispensable qu'elle devait. Elle a supérieurement rempli l'importance de sa fonction, et cependant la dernière étape de sa destinée victorieuse n'est pas encore atteinte. Le commun des civils, des mortels abrités que nous sommes, ne se fait, si renseigné qu'il soit ou croit être, qu'une incomplète idée de l'action