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LES ISRAÉLITES ET LA SOCIÉTÉ

En pénétrant dans la « Société b américaine, l'observateur est tout d'abord étonné d'y constater ''existence de certaines cloisons, analogues à celles qui séparent les sociétés du vieux monde en compartiments dont les habitués ne voisinent pas entre eux. A Paris, nous avons le faubourg Saint-Germain, ou pour parler plus simplement, le Faubourg. C'est une coterie de familles, généralement titrées, qui se fréquentent entre elles et se montrent assez réfractaires à l'introduction de l'élément bourgeois. On peut pourtant pénétrer dans le « Faubourg » sans lui appartenir, à la condition d'être un étranger, un homme politique réactionnaire ou même un homme éminent dans n'importe quelle branche de l'activité humaine, avec cette réserve, toutefois, qu'il faut s'être fait connaître comme défenseur des partis ou des causes qui répondent aux aspirations du a Faubourg ». En dehors de ces exceptions, d'ailleurs de

plus en plus fréquentes, le reste de l'humanité ne compte pas pour lui. S'il en pénètre, par suite de circonstances particulières, des bribes dans ce noble réduit, c'est à titre de curiosité, de phénomène et de distraction.

Cependant le Faubourg n'est pas resté intact. D'abord il a connu les dégradations qui naissent des changements de milieu et de temps. Il a en partie quitté la rive gauche de la Seine où il était concentré, pour s'éparpiller dans des quartiers nouveaux, aux Champs-Elysées, dans la Plaine Monceau. Les familles aristocratiques n'y habitent plus toutes des hôtels; elle se trouvent quelquefois entre deux couches bourgeoises dans la promiscuité des maisons de location. Le Faubourg a été disloqué, comme beaucoup d'autres choses, par les vingt années du Second Empire. Un certain nombre de ses représentants, quand ils ont vu que ce régime durait, se sont résignés à figurer aux Tuileries et à porter rétrenne des robes de leurs femmes dans le" salons impériaux. Peut-être étaient-ils les grands oncles de ceux qui se sont ralliés à la République au moment de sa dernière résurrection, et qui flirtent maintenant avec elle pour ne pas trop ressembler, aux yeux des électeurs, à ces a fossiles » dont parle un écrivain d'élite qui les connaît bien puisqu'il est des leurs.

En outre, il s'est créé des fortunes issues de l'industrie, du commerce et de la finance qui ont laissé bien loin derrière elles les patrimoines alimentés par la terre ou les revenus de moins en moins rémunéra-

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teurs des fonds d'Etat. Sous peine de tomber dans la pauvreté et la misère, les gens du Faubourg ont dû se préoccuper des conditions économiques nouvelles qui naissaient autour d'eux. De tous temps des nobles ont épousé des filles de roture richement dotées. Une partie de notre littérature et de notre histoire devrait être supprimée si ce genre de mésalliance était tenu pour nul et non avenu. Mais jamais ces marchés qu'on flétrit en même temps qu'on les envie n'ont été plus nombreux que dans notre génération actuelle et dans celle qui l'a précédée. Il y a là entre l'argent et la naissance un courant aussi irrésistible qu'un phénomène naturel d'endosmose basé sur des différences de densité, et il est inutile de chercher lequel des deux éléments prend l'initiative de la combinaison, si c'est l'argent qui cherche la naissance, ou la naissance qui cherche l'argent. Ils se cherchent tous deux avec une égale impétuosité, chacun apportant à l'autre ce qui lui manque, a Le désir du luxe », a dit M. de Tocqueville (i), « est un désir qui s'accroît en se satisfaisant. » C'est pourquoi le Faubourg Saint-Germain a été envahi, non seulement par de nombreuses filles de banquiers et d'industriels qui épousaient de jeunes nobles, mais même par des financiers qui demandaient et obtenaient d'aristocratiques jeunes filles. Il a été enrichi aussi par une autre catégorie d'aspirants à la noblesse. Ce sont ceux qui ont fait appel au Saint-Siège pour obtenir le droit d'accoler

(i) Alexis de. Tocque ville, De la Démocratie en Amérique.

un titre à leur nom roturier. Chez ceux-là, plus que chez les aristocrates de vieille souche, le rigorisme devient rapidement excessif. Les bourgeois leur pardonnent et sourient ; les domestiques s'inclinent en proclamant leur titre; seul le Faubourg fait des réserves avant de leur ouvrir ses portes.

