‹ Les grandes idées d'un grand peupleChapitre 11 sur 17 · LA MATIERE PREMIERE DE L AMERICAIN I5I · texte numérisé non relu

LA MATIERE PREMIERE DE L AMERICAIN I5I

gieuses et, d'une façon générale, toutes celles qui sont susceptibles de devenir des charges publiques. Ici, nous prenons sur le vif une des causes pour lesquelles la santé publique est supérieure en Amérique à ce qu'elle est en Europe, et nous apprenons pourquoi là-bas on trouve moins de bossus, d^ bancals et de goitreux que chez nous. Il se passs, pour la matière première humaine quelque chose de semblable à ce qui se passe pour le matériel des entreprises industrielles. Les Américains peuvent tailler en plein drap, tandis que nous autres nous somm.es obligés de subir les produits de nos erreurs et de nos faiblesses.

Quand le steamer est libéré de la quarantaine, les étrangers qu'il contient sont considérés comme étant soumis aux lois du pays et, dans la baie, les paquebots sont abordés par les barques, les cutters, des inspecteurs de l'Etat qui demandent tout d'abord les déclarations des passagers étrangers. Ces déclarations qui sont exigées des Compagnies de navigation doivent indiquer : les nom et prénoms du voyageur, son âge, son sexe, s'il est marié ou non, son métier ou sa profession, s'il sait lire ou écrire, sa nationalité, sa dernière résidence, c'està-dire le port oii il s'est embarqué, la localité vers laquelle il se dirige aux Etats-Unis ; s'il possède un billet direct pour y aller, s'il a acquitté lui-même les frais de son voyage ou si ces frais ont été acquittés par d'autres personnes que par lui, par une société, une municipalité ou un gouvernement; s'il possède de l'argent, si la somme qu'il possède

dépasse 150 francs et sinon, quelle somme il possède; s'il compte rejoindre un parent et, dans ce cas, le nom de ce parent et son adresse; s'il est déjà venu aux Etats-Unis et si oui, quand et oii; s'il a jamais subi de la prison ou été à la charge d'une institution de bienfaisance; s'il est monogame ou polygame; s'il est engagé expressément ou tacitement pour travailler aux Etats-Unis; quel est son état de santé, mental et physique, s'il est infirme ou estropié, et dans ce cas, par suite de quelles circonstances.

C'est, on le voit, un interrogatoire dans les règles, dont les voyageurs ne s'accommoderaient pas aux frontières d'une nation quelconque. Quand le paquebot atteint la place qui lui est assignée sur les jetées, les inspecteurs de l'Etat laissent filer tout de suite quelques émigrants qu'ils ne jugent pas utile d'examiner et qui doivent ce traitement de faveur, soit à un extérieur distingué, soit à des papiers supérieurs, mais le nombre de ces privilégiés dépasse rarement quinze ou vingt par navire. Tous les autres sont embarqués dans des barges qui les conduisent à Ellis Island.

A leur arrivée dans les bureaux de l'émigration, on les divise en groupes différents d'après leurs déclarations, puis, alignés devant des barrières de fer, ils subissent une première inspection; chaque émigrant est questionné, afin qu'on puisse comparer ses réponses verbales avec ses déclarations écrites. Quand cet examen donne un résultat satisfaisant, rémigrant est libre; dans le cas contraire, il est re-

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tenu pour subir une enquête devant un comité composé de quatre inspecteurs dont les décisions sont définitives et ne peuvent être annulées que par le secrétaire de la trésorerie. Les émigrants attendent ensuite dans une grande^ salle que les agents des compagnies de chemin de fer viennent les prendre pour les conduire aux trains qui les mèneront à leurs destinations. Pendant leur court séjour dans l'île, ils sont logés par le gouvernement et nourris par les compagnies de navigation.

