LES ENFANTS ET LA GUERRE
vie aura été troublée d'une façon plus intime et plus pénible, et cbangée souvent avec une rudesse plus radicale. Ils auront éprouvé à toute heure le contre-coup de la guerre qui aura déchaîné leurs premières explosions et fourni dajLs la rue le sujet de leurs jeux violenls. Ils en garderont une notion bien autrement vive que la plupart de leurs frères inconnus de la bourgeoisie et des sphères supérieures.
Seuls se souviendront et complètement, jusqu'à Taigu de la réalité, les enfants des régions envahies et des terres de bataille, ceux qui ont dû fuir et ceux qui ont dû rester, ceux qui ont été enveloppés demi-nus dans un chàle, un jupon, et traînés par la main entre les roues des charrettes, emportés aux lueurs de l'incendie, aux abois terribles de la canonnade, le long des routes où s'engoufîrait un peuple fouetté de panique... ceux qui ont été poursuivis, et qui ont échappé, et ceux qui ont été pris, retenus, qui ont enduré l'esclavage, qui ont eu l'iiabitude de voir des hommes couverts de "SSng, des blessés, des morts, des églises sans clocher, des maisons sans toit, la grande horreur et la désolation qui n'a pas de nom... ceux-là, eussent-ils à peine l'âge de comprendre, auront reçu la marque indélébile et n'oublieront jamais. Ils pourront parler de la guerre, ils l'auront faite, au prix de leur vie.
xMaintenant, dans quelle mesure, quand on peut s'en dispenser, doit-on mêler les enfants
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à la guerre, aux soucis, aux obsessions et aux angoisses dont elle est la cause? — Le moins possible ; juste assez pour que, selon leur âge, le degré de leur intelligence et de leur sensibilité, ils en sachent l'essentiel, et rien de plus. On serait coupable de paralyser, sans bénéfice, leur sourire, et d'enténébrer leur âme. Ils souffriront bien assez tôt. Ce n'est pas à nous d'avancer pour eux le temps de la douleur.
LES FORCRS TÉNÉBREUSES
97 janvier 19i7.
11 n'est plus permis, laiit elle est banale, de rabâcher cette vieille vérité : que la Vie, non seulemenl atteint, mais dépasse, dans l'enchaînement de ses combinaisons, les roueries et les raretés de l'imagination la plus débordante. Elle fait tout, la vie, tout ce qu'on en espère, et que l'on n'oserait pas en exiger, et aussi tout ce qu'on en redoute. Nul n'est assez instruit pour soupçonner ses ressources. Elle fait du vulgaire et du sublime, du roman, de l'art, de la poésie et de la prose, du vil et du glorieux, de l'impossible, du chimérique, du réel et de l'irréel, du raisonnable et de la folie ; et tout cela à la fois, sans se tromper. On dirait même que fréquemment elle s'applique et se grise à se renier, à se dénaturer, à se révolter, à s'évader de ses conditions et de ses façons ordinaires, comme si l'invraisemblance et l'inouï l'excitaient et
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l'obligeaient à céder à leurs bravades. Dans le domaine du terrible et de l'extravagant rien ne la rebute, rien ne la limite. Elle est d'une audace surhumaine, d'un cynisme et d'une fertilit('de mouvements qui ont quelque chose de démoniaque. Mais c'est surtout le Drame que la Vie affectionne et qu'elle réussit. A chaque instant, pour avoir la joie féroce de se les représenter à elle-même, elle en compose qui sont des chefsd'œuvre.