Cependant chaque année nouvelle introduit dans la circulation pour près de deux milliards d'or nouveau, qui amènent avec de nouvelles ressources un renchérissement correspondant de tous les produits humains, car l'or restant la mesure des valeurs, c'est le prix des choses de la vie contre lesquelles on échange l'or qui monte ou descend. On ne peut pas négliger ce phénomène économique, ni exclure les gens qui directement ou indirectement s'emparent de ce nouvel élément de la civilisation. Devant eux le Faubourg Saint-Germain s'est ouvert, et ainsi s'expliquent les mariages exotiques, ainsi s'expliquent même ceux qui ont uni tant de familles nobles, choisies parmi les plus éclatantes, à des familles juives. Aucun être humain, capable de dépasser par la pensée ce qu'il lit dans son journal quotidien, ne pourra blâmer ces combinaisons qui s'imposaient par la force même des choses. En s'y résignant, que dis-je, en s'y résignant ? en les provoquant, en les recherchant, en s'y livrant avec empressement, le Faubourg Saint-Germain a donné la preuve d'une clairvoyance dont il s'était montré trop avare jusqu'ici, pour qu'on ne l'en félicite point avec sincérité. Ces mariages mixtes avec des étrangers, ces alliances avec des êtres de races différentes régé-

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nèrent le Faubourg Saint- Germain. Malheureusement ce qui l'a régénéré l'a tué, et ses prétentions, il faut le reconnaître, ne reposent plus sur aucune sélection naturelle.

On peut objecter qu'il existe encore un grand nombre de vieilles familles aristocratiques qui, en dépit des circonstances, se révoltent à l'idée d'une mésalliance. Mais les ancêtres de ceux qui aujourd'hui s'y soumettent et vont jusqu'à les provoquer s'étaient révoltés aussi ; de même les fossiles d'à présent verront leurs enfants s'évader des traditionnelles formules, pour accepter à leur tour la fusion dont ne voulaient pas leurs pères. Et c'est ainsi que se fera un jour l'équilibre des races comme finira par se faire celui des nations.

A New- York, le Faubourg est représenté par un groupe de familles américaines constituant l'aristocratie et qu'on appelle les a Quatre Cents. » Ces a Quatre Cents » fréquentent entre eux.

On fait partie des a Quatre Cents » comme on fait partie des onze cents membres du Stock Ex change, avec cette différence qu'on ne paie pas pour entrer, et qu'on n'a pas besoin d'attendre que ceux qu'on désire remplacer aient fait de mauvaises affaires. On ne naît pas a Quatre cents ». On est reçu a Quatre Cents », mais tout le monde ne peut pas être reçu a Quatre Cents ». Le nombre n'est d'ailleurs pas limité.

Les événements n'ont pas permis aux « Quatre Cents » d'avoir des ancêtres forgeant à grands coups d'épée, dans le feu des batailles, un nom retentis-

sant à leurs générations futures. Ces ancêtres n'avaient pas tous le loisir de garantir leurs descendants contre la dégénérescence physique et la médiocrité. Mais précisément parce qu'elle est récente, la noblesse des a Quatre Cents » leur impose l'obligation de la soutenir par la culture intellectuelle, la fortune et une honorabilité absolue. La plupart des « Quatre Cents » feraient assez bonne figure d'ancêtres, avec cette réserve pourtant, qu'ils sont aussi exclusifs que s'ils étaient déjà des petits fils. Ils n'ont pas encore tous les défauts des aristocraties usées, et s'ils parviennent à s'y soustraire, il n'y a pas de raisons pour qu'ils ne créent pas entre eux un corp-s d'élite qui stimule à la fois le sentiment de l'honneur et celui de la richesse. Il appartient à ceux qui professent pour les Américains une tendresse non équivoque, de les mettre en garde contre la fâcheuse tendance que leur suggère la contemplation des vieilles races. Je sais bien que leur amour des traditions anciennes ne détruit jamais chez eux l'équilibre du sens pratique. Et ce n'est pas moi qui leur reprocherai leurs alliances avec la noblesse française, d'autant moins que les circonstances les rendent eux-mêmes de plus en plus circonspects. Mais il leur arrive parfois de dépasser la mesure de l'enthousiasme pour tout ce qui porte un grand nom.

