A TRAVERS LA FAMILLE
Le mari américain, par lequel il convient de commencer la galerie de la famille puisqu'il en est le fondateur, est avant tout un bon a provider », c'est-à-dire un bon pourvoyeur. Il s'obstine à être le soutien unique de sa femme et de ses enfants. Dans ce rôle comme dans tous les autres, l'Américain veut avant tout être fort, et pour se prouver sa force il va au-devant des responsabilités désintéressées. Rien n'est amusant et suggestif pour un Français comme de voir l'expression de dégoût ou d'ahurissement qu'il amène sur le visage de l'Américain quand il prononce devant lui le mot de « dot ». L'Américain ne peut pas comprendre qu'un homme en état de se marier puisse avoir des raisons ou des excuses pour accepter une dot II est encore trop près des origines humaines pour comprendre par suite de quelle complication, quand un père de famille est parvenu à élever une jeune fille, à l'orner de tous les dons de l'esprit, du cœur et de la beauté physique, lorsqu'il est parvenu à en faire ce que les hommes appellent.
dans tous leurs idiomes, un trésor inestimable, il faut encore qu'il se dépouille d'une partie de sa for* tune pour la donner au jeune homme qui consentira à prendre possession d'un objet aussi précieux. Pour l'Américain, réclamer une dot ou même l'accepter serait se déclarer dans un état d'impuissance et d'infériorité physique et morale, dont l'aveu le dégraderait à ses propres yeux.
Chez nous le mépris public s'attache à tout homme qui accepte de l'argent d'une femme, excepté quand il l'épouse. D'oij il semblerait résulter qu'on a le droit de faire payer aux femmes le service qu'on leur rend en les épousant, et ce service seulement. En Amérique le mépris public est plus logique qu'en France puisqu'il n'exige pas, pour atteindre l'homme, que la femme soit elle-même méprisable. Là-bas, recevoir l'argent des femmes est en toute circonstance indigne d'un homme et, par ce mot d'homme, l'Américain entend quelque chose de très considérable. Au théâtre, quand un jeune premier se trouve placé par l'auteur dans une de ces situations pathétiques et abominables qui tirent des larmes à tout être sensible, il n'a qu'à mettre la main sur son cœur et à s'écrier : a I am a man ! » — « Je suis un homme, » pour entendre crouler sur sa tête une avalanche d'applaudissements.
Les sentiments dfs Américains semblent extraits de nos vieux romans de chevalerie. Ecoutez, par cpcemple, ce toast que vous êtes sûr de retrouver à la fin de tous les banquets où assiste un militaire américain capable de coudre trois mots l'un à
l'autre : a H ère' s to the ladies, God blés s them! May our arms be their defence, and their arms ont recompense/ » — Je bois aux dames, que Dieu les bénisse! Puissent nos bras être leur défense; puissent leurs bras être notre récompense!
Le jeune et beau Dunois n'a pas dit des choses plus gracieuses, lorsque, partant pour la Syrie, il priait Marie de bénir ses exploits. Si l'Américain avait le geste aussi beau que la parole, il réaliserait le type du chevalier moderne, car d'un chevalier il a toute la tendresse et toute la galanterie, mais ses membres raidis par le « football » et sa langue au vocabulaire restreint, ne se prêtent ni aux poses élégantes ni aux expressions subtiles.
En Amérique on se marie jeune, et avant de se chercher une fiancée l'époux ne se préoccupe pas toujours d'avoir une situation stable. Il est certain d'avance de se tirer d'affaires, de trouver dans les exigences de son home un aiguillon pour son œuvre et dans l'affection de sa femme la cause tle son succès. Dès qu'il est fiancé il se range, c'est-à-dire qu'il abandonne tout com^merce de galanterie avec les jeunes filles qu'il connaît, et qu'il passe uniquement à son Club les heures qu'il dérobe à sa fiancée. Il se pique d'être fidèle, absolument fidèle, et si par hasard pendant les longs mois de ses fiançailles il se laisse aller à quelque accroc dans ses bonnes résolutions, soyez sûrs qu'il a été entraîné par des amis et que quelques verres de Champagne sont plus responsables que lui de l'infraction commise à la; règle qu'il s'était imposée.
l66 LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEUPLE
Le plus cher de tous ses droits, celui qui est en quelque sorte le symbole de son indépendance, est de choisir la femme qui lui plaît, quelle qu'elle soit et d'oii qu'elle vienne, et de se l'approprier envers et contre tous. Cette appropriation légitime est d'ailleurs une chose facile. Il suffit pour la réaliser de trouver un ministre protestant ayant un moment de loisir. L'heure et le jour sont sans importance ; la soirée est aussi propice que la matinée. Comme l'enterrement, la bénédiction nuptiale est gratuite et les bénéficiaires prouvent leur reconnaissance en offrant au ministre une indemnité proportionnée à leurs moyens. On m'a raconté l'anecdote d'un ministre qui reçut un jour la visite d'un gentleman dont la physionomie ne lui était pas inconnue, et dont il aurait pu se rappeler le nom.