Entre des milliers d'autres, celui qui, par ses soins et sa résolution cachée, est en train de se jouer en Russie, et dont le dénouement, très éloigné, reste en dehors de toutes les prévisions, le drame des Forces Ténébreuses — puisqu'il a su, du premier coup, se trouver lui-même ce beau titre — attire et retient l'attention palpitante de tous les spectateurs qui remplissent la salle du monde. Drame historique, touffu, varié, aux cent actes divers, évoluant dans tous les milieux, semblant à de certaines heures s'accomplir en dehors de la guerre et ne cessant de s'y rattacher par des liens étroits et durs, des nœuds inextricablement serrés, par des mobiles plus lourds et plus tendus que des chaînes. Pour personnage principal, une espèce de faux moine, entré violemment dans les annales douteuses de la Postérité, moujik à peine décrassé, venu on ne sait d'oi^i pour aller là où il croyait savoir et où seuls savaient les souffleurs qui l'animaient et le poussaient. Un homme étrange, au large
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front cloilc de deux beaux yeux, portant bien nu-tète la barbe et les cheveux longs de Tapôtre, ayant la voix llexible et le regard pesant, inoubliable sans qu'on ait eu besoin de le voir, et lixé pour toujours comme un de ces types créés et modelés par le pouce d'un Tolstoï ou d'un Dostoïevski, dont la stature, la silhouette et la personnalité sont génialement établies, à jamais. Téméraire et prudent, hardi et plein de ruse, de petites précautions.et dédaignant les grandes, mystique et sensuel, aussi craint que méprisé, brutal et câlin, séduisant et abject, infesté de vices par lesquels il était arrivé à conquérir l'ascendant que donnent les vertus, orgueilleux de son insolente faveur etsurélevé par sa légende, robuste et caressant, langue de miel et pattes d'ours... ainsi se dessine et se srrave en nous quand nous le considérons, même à terre et abattu, Raspoutine.
Son corps aux traits défigurés n'empêche pas qu'on le relève et le remette debout. Il continue d'ailleurs d'agir, de passionner, d'exercer son influence comme s'il était vivant. Il n'a pas de si tôt perdu ses moyens de dissolution, de ruine et de ravage. Un pouvoir aussi elfectif et aussi bien articulé ne cesse pas dujourau lendemain avec le départ de la personne; il garde une façon de vitesse acquise et de rayonnement. De quoi était faite cette autorité? D'où venait ce prestige avéré, mystérieux?... On ne le savait pas plus qu'on n'eût été à même de déterminer en
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quoi résidait le charme inexplicable et reconnu de cet intrigant de liaut étage, Machiavel asiatique et rural, Éminence grise des souverainetés de proie, Ruy Blas de petits escaliers, d'étuve et de bains, ayant ses entrées et ses sorties partout, aux palais, dans les salons et les bouges, dans les chancelleries et les camps. Pas de consigne pour lui ; l'inllexible cosaque le laisse toujours passer. Il s'introduit, monte et circule sans qu'on l'inquiète, il va et vient, calme, sûr et sans bruit ; même quand il est botté il a l'air, comme les malfaiteurs, de marcher pieds nus, au milieu des pièges qu'il trame et de ceux qu'il évite. Mêlé par habitude, par curiosité perverse, par bassesse de goût et de tempérament, aux scandales, aux orgies, aux besognes sombres et profondes, voué aux complots et aux machinations de toutes sortes dont il est le promoteur en attendant qu'il en devienne finalement la victime, il fut un de ces agents secrets du Mal, que leur destinée, quoique de second plan, emporte un jour au premier, comme un cheval emballé qui fait parcourir à son cavalier, trop vite et malgré lui, des étendues soudaines dans lesquelles celui-ci perd en même temps la tête et le souffle, s'efTare, et tombe... Prédestiné au tragique et marqué pour la défaite en plein triomphe, Raspoutine était de ces grands aventuriers inachevés et de raccroc qui sont condamnés d'avance à l'exil, aux travaux forcés, au gibet, et même après la mort trouveront leur Sibérie.
