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LES ENFANTS ET LA GUERRE

20 janvier 1917.

Les enfants pensent-ils à la guerre ?

A cette question ainsi posée la réponse ne saurait être générale. Trop de distinctions, qui valent qu'on les établisse, empêchent de se prononcer d'une manière absolue. Cela dépend de l'âge, du sexe, du lieu, de la classe, de l'éducation, du degré de sensibilité individuelle.

Et qu'entend-on d'abord par enfants? Ce vocable étroit, qui les désigne tous sans tenir compte des différences, est d'une telle étendue et d'une telle élasticité 1 Jusqu'à quelle heure, jusqu'à quelle minilte reste-t-on un enfant et cesse-t-on de l'être? Il n'y a pas d'époque fixe. Combien de petits n'ont, pour ainsi dire, presque jamais été enfants, tandis que certains hommes faits le sont toujours demeurés?... Mais cependant, sans jouer sur les mots ni sur l'idée, on peut déclarer que les enfants, de

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l'opinion desquels nous nous occupons ici au point de vue de la guerre, sont ceux qui vont de six à sept ans jusqu'à dix ou douze. Avant six ans, sauf exceptions, l'on n'est encore qu'un petit enfant; jusqu'à douze ans, on est un enfant, dans la pleine acception ; et, à partir de cet âge, on devient un grand garçon, une grande fille, on est la veille d'un jeune homme, d'une demoiselle. Ainsi, laissons le tout petit, pour qui le mot de guerre ne peut rien représenter de ce qu'il signifie et n'est qu'un son, un bruit des lèvres plus sérieux que d'autres, une expression du visage maternel soudain rendu grave, quelque chose qui se mêle çà et là, d'une façon vague et rapide, et atmosphérique, à certains actes de son existence flottante et végétative. En dehors de sa prière du matin et du soir où tout à coup elle est intervenue un jour, et des jouets particuliers dans le choix desquels elle se manifeste, la guerre n'est presque pas sensible à la majorité des petiots, principalement à ceux qui ne sont pas atteints directementpar la catastrophe, dont la vie de berceau, de sourires, de baisers et de caresses n'a pas été modifiée et se poursuit comme à l'ordinaire, dans les bonnes chambres closes et les jardins de la paix.

Et les autres, ceux de six à douze ans, que pensent-ils de « ce qui se passe»? Ont-ils làdessus une donnée quelconque ? La gardent-ils |)0ur eux? Ou l'énonccnt-ils? Et comment? Voilà ce qu'il serait d'un grand intérêt de sa-

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voir. Malheureusement c'est souvent dil'licile, pour ne pas dire impossible, non que l'enfant soit toujours et de parti pris dissimulé, mais parce qu'il est plus insaisissable que l'air et plus changeant que l'onde. Ses embryons d'idées, ses essais de raisonnements, tout en lui oflre une l'ugacité déconcertante. Les sensations et les sentiments ne le pénètrent pas, le frôlent, l'eflleurent, glissent sur lui en vertu d'une loi mystérieuse comme s'ils avaient conscience de la réserve que commandent sa faiblesse et son innocence. Les émotions, les pires épreuves même en usent avec lui comme les animaux et les gros chiens qui complaisammcnt le ménagent, ou, s'ils sont oblie-és de le malmener, trouvent ce]~)ondant le: moyen de le faire avec moins de rigueur que pour les hommes. Les impressions de l'enfant, réduites déjà pour cette cause, sont en outre rarement personnelles; la plupart du temps ses pensées et ses paroles ne présentent qu'un reflet et un écho. 11 renvoie les images qu'il a reçues autant et plus par les yeux d'autrui que parles siens et ne fait que répéter ce qu'il a entendu dire. Et le tout, pensées et paroles, subit la plupart du temps, en passant par lui, la déformation et le rapetissement propres à son âge.

Il arrive en outre que, renfermé sans calcul, il a la timidité de ce qu'il découvre en soi du monde et que la pudeur de ces révélations premières le retient au moment de les exprimer,

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OU du moins de l'essayer. Ainsi malgré lui, par la force des choses, nousécliappe-t-il sanscesse, jusque sous notre examen et sous l'élreinte de nos bras. C'est un adorable et perpétuel absent de ce qui nous tourmente et que nous nous appliquons d'ailleurs à lui cacher. Alors pourquoi prétendre qu'il ait en ces matières une faculté d'expansion assez puissante et assez déterminée pour rechercher notre jugement et l'atteindre? Nos contingences sont des sommets qui dépassent sa taille.

11 est d'ailleurs, quoique à son insu, d'une admirable logique et demeure « lui-même » avec fidélité. Son rôle, sa fonction, son devoir d'enfant, il les remplit, dans une aimable fièvre, en dépit des obstacles et des dangers ; et c'est la force, et l'autorité de son sourire, de s'imposer sans détonner jamais. On accepte tout de lui, même son égoïsme de surface et son apparente indifférence, et on ne lui en veut de rien, parce qu'on sait faire la part de sa touchante irresponsabilité. Il ne voit pas encoi'e les choses sous leur vrai jour et n'est pas armé pour en saisir les rapports; il ne regarde pas assez longtemps, il lui manque la patience, la réflexion, la méditation par lesquelles on approfondit pour conclure. Ses gros chagrins, ses peines si fraîches et si débordantes, tout comme ses joies aux brusques bouffées, n'ont un pareil éclat qu'à la condition de durer peu et de s'épanouir dans un arc-en-ciel aussitôt éteint qu'ai-

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