Je me souviens à quel point les esprits étaient surexcités par l'arrivée prochaine du prince Henri de Prusse, frère de l'empereur Guillaume. Pour la plupart des a Quatre Cents » cet événement était

envisagé bien plus comme une manifestation mondaine que comme un acte de politique internationale. J'ai encore présent à l'esprit ce propos d'une Américaine un peu forte et un peu mûre, disant dans un dîner chez l'un des rois des rois, avec cet accent spécial aux a swells » anglais : 0 my dear Sir, I cannot say how fond I am of nobiUty! Je ne peux pas vous dire, cher monsieur, à quel point je suis folle de noblesse.

J'ai souri devant la candeur de cette déclaration, mais elle dénote un état d'esprit réel en Amérique où l'opinion des femmes, même un peu fortes et un peu mûres, compte pour quelque chose. Il faut d'ailleurs rendre cette justice au prince {ienri de Prusse, qu'il a déconcerté les Américains par sa simplicité, et qu'il a causé une surprise égale à ceux qui ont fait le voyage de retour avec lui. Il m'a dit lui-même, quand nous sommes revenus ensemble sur le Deutschland, qu'en allant aux Etats- Unis il était décidé d'avance à abdiquer toute étiquette, et à la vérité il a accueilli avec une bonne grâce parfaite, les nombreux « shakehands » et les « very glad to meet you » dont il a été gratifié au cours de son voyage.

Il est un autre côté par lequel cette admirable société américaine, si tolérante et si ouverte qu'on la désigne à tous les autres peuples comme un exemple de grandeur et de libéralisme, m'a vivement surpris et quelque peu interloqué. C'est la façon dont elle envisage la question sémite. Il n'y a pas encore bien longtemps, il ne fallait aucun courage pour

avouer son origine jufve. Je sttis plus peut-être qu'un autre à même d'en parler sans passion, encore que je remonte, paraît-il, assez directement à a ceux de Nazareth ». Mais dans ma jeunesse je n'avais jamais entendu traiter cette question brûlante. La raison en est bien simple. Depuis plusieurs générations il s'est contracté dans ma famille des alliances mixtes d'où est sortie une majorité de chrétiens au milieu desquels j'ai été élevé et dont j'ai subi dès mon enfance la tradition et les idées. Je les ai connus et aimés en même temps que certains éléments juifs auxquels je suis resté attaché. Il semblait alors tout naturel que chacun pratiquât les alliances et les doctrines religieuses qui lui plaisaient. Les préjugés du moyen âge subitement remis à jour ont paru monstrueux à ceux mêmes qui pensent, non sans raison, qu'il reste beaucoup à perfectionner dans le monde israélitc.

En Europe, quelques contrées sont encore agitées par la crise qu'ont soulevée ces questions irritantes; il y règne des violences et des haines qui montrent combien l'humanité a fait peu de progrès depuis qu'elle est sortie des cavernes, et combien est mince Ta couche de civilisation dont sont enduites nos âmes de sauvages. Mais je pensais trouver les Américains plus dégagés que nous du préjugé de race. Quand nos inventions modernes pénètrent chez un peuple primitif, elles y entrent de toutes pièces avec leurs perfectionnements les plus récents. C'est ainsi qu'au moment où le téléphone n'était encore considéré chez noue que comme un jouet, les Norvégiens

l'avaient déjà appliqué à leur vie courante, et avaient relié tous leurs quartiers et toutes leurs maisons par des réseaux qui leur permettaient de causer entre eux- Il en a été de même pour la lumière électrique; elle s'est développée sans résistance dans tous les pays où le gaz manquait ; elle a fait des progrès beaucoup plus lents parmi les populations déjà encombrées par les canalisations existantes. Supposons que demain on découvre un mode de locomotion supérieur aux chemins de fer, il sera beaucoup plus facile de l'appliquer entre Alger et Tombouctou qu'entre Paris et Lyon, parce que pour le moment entre Alger et Tombouctou il n'y a pas de moyen de communication à détruire pour en créer d'autres, tandis qu'entre Paris et Lyon il y a des voies se reliant à un réseau de chemin de fer français qui a coûté plusieurs milliards, et dont la disparition amènerait une crise épouvantable.