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(-e qui donnait à l'inspiré slave un plus saisissant relief, c'est le caractèi'e religieux dont il avait su se recouvrir avec une impudente liuniilité, comme d'un habit monastique, et grâce auquel sa parole, ses actes et son geste prenaient aussitôt un air inévitable de direction spirituelle, de sagesse, et de commandement. 11 paraissait, en exécutant ses projets scélérats, remplir un divin ministère. Les terribles serments, arrachés par la contrainte, avaient plus de chance d'être tenus, étant prêtés devant l'icône. Ainsi fut-il, à côté du malfaiteur politique, un sacrilège éhonté, un profanateur continuel et impénitent. Avec ce monstre, aussi fameux par les péripéties de son existence que par l'horreur fatale de sa mort, nous nous trouvons, en plein vingtième siècle, reportés aux époques les plus sinistres du Moyen Age, au temps des grandes épouvantes et des grandes lâchetés, des favoris, des devins, des sbires, des faiseurs d'or, des astrologues, des boufïons, de la crypte et du cachot, du philtre et du sabbat, de la main traîtresse et du gant venimeux, de toutes les superstitions et de tous les déchaînements, sans compter que, par surcroît, cela se passe en des régions lointaines, mystérieuses, qui nous sont mal connues, au pays de l'immense et de l'illimité, des steppes de la terre et du ciel, des horizons plats et désolés d'une morne étendue, au royaume de la distance et de l'incommensurable, des écrasants et lugubres hivers. Et cette
impression poignante, méditative, de recul et \ de passé n'empêche pas de laisser voir et de sentir, dans une commotion de toutes les minutes, la fièvre, les ardeurs, le tourbillon, les colères et les furies du présent qui s'y mêlent.
L'association de ces deux ordres d'idées, dont nous subissons le choc, produit sur nous un effet durable et persuasif. En regardant alors le titre magnifique du drame : Les Forces Ténébreuses, j l'esprit sonore et profond de ces deux mots, aussi bien que celui des pensées qui leur sont affectées et qu'ils ramassent, nous frappe et nous fait vibrer comme une plaque de métal. La Force d'une part, et de l'autre, la Nuit... ! Effro^^able et gigantesque union... Satanique entente de deux puissances qui se rapprochent exprès et se liguent dans l'intention de détruire, de faire de la mort, et d'accomplir cette œuvre néfaste en silence, dans les ténèbres, loin de la moindre clarté, toujours par en dessous, ou derrière quelque chose, que ce soit une lourde porte, un mur épais, une voûte, un masque, un rideau, ou une conscience...
Inpénétrables ouvriers de l'anarchie universelle qui n'opèrent que dans la traîtrise et le guet-apens, les logis écartés, les chambres closes, les souterrains, et avec la complicité servile de l'obscur et du muet, de tout ce qui cache et se cache, étreint, paralyse, assourdit, et bâillonne. Aussi remarquez comme au cours de l'exécrable feuilleton tout se suit et se tient, la
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logi(iiie (lu romanesque hideux, des incidents, dos situations, des coups de surprise et de terreur, jusqu'au cliapitre final : le Festin de la Aforf, où rien ne manque de ce qui se doit. II y a des partisans, des princesses, une danseuse, un rendez-vous dans un lieu désert, une table parée, des victuailles, des vins, de Tivresse, des disputes, des injures, des noms prononcés, des menaces, des poignards et des revolvers, des détonations, de la vaisselle et des cristaux brisés, des blessures et des vomissements, quelqu'un d'énorme qu'on assassine, un pauvre chien qu'on tue, et du sang- partout, sur la nappe, dans les assiettes, sur les habits et dans la neige... Et quoi encore? Un cadavre enveloppé, emporté dans une voiture, jeté à l'eau... mais reçu et saisi à bras ouverts par le spectre de Gapone, et représenté le lendemain comme un portrait dénonciateur, encadré dans la glace!... Et puis des policiers, des hommes d'Etat, des nobles et des gens sans aveu, des députés, des bohémiennes, de la politique et delà galanterie, des intérêts d'empire, de dynastie, de religion, de sectes, d'argent, heurtés, liés, déliés... embrouillés les uns dans les autres et se dévorant entre eux, parmi des vapeurs de songe, terrible et grandiose, dans une brume de secrets, d'énigme et de mystère... Voilà la pièce, la tragédie des Forces Ténébreuses, toujours en cours de représentation et dont l'Allemagne continue de diriger quotidiennement l'intrigue, d'écha-
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fauder et de transformer sans cesse le colossal scénario... La Douma est un des théâtres, à coup sûr le plus grand, le plus retentissant, où sont appelés à se succéder demain les tableaux de l'Inattendu qu'on attend!
