LA MATIÈRE PREMIÈRE DE L AMÉRICAIN
ne peut d'ailleurs dire le nom de ce culte ni même celui du bateau sur lequel il est venu. Ce dernier cas d'amnésie est assez fréquent. Lorsqu'il débarqua au mois de juillet il possédait vingt-cinq francs. Il avait encore quinze francs lorsque, onze mois plus tard, il sollicita du secours : également déporté.
Le dernier bulletin de recensement établit que de 1821 à 1900 dix-neuf millions d'êtres humains ont débarqué aux Etats-Unis dans des conditions à peu près analogues à celles que je viens d'exposer. L'Allemagne en a envoyé cinq millions, l'Irlande trois millions huit cent soixante-dix mille, l'Angleterre trois millions vingt-six mille, l'Autriche-Hongrie, y compris la Bohême, un million, l'Italie un million ; la France n'a fourni que des quantités négligeables. Autrefois, le courant principal venait du nord de l'Europe, aujourd'hui il vient du sud et les Américains n'en sont pas plus fiers, car les gens du nord de l'Europe passent pour devenir de meilleurs citoyens que ceux du sud. Les plus intelligents et les plus riches se dirigent vers les campagnes. La classe inférieure s'écoule dans les villes. De tous les Européens les Grecs sont les moins appréciés. Les Italiens du sud de la Péninsule passent aussi pour fournir des citoyens médiocres, mais ceux du Nord, et avec eux les Suisses, sont parmi les mieux cotés. Cependant ces Grecs et ces Italiens du sud qui gagnent leur vie en transportant et en vendant des fruits sur des petites voitures dans les rues des villes, ramassent parfois beaucoup d'argent. L'an dernier, un vieil Italien arrivé à New-
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York sans un sou avait été enfermé à ELlis Island et attendait sa déportation. Il pria les inspecteurs de faire venir son fils qui habitait l'Amérique depuis plus d'un an et qui précisément était pousseur d'une de ces petites voitures. Le garçon, qui n'avait pas vingt ans, arriva avec un carnet de chèques qui prouvait qu'il avait déposé, dans une banque, deux cent cinquante dollars, ses économies. Il déclara aux inspecteurs qu'il prenait à sa charge son père, qui fut admis. Le jeune Italien dépensait sept dollars par semaine et il était son propre patron.
Quand on s'arrête à fouiller cette profonde alluvion humaine on déterre d'innombrables histoires, amusantes ou sombres. Mons et Mills étaient deux émigrants Scandinaves auxquels leur père laissa cent vingt arpents de prairie, soit soixante à chacun d'eux. Mons, qui était pêcheur, dit à Mills : « Si je te donne mes soixante arpents, me donneras-tu à vivre afin que je puisse continuer à pêcher? » Mills accepta, et aujourd'hui ses cent vingt arpents sont devenus plusieurs milliers qui nourrissent le plus beau bétail de la contrée. Quant à Mons, il pêche du malin au soir dans le lac, n'attrape pas grand'chose, mais se déclare content de son sort.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce courant d'émigration, c'est que près de la moitié se dirige vers New-York. Les contrées industrielles absorbent beaucoup plus de ce que j'ai appelé la matière première américaine, que les contrées rurales. Tous ne viennent pas, d'ailleurs, sans esprit de retour et la
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moitié au moins déclarent qu'ils ne cherchent qu'une occupation temporaire et qu'ils ont l'intention de retourner dans leur pays. Ceux-là ne montrent aucune tendance à s'établir et à se fixer en colonies. Ce qu'ils veulent, c'est du travail, des salaires ou des gages aussi élevés que possible qui leur permettent de réaliser des économies au moyen desquelles ils iront vivre leurs derniers jours dans le pays natal, car le doux visage de la patrie continue à hanter les cerveaux de ces pauvres gens qui ont quitté la terre des aïeux parce qu'elle leur refusait les moyens d'exister.
Les émigrants paraissent toujours heureux de faire naître l'occasion d'aller revoir le berceau de leurs familles, et les paquebots qui partent au printemps se remplissent d'Américains qui retournent en Europe auprès de parents quittés depuis plusieurs années. Tout récemment, lorsque la grève des mineurs a été déclarée en Pensylvanie, c'est par milliers que les grévistes s'embarquèrent pour l'Europe. Sur la digue de la Battery il y a de longues rangées de bancs qui font face à la mer et, par les belles matinées, ces bancs sont envahis par des multitudes d'hommes et de femmes aux vêtements bariolés de couleurs vives, dont l'aspect ne rappelle pas du tout la race anglo-saxonne, et dont le ramage paraît étrange aux oreilles de l'observateur habitué au son fermée de la langue de Shakespeare. Ce sont les étrangers qui habitent New- York. Ils ne viennent pas là pour respirer l'air pur de l'Océan, ni pour fuir l'agitation de la grande
Cité commerciale. Ils viennent là, poussés par le mal du pays, par la nostalgie. Ils viennent là pour se raprocher des vallées de la Toscane, des villages de la Crète et des vieilles cités de la Méditerranée. Ils viennent voir arriver les navires qui leur apportent quelque chose de là-bas. Et chaque fois que le bateau d'Ellis Island amène des émigrants nouveaux, une poussée se produit parmi ces pauvres gens qui veulent voir de plus près débarquer ceux qui arrivent d'où ils vinrent eux-mêmes.
Sur le paquebot on les reconnaît, les chapeaux pointus se lèvent, les mouchoirs clairs s'agitent et parfois un cri de bienvenue et de sympathie fait répéter par les échos d'Amérique les syllabes sonores de la dolce lingua. Ce sont les Italiens d'Amérique qui regardent à travers les espaces sans fin l'endroit où est l'Italie I