‹ Les grandes heuresChapitre 68 sur 74 · LES ENFANTS ET L.\ GUERRE · texte numérisé non relu

LES ENFANTS ET L.\ GUERRE

lumé. Ces courtes expériences ne sont que le doux apprentissage des épreuves futures.

Oue Ton me permette un souvenir. Quand je me reporte aux plus pénibles jours de la guerre de 1870, pendant laquelle j'avais onze ans, je suis bien forcé de m'apercevoir que je gardais, au cours de ces sombres heures, les droits de mon âge à la gaieté, et cependant je puis dire, sans avoir besoin de m'excuser pour cette constatation personnelle, que ma nature me prédisposait plutôt à l'émotion, et que j'étais doué d'une sensibilité très avancée : eh bien, malgré cela, malgré la désolation peinte sur le visage de mes parents, pendant les repas et les veillées d'hiver, et la noire mélancolie de notre existence troublée, j'enfaisla remarque aujourd'hui avec étonnement et regrets... je n'étais pas triste. Sans doute je l'étais bien tout de même un peu, mais pas trop... et par conséquent pas assez. Et si j'entreprends de rechercher les faits saillants qui se sont alors gravés en moi, je suis effrayé du peu que je retrouve au fond de ma mémoire. Il n'est donc pas impossible de supposer que, dans un demi-siécle, des hommes qui avaient huit à dix ans en 1916 seront déçus par la pauvreté de leurs souvenirs de la guerre, Peut-être s'en voudront-ils et accuseront-ils, comme moi, l'égoïsme de leur enfance? Ils au-

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ront torl. Les enfants doivent être enfants, avec tout ce que comporte de richesses et de lacunes, aussi nécessaires les unes que les autres, cet âge sacré.

Tl convient en outre de distinguer entre les garçons et les filles. Celles-ci, en général, sentent plus prot'ondéinent et retiennent mieux. Leur vie, même dans la franchise des premières années, est plus calme, plus égale, moins extérieure ; elle prête au repliement et à la rétlexion. La petite fille, devenue femme, garde toujours une mémoire beaucoup plus exacte et plus tendre des choses de son passé. C'est qu'elle est restée plus souvent à la maison et dans sa chambre que son frère, et qu'elle a vécu plus près du foyer. Avant moins à donner à l'action, elle peut accorder davantage au rêve, à la pensée. Son âge mûr profite donc des économies de son enfance. Voyons dans ce fait un privilège providentiel, car la fillette aura besoin, au cours de sa vie d'épouse et de mère, de se souvenir deux fois plus que Thomme. Ne doutez pas que celle de 1917 ne se rappelle la grande guerre avec plus de précision et de gravité que le petit garçon, bien que celui-ci en ait paru peut-être à l'époque plus curieux et plus bavard. Mais, entre tous les enfants, ceux du peuple, plus que les autres, dans les campagnes et surtout dans les villes, auront reçu des événements qui révolutionnent les classes autant que le monde une impression directe et brutale ; leur

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