Et nous avons confiance que dans cette lutte suprême qui se précipite et se définit si clairement d'elle-même, les Forces Lumineuses éclateront, pour dissiper et mettre en fuite les Puissances des Ténèbres.
3 Jévrier 1911 .
En dehors de l'armée proprement dite, nationale, composée de tous les soldats valides, et qui se bat pour la défense du pays ou la reconquête de ses provinces occupées, il y a, vous le savez, une autre armée plus nombreuse encore, et qui de son côté, quoique civile, éparse et souvent mal distribuée, rend cependant en partie de réels services. Elle a pour soldats tous ceux que leur âge, leur état de santé, ou une situation spéciale tient éloignés de la ligne de feu et même de ses approches. La plupart de ces hommes, sans doute, ne se désintéressent pas pour cela de « la grande chose ». Justement désireux au contraire de racheter leur absence du front, ils s'emploient au mieux, selon leurs moyens, à l'œuvre de résistance commune et de salut public. Est-ce suffisant? Oui, pour quelques-uns. Non, pour les autres. Et pourquoi ne
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l'est-ce pas? Parce que la généralité de ces forces ne s'exerce que d'une manière individuelle, restreinte, et dans un petit rayon. Que chacun travaille et se dépense là où il est, ainsi qu'à son habitude, et dans sa voie, rien de plus logique évidemmentet déplus raisonnable. Mais cependant, même dans ce cas réservé, Tinitiative et la recherche font défaut. On reste trop dans la routine du passé. Aussi n'ob- Lient-on qu'un résultat court, sans prolongement.
Oui se préoccupe, en poursuivant son action, de l'élargir ? Oi^i sont-ils les ardents qui se désolent d'être cantonnés dans le même coin et se plaignent de n'en faire jamais assez, de ne pas trouver un usage plus efficace et plus étendu de leur intelligence, de leur énergie? Où sont ceux qui bouillent, impatients de fournir et de rapporter davantage, de s'évader du cercle ordinaire où ils n'ont plus rien d'imprévu à attendre et à obtenir? Certes, on en trouverait, mais en nombre infime... et c'est là le signe grave. Nous manquons de tempéraments hardis, opiniâtres, zélés, de voltigeurs, d'ascensionnistes dans tous les genres d'opérations et d'entreprises d'où dépendent notre grandeur et notre vitalité, notre santé matérielle et morale. De bons ouvriers en chambre... ah! nous en avons... tant que nous voulons... mais des bougeurs, des dégourdis, des aventureux, des coureurs de routes et de pays, des fureteurs et des pénétrants,
loiijouis impaiieuls de partir cl plus encore (l'arriver, des hommes Loiijours libres, à n'importe quelle heure, ou sachant se libérer, sans attaches ou les rompant pour une nécessité supérieure, sociale et patriotique... des employés d'un dévouementà touteépreuve,commisdu bien public, par-dessus le bien particulier, des voyageurs enfin, mon Dieu, oui, des commis voyageurs... où sont-ils ceux-là, ces précieux et indispensables auxiliaires ? Depuis des mois, et aujourd'hui d'une façon plus pressante qu'hier, nous les réclamons en vain. On serait aveugle et coupable de s'imaginer que la campagne d'après-guerre ne pourra s'organiser qu'à la cessation des hostilités et une fois la paix conclue. C'est dès à présent, tout de suite, qu'il faut la concevoir et la commencer, vivement et partout à la fois.
