LA «MATIERE PREMIERE» DE L'AMERICAIN
Après ce premier examen sommaire de la couche sociale qui forme l'extérieur, le « gratin », la crème, et dans tous les cas la partie essentiellement superficielle de la société américaine, il faut essayer de pénétrer plus profondément dans cette agglomération d'êtres humains. Et, après avoir noté les manies enfantées par la vanité, il faut chercher les mœurs imposées par la nécessité. Bien que cette enquête ne doive pas avoir d'apparence scientifique, elle ne doit pas non plus s'affranchir de toute méthode. Et puisque nous voici amenés à étudier des êtres dans un milieu et à une époque déterminée, ce que nous devons chercher tout d'abord c'est l'espèce, c'est la race de ces êtres, c'est la matière première de cette société. D'autant plus que la société américaine serait à peu près incompréhensible pour l'observateur qui ferait abstraction, non seulement des circonstances dans lesquelles elle a été fondée, mais encore et surtout des éléments qui ont servi à l'établir. Tandis qu'en se référant perpétuellement à ses
origines, les phénomènes actuels qu'elle présente s'expliquent tout naturellement, et à chaque pas, dans cette étude, on peut constater que ce qui se passe au sein de cette société au commencement du vingtième siècle, n'est que le développement logique, irrésistible et en quelque sorte fatal des conditions dans lesquelles elle naquit dans la première moitié du dix-septième.
Les Etats-Unis ont été fondés par quelques groupes d'émigrés anglais, dont les principaux étaient des puritains chassés de leur pays non seulement par le dégoût que leur inspirait la corruption de la société anglaise, mais encore par les persécutions dont ils étaient victimes- De tous ces groupes, le plus intéressant, celui dont le souvenir s'est le plus ûdèlement transmis de génération en génération, celui dont l'empreinte est encore la plus visible, était une communauté religieuse, une église fondée à Leyde, dans les Pays-Bas, dès 1608, par des séparatistes anglais et dont le pasteur s'appelait John Robinson. Ces puritains, avant de s'embarquer sur le navire célèbre, le ce May-Flower », pour îa terre qu'ils devaient baptiser eux-mêmes du nom de Nouvelle Angleterre, allèrent donc passer en Hollande, dans un pays libre, une sorte de période d'apprentissage, qui ne dura pas moins de douze ans, de 1608 à 1620. Mais ils s'étiolaient dans les villes hollandaises, ils voyaient grandir leurs enfants en se demandant ce que l'exil en ferait. T.a nostalgie les ravageait k ce point que quelques-uns préféraient retourner en Angleterre où on les met-
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tait en prison. C'est alors que l'idée leur vint d'aller fonder une société nouvelle dans les possessions anglaises du Nouveau Monde, oti la terre était à qui voulait la prendre. Et cette société devait être une société chrétienne primitive, chrétienne jusqu'au communisme, jusqu'à la disparition du tien et du mien qui divise le monde.
Donc ces puritains, qui avaient en horreur la vie sociale politique de l'Europe, arrivèrent les uns à Plymouth, les autres dans la baie de Massachussets, après avoir négocié, pendant près de trois ans, avec le gouverneur de la Virginie nommé Sandys. Ce gouverneur, homme libéral et généreux, leur avait accordé une constitution qui le fit accuser d'avoir voulu créer une école de sédition. Cette constitution ne fut pas appliquée en Virginie puisque les hasards de la mer n'amenèrent pas les puritains dans cette contrée, mais elle fut installée avec les émigrants à Plymouth et dans la baie de Massachussets, et la vie, dans la nouvelle société, commença par une sorte de communisme pratique, résultant d'un contrat d'association formel. Ce contrat établissait une association qui devait durer sept ans pendant lesquels tous les profits et bénéfices de qui que ce soit dans les métiers, le commerce, la culture, la pêche ou autres arts, s'ajouteraient au capital commun. Au bout de sept ans le capital et les profits, maisons, terre, marchandises et biens mobiliers, devaient être également répartis entre tous les associés.