C'est pourquoi, appliquant aux problèmes moraux des règles analogues à celles qui régissent les problèmes économiques, je pensais que les Américains en s'assimilant notre civilisation l'auraient débarrassée de tous ces vestiges du passé, de toutes ces alluvions où les générations disparues ont laissé ce qu'elles avaient de pire, c'est-à-dire leur ignorance et leurs haines. Il n'en est pas ainsi. Les préjugés qui ne sont reçus ni dans les comptoirs, ni dans les bureaux, ni dans les clubs d'affaires, prennent leur revanche dans les salons. Dans la société américaine chrétienne, je n'ai pas rencontré de femmes juives. Dans la haute société juive je n'ai pas rencontré de

femmes chrétiennes. En constatant que ces femmes ne se fréquentaient pas, j'ai essayé de m'expliquer un exclusivisme si extraordinaire dans un monde pourvu d'idées lajges et ouvertes. Les femmes américaines ne manifestent ni haine, ni dédain, ni jalousie pour les femmes juives. D'ailleurs pourquoi les haïraient-elles et pourquoi les dédaigneraient-elles, et que pourraient-elles leur envier? Cependant elles sont profondément séparées, et cette séparation commence en même temps que l'éducation, au collège, à l'école, c'est-à-dire dans l'endroit oti tout doit concourir à la fusion de jeunes êtres humains réunis dans une égalité absolue de condition et d'existence. Les jeunes filles chrétiennes de la haute société et les jeunes filles juives ne fréquentent pas les mêmes écoles. C'est pourquoi, sorties du collège et rentrées dans leurs familles, elles n'existent pas les unes pour les autres- Elles n'ont même pas entre elles ces liens néfastes que crée l'animadversion- Et pourtant il en est parmi elles qui se ressemblent comme des sœurs. J'ai vu à New-York des femmes juives remarquablement belles et dont la beauté n'a rien d'oriental. Leurs cheveux, blonds ou bruns, ont ces mêmes ondulations élégantes et gracieuses qui iaractérisent la chevelure des autres Américaines. J'en connais plusieurs que je voudrais pouvoir nommer afin de leur rendre hommage en passant, et dont il est impossible de dire que leurs manières ne sont pas aussi distinguées, aussi simples, aussi naturelles, aussi dépourvues d'apparence judaïque que celles des plus nobles créatures françaises ou an-

glaises. Elles sont dignes d'appartenir à toutes les élites, elles pénétreront un jour dans l'élite de leur nationalité, car il n'est pas possible que les grandes familles américaines s'entêtent dans un ostracisme (ïvtn caractère si inférieur.

Les Américains imiteront les Anglais, leurs ancêtres et leurs modèles, chez qui le mariage mixte est d'un usage fréquent- L'aristocratie anglaise, si jalouse de ses prérogatives, et la haute bourgeoisie du Royaume-Uni sont loin d'exclure l'apport du sang juif, et ce mélange crée non pas des Juifs, mais des Anglais très bons et très solides. Pour obtenir une aussi heureuse transformation, les Israélites américains devront montrer qu'ils sont avant tout citoyens de l'Union. Ils comprendront eux aussi que le mélange du sang juif et du sang chrétien ne constitue ni une tare ni un acte inhumain, comme le leur enseignaient peut-être les dogmes d'un temps où ils étaient confinés à l'état de victime- Ils ont des pas à faire dans ce rapprochement désiré. Plus d'un, en France surtout, aurait déjà parcouru la moitié du chemin, sans la crainte d'avoir l'air d'obéir au vent de tempête qui souffle sur eux. Il faut attendre, et ils attendront le moment oit ils ne pourront plus avoir l'air de s'abandonner à un acte de lâcheté.

Quant aux chrétiens, ils finiront, de leur côté, par découvrir que la race juive qui leur a déjà donné un Dieu peut encore leur céder quelques qualités précieuses ; et, à ceux qui prétendent succomber sous la tyrannie juive, on peut répondre que cette tyran-

nie se détruira d'elle-même lorsqu'ils dilueront dans leur propre sang le sang de leurs persécuteurs.

Que de fois j'ai développé ces thèses et ces idées à la table hospitalière de mes amis de là-bas. C'est sur eux, c'est sur les chrétiens d'Amérique que je compte pour donner à l'Europe la solution de ce problème en un grand exemple de solidarité humaine. Tout porte à croire que le vingtième siècle qui commence appartiendra à l'Amérique, et nous, les penseurs de la vieille Europe, saluons d'avance avec joie la suprématie de la race nouvelle qui a déjà tant appris à ses aînés. Elle leur a appris comment l'homme doit lutter contre les éléments hostiles conjurés contre son existence. Qu'elle leur apprenne donc aussi comment l'homme doit lutter contre ses propres passions coalisées contre son propre repos. J'espère bien, avant de mourir, saluer la solution américaine du problème judéo-chrétien, après avoir salué la solution américaine de celui qui a mis aux prises sur notre continent le capital et le travail. Mon esprit, séduit avant tout par l'harmonie qui règne entre le monde matériel et le monde moral, après avoir vu nos vieux pampres régénérés par les jeunes vignes américaines, se plaît à concevoir la vigne du Seigneur elle-même rajeunie par un sarment américain.