Ne nous lassons pas ^e le répéter; non seulement le marché français, mais celui de PEurope entière et de l'Amérique étaient, avant 1914, presque totalement envahis par l'Allemagne; or, voici que cette guerre affreuse peut du moins, en dépit des calamités dont elle est l'inévitable cause, nous procurer une occasion unique et sûre de réparer certains dommages et de reconquérir l'influence et la maîtrise commerciales qui nous ont été ravies. Mais cette occasion, pour être fructueuse, doit être saisie sur-lechamp ; tout retard la complique, en atténue et en limite l'effet. Il convient donc de faire un
appel ininterrompu aux bonnes volontés stationnaires, alin de les secouer et de les lancer dans les directions qui sont les seuls' cliemins de la paix future et durable... Car c'est là-dessus qu'il importe de ramenertoujours l'attention quand elle résiste ou s'échappe : les commis voyageurs en tous genres, que nous demandons avec cette franche insistance, nous sont aussi utiles et nécessaires que les soldats de la tranchée; ils sont également des lutteurs, des défenseurs, ils forment les effectifs de l'autre guerre qui, elle, continuera après la guerre de poudre et de sang, grandira de jour en jour et ne devra jamais cesser ; ils sont, en matière commerciale, par emploi et destination, des « agents de liaison », au sens actif et complet du mot. Mais cette certitude et ces vœux, une fois exprimés dans la théorie, nous voyons alors avec tristesse que rien dans la réalité n'y répond et ne semble même disposé à les satisfaire. Les « commis voyageurs » n'existent pas, ne se morîtrent pas, ou en si petite quantité que leur tentative est vouée d'avance à l'insuccès... et ne servira au contraire que d'exemple désastreux. Et pourtant il doit bien y avoir chez nous, et plus qu'on ne le croit, de ces esprits allègres, souples et décidés, prêts au courage et au dévouement spéciaux exigés par un combat pacifique, et qui, dans leur retraite, se rongent d'impatience à se sentir inutilisés, perdus... S'ils sont tels que vous les prétendez,
me direz-vous, pourquoi ne partenl-ils pas? Oui les en empêche? — Évidemment, ils le devraient. Mais tout en leur adressant un reproche mérité, ne les condamnons pas. Avant de tirer sur eux une traite d'audace, de risques, cl de désintéressement, observons si nous faisons nous-mêmes tout le possible pour les aider et leur rendre la tâche engageante. On est prié, des deux côtés, d'examiner et de reconnaître ses torts.
En admettant que ces agents possibles de l'extension commerciale, bien doués, mais indécis, blasés sur le tard, ou dégoûtés trop tôt, ou effrayés par des difficultés qu'ils jugent insurmontables, montrent quelque appréhension, c'est une raison de plus pour aller les rassurer dans le trouble et la timidité qui les paralysent. S'ils ont besoin dètre mis en confiance, et entraînés, le devoir commande à ceux qui ont pour cela qualité et autorité de le faire. Au lieu de compter toujours sur le voisin pour le suivre, chacun de nous irait plus vite en ayant l'ambition de le précéder. Quels sont les conducteurs, les directeurs-nés, rompus à tous les jeux de la carrière, et possédant la compétence professionnelle, capables de se mettre à la tête de ce 2:rand mouvement des commis vovageurs...de les lever, de les tenter, de les enrôler, de les répartir, de leur tracer, s'il en est besoin, leur itinéraire et leur but respectifs, de leur déterminer la besogne, selon le temps, les obs-
tacles, le lieu, et toutes les variétés des conditions? Je n'en sais rien, mais je suis bien sOr qu'ils existent. Quelle œuvre splendide et capitale ils pourraient créer, mettre sur pied, s'ils le voulaient !