J'étais curieux d'explorer ce glacier humain dans sa descente. D'oii venaient ces émigrants? Pourquoi étaient-ils partis? Combien d'argent possédaientils? Quels colis apportaient-ils? Comment trouveraient-ils du travail, comment s'assimileraient-ils? Voici ce que je désirais savoir :

Florio Vincenzo débarque pour devenir Américain. Florio a quatorze ans; il ne doute pas de l'avenir, il a confiance en son étoile; il arrive de Palerme et voyage, le cœur léger, en compagnie d'une boîte de carton qui paraît vide et qui contient cependant une paire de vieux souliers en fort mauvais état. Je souhaite la bienvenue à Florio Vincenzo qui salue très bas et sourit de grand cœur en montrant une rangée de dents blanches. « Je suis, dit-il, un homme pauvre et noble, je cherche fortune. » Il se dégage de Florio une odeur qu'un vieil inspecteur n'a pas de peine à reconnaître. Florio prend un de ses souliers et en retire, avec quelque effort, un morceau de saucisson de Bologne tordu et rétréci- L'autre soulier est garni d'une espèce de pâte molle,

collante et odorante, qui représente un morceau de fromage italien. Ces différents objets, une somme d'argent équivalant à environ dix francs, et les vêtements qu'il porte, forment la base des espérances de fortune de Florio Vincenzo.

Pietro Viarili a les cheveux gris, il est voûté et asthmatique; lui aussi veut faire fortune- Son bagage consiste en une valise de vieille tapisserie usée, munie d'un cadenas, dont l'intérieur doublé de papier contient deux chemises de coton rayé, un foulard de soie jaune à fleurs bleues et à bordure, un chapeau noir usé, un gilet, deux pantalons de laine à dessins clairs, un tricot, un litre d'huile d'olive et à peu près une demi-livre de biscuits secs. Pendant le voyage, la valise contenait aussi une bouteille de ce vin du Vésuve, à la riche couleur rouge, qu'on vend dans les estaminets de Naples; mais, en déchargeant sa valise, Pietro, dans sa brusquerie, a cassé la bouteille et le vin a inondé la provision de biscuits. Les compagnons de Pietro l'ont aidé à faire disparaître ses biscuits en les avalant, sans se donner la peine de les mâcher.

Les sacs et les malles des Scandinaves, des Ecossais, des Irlandais et des Anglais ont un contenu généralement plus varié. Ces émigrants apportent des objets de toilette et jusqu'à des ornements de leur demeure auxquels ils sont attachés. Les Scandinaves sont ceux qui ont le plus de bagages. Après eux viennent les Anglais et les Français. En général, les émigrants du ncrd de l'Europe ont plus

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d'effets personnels que ceux du sud. Un matin, pendant mon séjour à New- York, un paquebot de Li verpool amena deux mille émigxants. Ils avaient 1185 colis à la consigne du bord, sans compter neuf cents colis qu'ils portaient à la main.

Pendant un des derniers mois de ma présence en Amérique, 21,367 colis ont été reçus à Ellis Island, examinés et expédiés sur différents points du territoire des Etats-Unis. La plupart sont mal emballés, informes, pauvres, sans autres signes distinctifs que des hiéroglyphes indéchiffrables. Le gouvernement ne fait rien payer pour le dépôt, et rémigrant peut laisser sa malle pendant un an dans l'île si bon lui semble. Rarement un colis se perd On dit que les vieux inspecteurs de la douane reconnaissent facilement de quelle partie de l'Europe vient un voyageur à la vue de son bagage. Les Italiens sont chargés de vin, de fruits, d'huile ou de noix- Les Anglais et Ecossais d'une pièce de drap ou de laine. Les Irlandais de leur drap national. D'une façon générale, on peut dire que, lorsqu'ils quittent leur pays, les émigrants emportent moins d'effets personnels qu'un ouvrier américain ne chercherait à en sauver d'une maison en flammes, et qu'il les choisissent avec à peu près autant de discernement.

A l'inspection on exige des émigrants qu'ils montrent leur argent. Les uns, par ruse, oublient de tout montrer. D'autres étalent complaisamment leur petit magot. Cet argent est chaque fois soigneusement compté et, après que la somme

en a été notée, on la rend à son propriétaire. On offre ensuite aux émigrants de changer leur monnaie. Beaucoup refusent par crainte d'être volés; d'autres, au contraire, s'arrêtent d'eux-mêmes aux guichets des changeurs placés au fond de la salle d'inspection-