De ce que je me sois permis de toucher à d'aussi graves problèmes il ne faudrait pas conclure que les dîners américains se passent en sermons perpétuels sur les questions religieuses ou sociales. Chez nous, à Paris, lorsqu'un convive a l'audace de prononcer

l'une après l'autre trois phrases qui se tiennent, vous pouvez être sûr qu'un voisin ou une voisine se penchera vers vous pour vous murmurer à l'oreille : connaissez -vous ce « raseur » ? Là-bas, il est vrai, on est moins prodigue de ces épithètes irrévérencieuses. On ne craint pas d'échanger quelques idées tout en mangeant. Ainsi un jour, dans un grand dîner chez Mr. W. E. D... j'ai assisté à une véritable conférence sur l'astronomie faite par un des convives très versé dans cette science qui a de nombreux et de remarquables adeptes aux Etats-Unis. L'orateur parlait pendant qu'on prenait le café au salon ; les hommes n'étaient pas allés au fumoir et tout le monde était réuni autour de lui. Une autre fois, j'ai entendu à table, au dessert, un convive prendre la parole et, devant une société de millionnaires et de femmes élégantes, exposer, pendant plus d'une heure, les devoirs des patrons envers les ouvriers, les relations du capital et du travail et les avantages de l'arbitrage qui aplanit entre eux des conflits jusqu'ici réputés insolubles. Ce convive n'était autre que Sa Grandeur Mgr Ireland, archevêque de Saint- Paul, et personne n'avait l'air de trouver le temps long. Cependant ces festins où l'esprit est aussi alimenté que le corps sont exceptionnels. A la plupart des tables, les conversations voltigent aussi ailées et légères qu'à Paris, effleurant tous les sujets et de pré»férence ceux qui n'engendrent ni la mélancolie, ni l'amertume des réflexions.

En France, sous peine de passer pour un membre de l'Académie des Sciences morales on

n'oserait pas parler à une femme d'autre chose que de chiffons, de théâtre, de romans, de propos de salon ou d'amour. Dans cette préférence pour les sujets frivoles il y a à la fois du culte et du mépris. Du culte, parce que l'homme essaie de plaire à la femme en lui parlant de choses qu'elle comprend, et du mépris, parce qu'il avoue qu'il la croit incapable de s'élever jusqu'aux sujets qui l'intéressent lui-même. En Amérique, c'est tout le contraire, et, la plupart du temps, c'est la femme qui s'abstient d'aborder certaines questions parce qu'elle les trouve trop sérieuses pour l'homme. Il n'est pas rare, là-bas, de voir un homme mûr obligé de se défendre pied à pied et de rompre devant une toute jeune fille, enchantée de lui prouver qu'elle connaît, au moins aussi bien que lui, un de ces problèmes littéraires, sociaux ou moraux qui intéressent et passionnent l'adulte pourvu d'une culture solide. Et ces conversations se poursuivent au milieu de nêologismes, d'expressions originales qui prouvent l'intensité de la réflexion et la profondeur de la pensée dans ces jolies petites têtes. L'étranger est généralement réduit à un rôle défensif. L'Américaine s'offre, dès qu'il parait, le plaisir de le questionner. Qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans le monde américain ? C'est là une phrase à laquelle le voyageur doit se préparer à répondre des milliers de fois dès qu'il a mis les pieds sur le sol de l'Union. C'est la phrase toute faite par excellence, qui sert de début à toutes les conversations, et qui a ce double avantage de four-

nir une facile entrée en matière et de répondre au trait le plus saillant du caractère américain.