Du haut en bas, d'ailleurs, à tous les degrés, tout le monde, dans sa classe et à son rang, peut être le commis voyageur de quelque chose, d'un ensemble ou d'une spécialité, d'un produit ou d'une idée, d\me série d'objets ou d'un ordre de sentiments... C'est un service moins difficile qu'on ne se le figure et que, dans tous les milieux, hommes, femmes, jeunes gens et vieillards, sont capables de très bien faire, au cours de la vie et des occupations quotidiennes. l'I devrait être entendu que ce rôle social et propagateur s'impose à tout citoyen, homme ou femme, et qu'il fait partie de ses premières obligations patriotiques. En travaillant, selon le métier choisi pour soi, pour ses intérêts, pour son plaisir, sa vanité ou son honneur, on apprendrait ainsi à travailler en même temps pour la communauté, pour les intérêts publics, pour le bénéfice, l'honneur et la gloire de la nation. Il serait souhaitable que chaque individu, quel que fût son champ, se considérât toujours en fonction d'employé, de chargé d'affaires français et qu'il ne perdît jamais cette orientation. Industriel ou négociant, penseur, artiste, écrivain, homme d'usine, d'atelier ou de bureau, de profession libérale ou rentier, pas un
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(le nous, en somme,, qui ne soit tenu, s'il veut payer complètement et sans fraude sa dette au j)ay.s, d'être un commis voyaiçcur de ce qu'il l)roduit ou vend, de l'article honnête qu'il tient, de la juste cause qu'il plaide, des saines doctrines qu'il expose, des principes qu'il défend, de l'inlluence salutaire et de la bienfaisante aulorité qu'il possède.
Et à ceux qui s'étonnent peut-être ou sont choqués de me voir établir une espèce de rapprochement entre des choses d'ordre terre à terre et d'autres toutes morales, m'alléguant que ces dernières sont trop élevées et trop pures })Our être assimilées à des « marchandises », je ne craindrai pas de répondre que cependant un certain mode de commerce, spirituel, le seul qui leur convienne, en est parfaitement licite, et leur est applicable sans que la « marchandise ); supérieure qui fait l'objet de ce spécial trafic entre les intelligences et les sensibilités, soit par là le moins du monde rabaissée.
S'il est possible, en idées et en sentiments, d'exporter désormais dans des proportions plus étendues et dans des conditions plus favorables, du beau, du bon, de l'utile et du vrai, de marque absolument française, et de procurer à meilleur compte et plus aisément ces produits magnifiques et rares, afin qu'en retour ils rapportent davantage au pays qu'ils représentent et dont ils sont originaires, je ne vois pas qu'il y ait lieu de s appliquer avec moins d'ardeur
à ce noble commerce qu'à l'autre, celui des affaires proprement dites : le colonial, Texplorateur, le navi^^ateur, le missionnaire, et même ceux qui, sans s'éloigner, sont à poste fixe les volontaires d'une belle passion, tout croyant, tout apôtre, tout instructeur de science et tout maître de charité font office de commis voyageur; [\s placent à bon escient leurs doctrines, leurs leçons, leurs conseils, leurs exemples, leurs « articles » de foi, de bonté, de beauté, de vérité, d'espérance, d'honneur et de soulagement. Et placiers d'idéal, d'esprit et de cœur [)ratiques, ils entendent bien que, s'ils fournissent leur marchandise spéciale gratis, ils ne la donnent cependant pas pour rien, qu'elle rapporte mieux que de l'argent et qu'ils font ainsi quand même une opération merveilleuse. Plus il a l'air, par l'étendue disproportionnée de ses sacrifices, d'être dupeet victime, plus le commis voyageur spirituel et moral est au contraire satisfait et se juge à bon droit récompensé. Il n'est pas un missionnaire, quand il a la chance d'écouler son sang pour sa foi, qui n'estime avec raison avoir réussi une affaire excellente. Elle ne lui coûte aujourd'hui que la vie, et demain, pendant des années, elle rapportera des existences et des vocations à la cause divine dont il a été le commis voyageur et martyr. 11 n'est pas un soldat qui, en tombant pour son pays, n'ait la consolante certitude du bénéfice incalculable d'honneur et de grandeur que, par
l'abnégation d'une telle mort, il se procure à lui-même, aux siens, et à sa patrie.
Ainsi donc, deux impérieuses nécessités, deux souverains devoirs dans le temps présent:
Sur le terrain matériel des marchés du monde, créer, développer, intensifier, organiser une action et une expansion nouvelles , un fonctionnement commerci^J, perfectionné et régulier.
Sur le terrain de Taclion et de l'expansion des desseins, des idées, des sentiments, de la langue et des points de vue français^ être tous résolument des commis voyageurs et agir en revendiquant ce titre, en étant fiers de le justifier.