Les 388,931 émigrants de l'année dernière ont montré aux inspecteurs 27,500,000 francs, soit en moyenne 70 francs par tête. Les Français venaient en tête de la liste, dépassant de beaucoup tous les autres, avec une moyenne de deux cents francs par tête. Les Allemands suivaient avec une moyenne de 155 francs. Quant aux Juifs, ils arrivaient en dernier lieu, après les Italiens du Sud, avec une moyenne de 40 francs. On rencontre de temps en temps quelques émigrés exceptionnellement riches. En voici un- C'est un petit homme au visage sympathique éclairé par des yeux bleus à l'expression franche, qui s'arrête devant le guichet du changeur. A côté de lui, sa femme, au type allemand, et leurs trois enfants forment un groupe qui attend patiemment- Il est habillé d'un complet taché et usé et porte les bottes et la casquette pointue du paysan allemand. Il fouilla dans ses poches et de tous les coins de ses vêtements sortirent des thalersy des marks, des billets de banque et des pièces d'or. Les inspecteurs regardaient avec étonnement ces capitaux qui s'échappaient de ces mains sales- Le petit Allemand se fit donner six cents dollars en billets de banque américains. Quand il reçut sa liasse de papiers verts, il eut un sourire

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et, ouvrant sa chemise, il plaça sa fortune le plus près possible de son corps afin d'en sentir perpétuellement le contact.

Comment trouve-t-on un emploi ? La chose semble assez facile, car c'est à qui s'y prêtera. On peut même dire que le travail vient au devant de l'émigration. Leur rencontre a lieu dans un bâtiment construit en pierlre grise sur la a Battery » et dont la salle basse n'a pour tous meubles que quelques rangées de bancs. Dans un coin, trois hommes d'âge respectable se tiennent assis à un bureau. Ce sont des courtiers et des directeurs d'office de placement, ils servent d'intermédiaires. LTne balustrade de fer les sépare des émigraiîts à la recherche du travail. Ceux-ci traînent sur les bancs et somnolent dans l'attente de l'occasion désirée ; quelques-uns lisent des morceaux de vieux journaux, d'autres attendent tout simplement les yeux baissés. De temps en temps des patrons viennent et disent à un des vieux fonctionnaires du bureau ce qu'ils cherchent.

Voici par exemple un garçon blond en bras de chemise qui arrive et parle au directeur :

— Qui veut travailler pour un boulanger, demande celui-ci à haute voix ? Un jeune homme se lève comme ferait un écolier à l'appel de son nom et vient causer en allemand avec le patron, puis il retourne s'asseoir. Un autre émigrant qui lisait son l'ournal lève à son tour la tête et va parler au boulanger. Bientôt le patron et l'ouvrier s'en vont en causant comme deux camarades : l'affaire est conclue.

Ce bureau est une institution entretenue par la

Société allemande de la cité de New- York et par la Société des émigrants irlandais. Il réussit à placer environ cinquante personnes par jour. D'ailleurs, les émigrants comptent plus pour se placer sur leurs amis et connaissances que sur de semblables institutions. Tout n'est d'ailleurs pas rose dans la vie de ces pauvres gens. Jusqu'à ce qu'ils aient passé un an dans le pays, ils sont soumis aux lois qui s'appliquent aux émigrés et ces lois sont parfois fort dures. Si, par exemple, pendant cette première période de douze mois un émigrant mendie, s'il tombe à la charge du public, il est purement et simplement déporté aux frais de la compagnie de navigation qui l'a amené. Chaque année, environ deux mille pauvres diables se trouvent dans cette triste situation. Une institution charitable, subventionnée par la cité de New-York et qui s'appelle Out do or Poor Bureau s'occupe de ces épaves dont quelques-unes ont des destinées singulières. On se raconte encore l'aventure du prince Randjie T. Sinilie. Il était venu à New- York comme un potentat oriental accompagné d'une suite de serviteurs basanés. Ce prince n'était autre qu'un cuisinier indien dont l'arrivée avait été exploitée intelligemment par un restaurant oriental, où le prince devait entrer comme chef de cuisine et ses serviteurs comme garçons. Moins d'un an après, le restaurant ayant fait faillite, les garçons faisaient appel à la charité publique. Ils furent ramassés, envoyés à Ellis Island et déportés.

Voici encore un nommé Ario Tokian, âgé de trente et un ans et se disant ministre d'un culte. Il

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