L'Américain est avant tout un être orgueilleux, mais chez lui l'orgueil est supportable parce qu'il se traduit par un besoin naïf d'éloges, qui est en somme facile à satisfaire, et qui constitue une véritable flatterie à l'adresse de l'interlocuteur. L'orgueil du Nouveau Monde et celui du Vieux Monde ne se ressemblent pas. L'orgueil de l'Européen est un défaut solitaire, qui le porte à dédaigner tout de ceux qui l'entourent, tout, même leurs suffrages. L'orgueil de l'Américain est une vertu sociale, qui l'invite à être aimable et accueillant pour son visiteur afin de gagner son approbation. L'orgueil de l'Européen, c'est la fatuité de l'adulte aigri qui se croit trop au-dessus de ses compagnons pour entrer en rivalité avec eux, et que le mépris conduit à l'inertie. L'orgueil de l'Américain, c'est l'orgueil de l'enfant qui veut mériter l'approbation de ses parents et de ses maîtres, qui veut être le premier et à qui l'émulation impose l'effort. Vous pouvez être certain que lorsqu'une jeune femme vous pose la question sacramentelle : — qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans le monde américain ? — elle sera plus charmée que surprise si vous lui répondez : — madame, c'est la beauté des femmes ; — et, au point de vue de la vanité, le riche marchand de Chicago partagera la joie naïve de sa jolie compatriote si vous lui dites : — ce qui m'a le plus frappé dans le monde américain, c'est la grandeur de son commerce et l'intelligence de ses commerçants. — Il faut remarquer

toutefois que chacun d'eux, aussi bien la jolie femme que le riche marchand, se tiendra satisfait d'un éloge collectif encore plus qu'individuel. Et c'est là une des marques les plus indéniables de ce sentiment de solidarité nationale que nous appelons le patriotisme, et qui fait la force réelle des peuples.

La phrase classique, traditionnelle, inévitable vint frapper un certain soir mes oreilles. Elle tombait des lèvres pures d'une jeune fille, des plus cultivées de New- York, et sonnait doucement dans la tiédeur assourdie du salon qui précède l'une des loges de l'Opéra, rendez-vous habituel des fameux « Quatre Cents ». Il faut savoir qu'à New- York l'Opéra a pour directeur un Français, M. Grau, auquel on doit de très intelligentes innovations. Non seulement il y fait défiler, à des prix qui défient toute concurrence en Europe, l'élite des artistes lyriques du monde entier, mais il y fait exécuter les ouvrages français par des Français, la musique italienne par des Italiens et l'opéra allemand par des Allemands. Dans ce centre aristocratique et mondain, on écoute et on cause en se rendant visite et les choses les plus délicieuses à écouter ne se débitent pas toujours sur la scène. Donc, ce soir-là, M"^ Emma Calvé chantait Cavalleria Rusticana et expliquait, avec sa chaleur tragique et son admirable voix, à sa famille d'Italiens groupés autour d'elle, l'abominable farce dont elle était victime de la part de son séducteur. Et dans le salon de la loge, miss *** me répétait la phrase consacrée : a Dites, Monsieur, qu'est-ce

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qui VOUS a le plus frappé dans le monde américain ?» Je répondis avec une légèreté coupable : « Je crois bien que c'est l'absence de modestie chez les Américains. » Le châtiment ne se fit pas attendre, a Vous avez raison, Monsieur, nous ne sommes pas modestes, parce que la modestie est une forme bâtarde de la fatuité, et que dans nos sentiments tout est légitime. C'est bon pour vous d'être modestes. Chez vous, on se vante d'être modeste, parce que vous avez dénaturé les sentiments et les mots. Chez nous, on ne se vante pas d'être modeste, nous savons ce que nous valons. Avant tout il faut savoir et, tenez, si vous voulez, je vais vous dire un proverbe un peu long, pas très connu, mais qui résume bien exactement l'état d'âme des Américains :

a Celui qui ne sait pas, et qui ne sait pas qu'il ne sait pas est un imbécile ; tuez-le.

« Celui qui ne sait pas, et qui sait qu'il ne sait pas est un ignorant; instruisez-le.

t Celui qui sait et qui ne sait pas qu'il sait est un rêveur; éveillez-le.

a Celui qui sait, et qui sait qu'il sait est un sage ; imitez-le (i). »

J'écrivis aussitôt sur la carte même qu'elle me

(i) He who knows not and knows not that he knows not is a fool; shoot him.

He who knows not and knows that he knows not is a simple ; teach him.

He who knows and knows not that he knows is asleep; wake him.

He who knows and knows that he knows is a wise; follow him.

LA SOCIÉTÉ n9

remit le proverbe dicté par la délicieuse Américaine. Comme la plupart de ses compagnes elle aurait pu faire graver sur son cachet ce mot admirable, recette laconique de la grandeur du peuple américain : Savoir.