Ce contrat fut exécuté, et pendant sept ans, les
puritains venus de Leyde vécurent dans le communibme le plus parfait; ce n'est pas à dire qu'ils vécurent dans la joie la plus profonde, car déjà la civilisation naissante avait créé des besoins contraires au communisme. Des jeunes gens, les plus propres au travail, disent les chroniques, se plaignaient d'épuiser leur temps et leurs forces à travailler sans récompense pour les femmes et les enfants des autres. L'homme fort ne recevait pas plus dans le partage des vivres et des vêtements que le faible qui ne faisait pas le quart du travail de l'autre. Et quant aux femmes, obligées de servir d'autres hommes que leurs maris, de préparer leurs repas, de laver leurs habits, elles voyaient là une sorte d'esclavage et beaucoup de maris ne le supportaient pas volontiers.
Il faut croire que cet état rudimentaire de communisme absolu est une formation nécessaire aux sociétés qui commencent, puisque dix ans plus tard, en 1630, d'autres puritains qui n'étaient pas passés par la Hollande et vinrent débarquer à la baie de Massachussets, à l'endroit où s'élève aujourd'hui Boston, eurent recours au même système.
Ce souvenir historique est peut-être l'argument le plus irrésistible qu'on puisse apporter de nos jours contre l'établissement parmi nous du communisme, ou de sa forme plus civilisée qui s'appelle le collectivisme, avec suppression de la propriété individuelle. Car, de même que les aliments, les vêtements et les habitudes qui nous furent nécessaires dans notre enfance deviendraient dans notre âge mûr inutiles et gênants, de même les institu-
tions qui ont servi aux peuples naissants ne sont plus applicables aux peuples adultes- Et proposer à des citoyens du XX® siècle de revenir aux systèmes qui permirent à leurs ancêtres de fonder peu à peu les civilisations dont ils jouissent, c'est vouloir persuader à l'homme fait de coiffer un bourrelet et de s'offrir une nourrice. C'est vouloir substituer le char à bœufs à la locomotive, et la fronde aux fusils se chargeant par la culasse. Les esprits qui discutent sérieusement de pareilles énormités sont victimes de ce que les savants appellent des survivances ancestrales, et de ces fantaisies de l'insondable nature qui semble parfois s'amuser, dans des heures de désœuvrement, à reproduire ses ébauches primitives dans ses créations les plus récentes, comme l'enfant riche, fatigué des jouets luxueux et compliqués qu'on lui donne, emprunte à un camarade pauvre le poupard de deux sous dont il fait ses délices-
Quoi qu'il en soit, le fait constant et historique, dont on retrouve la trace dans le monde américain et qui explique les vertus et les défauts de cette étonnante société, est celui-ci : la race américaine procède de groupes humains à formation essentiellement comm.unautaire et religieuse. Mais les habitants des Etats-Unis sont aujourd'hui au nombre de 66 millions, et les ancêtres débarquèrent au nombre de quelques centaines seulement, nombre réduit de moitié au bout de six mois par le scorbut, les fatigues et les fièvres. Or, quelque fécondité qu'on puisse supposer à l'homme régénéré par le contact
de la nature vierge, il y a entre ces deux chiffres une disproportion qui ne peut s'expliquer que par l'afflux incessant de nouvelles recrues. Les arrièrespetits-fils des puritains de 1620 ne sont donc plus seuls en Amérique. Ils composent l'élite de la race; ils en sont le squelette, mais le corps même de la nation a été formé par des éléments qui leur étaient totalement étrangers. Seulement, et c'est ici un des phénomènes les plus extraordinaires de l'évolution humaine, tandis qu'en versant un sang vulgaire dans * une race animale quelconque on l'abâtardit, nous allons voir en Amérique une élite préexistante imposer aux masses qui viennent la rejoindre, son esprit, ses mœurs et même ses caractères anatomiques et ethnographiques. Nous allons voir une nation faite par son aristocratie, et nous assisterons à la vérification du vieil adage : Hiimanum paucis vivit genus. Toutes les aristocraties ont été jalouses de leur sang par crainte de voir la race se vulgariser. L'aristocratie américaine a prodigué le sien et, au lieu de descendre au niveau de ceux auxquels elle ouvrait les bras, elle les a fait monter jusqu'à elle. C'est pourquoi les élus des premiers jours, les puritains de l'église de Leyde, revivent encore tout entiers dans cette nation admirable sur laquelle l'Europe, depuis tantôt deux siècles, ne cesse de verser ses déchets et son rebut.
Quand un steamer chargé d'émigrants arrive, il est d'abord soumis à une quarantaine. Cette quarantaine a pour but d'éliminer toutes les personnes atteintes de maladies incurables ou conta-