— Voilà ce que je vous dois, dit le visiteur en alignant une assez forte somme.
— Ce que vous me devez ?
— Oui, vous m'avez marié il y a quelques années. Je ne vous ai rien offert au premier abord parce que si j'avais été trompé sur la qualité de ma femme j'aurais été obligé d'en prendre une autre, mais celle-ci est parfaite et je vais la garder ; c'est pourquoi je viens acquitter ma dette.
Ces facilités extrêmes dans la cimentation des liens conjugaux combinées avec la moindre habitude d'intempérance conduisent parfois à des résultats déplorables. C'est ainsi qu'on a vu un célèbre citoyen new-yorkais se réveiller un matin marié
à la fiancée de son frère. Mais si ces unions à grande vitesse sont possibles, elles sont rares et les Américains en parlent avec sévérité.
Le véritable type de l'épouse américaine est la femme jeune fiJle, qui a l'air d'être la jeune sœur de son mari et la grande sœur de ses enfants. Les filles américaines ne sont pas élevées, comme les filles françaises, à regarder le mariage comme un sacerdoce et la maternité comme une tragédie. Les deux fonctions leur sont légères et les plaisirs qu'elles en tirent les amènent à penser que les souffrances et les soucis qui en dérivent valent la peine d'être supportés et vécus.
D'autre part, lorsqu'il épouse une femme très jeune, l'Américain se montre jaloux de lui conserver cette insouciance et cet entrain qui semblent chez nous s'évaporer le jour même du mariage. La jeune femme garde toutes ses habitudes de jeune fille, continue à fréquenter ses amies, va golfer avec elles et ne se sépare même pas de ses allures un peu efflanquées et toujours athlétiques. Et lorsqu'elle ne se marie pas très jeune TAméricaine entend profiter de sa jeunesse ; elle veut apprendre la technique de la vie et elle ne se choisit un mari qu'après de très longues délibérations. La femme mûre obtient par la déduction et l'observation ce que la jeune fille a obtenu par l'intuition, la certitude d'avoir découvert l'être unique et rêvé. Et voilà comment deux Américains, un homme et une femme, de facultés ordinaires, s'y prennent pour créer une chose qui leur est supérieure à tous les
l68 LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEUPLE
deux, et qui est leur mariage. Ce phénomène est l'inverse de celui qui se passe dans les corps inertes au point de vue de l'électricité, le coefficient de conductibilité d'un alliage étant toujours inférieur au coefficient du moins conducteur des corps qui Je composent.
Je sais bien que je fais du ménage américain une sorte d'Eldorado qui ne cadre guère avec les histoires si fréquentes de divorces. Mais c'est précisément parce qu'on peut divorcer avec une facilité relative que tous les ménages sont heureux, puisque lorsqu'on n'est pas satisfait d'être marié on peut s'en aller, et qu'alors il n'y a plus de ménage. Il se passe là un phénomène analogue à celui de la sélection par la maladie. Quand la nature fait passer sur une population un courant de fièvre typhoïde ou de tuberculose, elle améliore cette population en emportant tous les éléments malingres et chétifs. Tout ce qui subsiste est bon ; de même pour les ménages américains, tous ceux qui subsistent sont bons. Tous les maris et toutes les femmes sont satisfaits d'être ensemble puisque s'ils ne l'étaient pas ils pourraient se séparer.