La science est la déesse américaine; elle domine la table de famille aussi bien que l'usine; mais elle a ses chef-lieux et ses sanctuaires qui sont au peuple d'à présent ce que les temples étaient aux peuples d'autrefois; ce sont les Universités. L'histoire nous apprend que lorsqu'un étranger arrivait chez les peuples antiques, sa présence faisait sensation, non seulement parce qu'il était considéré comme un hôte envoyé par les dieux, mais parce qu'il permettait aux sages d'apprendre quelque chose de nouveau sur des êtres et des mœurs inconnus- Cette vieille tradition est précisément entretenue dans les Universités américaines si éprises de science, si curieuses de nouveauté, si imbues du proverbe de ma jeune amie de New .York. C'est pourquoi l'étranger qui savoure l'hospitalité américaine est exposé à se voir inviter, par les chefs des Universités, à venir parler au public dans des conférences qui sont presque toujours sensationnelles- Et cette coutume est si répandue qu'un voyageur à l'étranger, de quelque notoriété, à qui on ne demanderait pas des conférences, aurait jusqu'à un certain point le droit de croire qu'il a passé inaperçu. Je n'avais pas dîné dans trois maisons lorsque j'eus le plaisir de rencontrer le président de l'Université de Columbia, Mr. Butler, qui m'invita à aller rendre visite à

son Université. Là, je fus accueilli pax les professeurs, qui ne me laissèrent pas partir de la salle à manger où ils prennent leur repas de midi dans l'établissement même, avant que je leur eusse promis une conférence. Parmi eux se trouvait un professeur français, M. Adolphe Cohn, qui est précisément le chef du département des langues romanes auquel devait se rattacher ma conférence. J'eus infiniment de plaisir à trouver, dans ce milieu intellectuel, le maître distingué qui a voué sa vie, on peut le dire, à propager parmi les Américains les idées françaises, l'influence française, l'amour de la France.

Comment aurais-je pu décliner l'honneur de parler à l'Université de Columbia? Je choisis un thème qui répondait à la fois aux aspirations françaises de l'Université et à mes sympathies américaines, et je parlai sur « la poésie de la science et la poésie des affaires ». Il ne m'appartient pas de raconter la fortune de cette conférence- Je dirai seulement qu'elle ne resta pas impunie, et que son auteur fut sommé de lui donner des sœurs. James H. Hyde, qui a porté à un si haut point la splendeur du Cercle français de l'Université de Harvard à Boston, vint me requérir, et je dus lui promettre une conférence, que j'avais l'intention de faire sur la femme américaine.

La destinée de cette conférence fut assez curieuse. Les vacances de l'Université survinrent au seul moment oij j'aurais pu être libre, et quand la rentrée s'effectua je devais quitter l'Amérique pour retourner en France. J'allais donc rapporter avec moi mes

idées sur les femmes ainéricaines, lorsque, peu de jours avant mon départ, le président de la Silk Association vint me prévenir que la corporation désirait m'offrir un banquet. La Silk Association, ou association de la soierie, est devenue une puissance industrielle qui, pour la soie courante, est tantôt la rivale et tantôt l'associée de notre belle industrie lyonnaise. Je me rendis au banquet de la Silk Association, espérant bien m'en tirer avec quelques mots de remerciements au dessert. Mais voilà que le quart d'heure de Rabelais étant survenu, le président de la soierie se lève, m'adresse un speech aimable et prévient les autres convives que je vais leur faire connaître, au moyen d'un discours, ce qui m'a le plus frappé dans le monde américain, c'est-à-dire dans l'industrie de la soie en Amérique- Intérieurement, j'hésitais entre le plaisir d'être ainsi promu à l'état d'encyclopédie et la honte d'avouscar, en rougissant que la soierie américaine ne m'avait inspiré aucune idée particulière. J'épargnai cet aveu à ces fabricants si charmants, et me levant pour répondre au toast de leur président, je leur déclarai que ce qui m'avait surtout frappé dans la soierie américaine c'était la façon ravissante dont elle était portée par les femmes de leur pays. Un pont était ainsi jeté entre l'Université d'Harvard et le ban- <îuet des fabricants de soie. Toute ma conférence y passa, et comme elle était soigneusement préparée, mes auditeurs durent être stupéfaits de mes facultés d'improvisateur.

Pendant mon premier séjour à New- York, je me

suis rencontré avec quelques Français de passage en Amérique, et parmi eux je nommerai tout d'abord Léopold Mabilleau, directeur du Musée social, qui a remporté là-bas de si grands succès comme conférencier. Il prépare, lui aussi, un livre sur les questions universitaires et sociales, qui seront traitées avec sa magistrale compétence. Je fus heureux aussi de rencontrer M. Philippe Bunau-Varilo que je connaissais depuis longtemps comme un des ingénieurs les plus remarquables qu'ait produits l'Ecole Polytechnique. Là, j'ai pu apprécier à la fois l'ingénieur, l'homme, le diplomate. Il avait à cœur de démontrer que le problème du Panama était soluble, et c'est grâce à son activité intelligente qu'il sera définitivement résolu en Amérique. Enfin je liai commerce d'amitié avec le peintre Chartran, qui est le peintre favori des Américains. Chaque printemps on s'entasse pour contempler l'exposition de ses œuvres chez Knoedler, qui a tant fait, concurremment avec Durand-Ruel, pour l'école des peintres français en Amérique. La carrière américaine de Chartran fourmille d'anecdotes et de légendes.

Un jour un gros marchand de Chicago interpelle le maître et lui demande : « Que prendrez-vous pour me faire mon portrait? » Chartran répond par l'énoncé de son prix habituel, cinq mille dollars. a II ne s'agit pas d'argent, dit le marchand de Chicago, mais de temps. Combien de jours vous faudrait-il pour me faire mon portrait? »

Chartran, qui travaille avec une rapidité et une légèreté incomparables, se piqua au jeu et ne mit

LA SOCIÉTÉ I -î ]

que quarante-huit heures pour peindre son modèle. Le brave homme, complètement ahuri et enchanté, lui amena sur-le-champ sa femme, ses deux filles, ses deux gendres et plusieurs autres membres de sa famille, dont quelques-uns étaient déjà morts et représentés par des photographies, de quoi remplir une galerie de têtes à vingt-cinq mille francs !

Je fis encore la connaissance de M. Hugues Le Roux, qui m' apparut comme un charmant compagnon. Hugues Le Roux a aussi une légende dans sa jeune carrière américaine, et j'espère qu'il ne m'en voudra pas de la raconter. Il avait été prié, par le cercle français de l'Université de Harvard, de venir faire des conférences en Amérique. Mr. James H. Hyde lui avait offert de descendre dans son hôtel de la quarantième rue. Lorsqu'il y arriva, Hyde était allé passer trois jours à la campagne, et ses domestiques, comme eussent fait les nôtres, en avaient profité pour disparaître avec ensemble; Hugues Le Roux se trouvait ainsi, sans le savoir, tout seul dans l'hôtel lorsqu'il entendit sonner à la porte pendant la nuit- C'étaient des cambrioleurs qui connaissaient, eux aussi, l'absence du maître de la maison. Les cambrioleurs d'Amérique, comme le*autres corporations de leur pays, sont arrivés rïu premier coup à la perfection de leur industrie. Ceux de la vieille Europe entrent parfois comme des étourneaux dans les maisons habitées, oii ils se font pincer. En Amérique, ils ont toujours soin de sonner pour savoir si les gens qu'ils vont dévaliser sont chez eux. Si on vient leur ouvrir, ils s'excusent

de s'être trompés ou filent sans explications. Si on ne leur ouvre pas, ils cambriolent avec sécurité. Donc Hugues Le Roux, entendant sonner avec insistance à la porte de sa demeure, crut que c'était son hotc qui rentrait et que les domestiques laissaient à la porte. Et comme il ne trouva personne pour répondre à son appel dans la maison, il descendit luimême en chemise pour ouvrir à son hôte. Lorsque les cambrioleurs virent la porte s'ouvrir, ils détalèrent et Hugues Le Roux, n'apercevant plus que les dos de gens qui fuyaient, fit un pas dans la rue pour se rendre compte de cette situation anormale. A ce moment un coup de vent poussait la porte qui se fermait derrière notre infortuné compatriote

Que les âmes sensibles s'imaginent quelle peut être la situation d''un conférencier français se trouvant, au milieu de la nuit et de la neige, par plusieurs degrés de froid, en chemise sur le trottoir de la quarantième rue de New-York ! Pour y mettre un terme, Hugues Le Roux alla sonner à la maison voisine occupée par M""* Hyde mère, dont les domestique, à l'aspect di'un inconnu en chemise au milieu de la nuit, repoussèrent avec horreur la porte et retournèrent se coucher. Il a fallu à Le Roux, qui manqua périr de froid, de longs pourparlers pour se faire reconnaître et recueillir par les domestiques voisins. Il raconte lui-même cette histoire avec beaucoup de bonne humeur, et est naturellement le premier à en rire.

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