Les Américains protègent si bien leurs femmes contre tout souci que les femmes négligent de s'enquérir du tracas des affaires. Elles finissent même par en oublier l'existence et par accepter le dévouement de leurs maris a as a matter of course », c'està-dire comme quelque chose qui va de soi. Les filles de parents riches sont portées à exiger plus que le nécessaire, et si leur mari est incapable de leur pro-
curer le luxe qu'elles réclament, elles ne cachent pas leur mécontentement. On voit cependant aussi des jeunes filles riches épouser des jeunes hommes sans fortune et se soumettre gaiement aux exigences de la situation, mais c'est une minorité imperceptible, et on peut dire que les épouses américaines sont plutôt difficiles à satisfaire au point de vue pécuniaire. L'étranger qui observe tout cela est scandalisé de cette exigence financière des épouses, parce que chez lui c'est une spécialité que les femmes galantes ont monopolisée. Mais quand on considère les choses sans parti pris et de près, on ramène ce scandale aux proportions d'un phénomène économique et on se dit que dans la vie à outrance celui des deux associés qui est chargé de dépenser l'argent réussit d'ordinaire mieux dans sa tâche que celui qui est chargé de le gagner. C'est ce qui arrive dans les ménages américains où la femme dépense et où le mari gagne, et plutôt d'avouer qu'il gagne moins qu'elle ne dépense, il se lance dans les combinaisons et les aventures. Il arrive que le mari meurt de désespoir ou autrement, après avoir fait de mauvaises affaires. La femxme et les filles restent sans ressources et sans connaissances pratiques de la vie. C'est là une situation qui est tirée à plusieurs milliers d'exemplaires dans toutes les villes américaines. Les pauvres créatures se mettent courageusement au travail et non moins courageusement essaient de faire des économies. Mais l'économie américaine consiste à augmenter ses revenus et non pas à diminuer ses dépenses, et même les femmes
lyO LES GRANDES IDÉES D UN GRAND PEUPLE
laissées seules apprennent plus facilement à gagner de l'argent qu'à en restreindre l'emploi. Alors les amis se cotisent pour combler le déficit On accepte simplement ce qui est offert simplement, et dans la détresse la plus extrême le pauvre est persuadé qu'il n'accepte les bienfaits qu'à titre de revanche.
Il n'y a pas de pauvres honteux en Amérique, excepté parmi les millionnaires obligés pour conserver leur crédit de laisser ignorer qu'ils dépensent plus du double de leur revenu. Et non seulement on n'a pas honte d'être pauvre, mais on méprise profondément l'argent. Cette phrase a l'air d'un paradoxe lorsqu'elle est écrite en français ; elle est cependant rigoureusement vraie. L'Américain méprise l'argent comme il méprise la femme qui se donne à tout venant. Il méprise l'argent parce qu'il a perpétuellement sous les yeux le spectacle de la prostitution de la fortune, qu'il s'efforce de violenter lui-même parce qu'il n'a pas d'autre occupation icibas, et aussi parce que le fond même de son âme est un besoin extravagant de confort, pour ne pas dire de gaspillage.
Il ne s'agit pas d'appliquer là les façons de penser et de juger de nos races vieilles et compliquées. Les Américains sont au milieu du ras de marée de leurs affaires comme des nageurs au milieu d'un tourbillon qui les roule. Ils n'ont pas le temps de faire des politesses, chacun tire sa coupe sans saluer le voisin. Quand on ne veut pas faire d'affaires, quand on veut s'initier aux grimàceries des salons, on passe en Europe. Le Fran-
çais, tranquille et modéré, restreint et prévoyant, hausse les épaules devant cette activité enragée et dit d'un ton de reproche : « Ces Américains, ils n'en ont jamais assez. » C'est justement ce qui fait leur force. Ils ne s'évertuent pas à en posséder davantage pour entasser leurs dollars dans des bas de laine, car alors il viendrait un moment où le bas étant plein, il y aurait assez de dollars. Ces dollars, il les font rouler, ce qui constitue un travail pour l'homme et une prolifération pour l'or.
Le Français dit aussi des Américains : « Ils ne cessent jamais de travailler. » C'est vrai, et c'est pour cela qu'ils se civilisent si rapidement. Vers cinquante-cinq ans le Français songe à prendre sa retraite et à réaliser le rêve qu'il a caressé pendant un demi-siècle, après l'avoir vu caresser par ses parents auxquels leurs parents en avaient transmis le culte. Ce rêve est petit. Il consiste à manger de petites rentes dans une petite maison. L'Américain de cinquante-cinq ans se considère comme un homme qui vient de finir son apprentissage. Il va maintenant pouvoir aborder une carrière nouvelle, et si la nécessité du pain quotidien ne le harcèle plus il songe aussitôt à faire bénéficier son prochain de ce qu'il a acquis comme intelligence et comme savoir-vivre.
Le Français passe sa vie dans un carcan. Jusqu'à ce qu'il ait de la fortune, il se restreint pour l'acquérir et dès qu'il en a, il se restreint pour ne pas la dépenser. L'Américain lui, au contraire, vit en pleine liberté; il ne respecte pas l'argent pour lui-même.
Pour lui, le dollar n'a pas de majesté; le prestige du mot et de la chose est un produit essentiellement européen. Mais il s'extasie sur l'idée qui a assuré le gain d'une fortune, sur l'idée, faculté créatrice de l'esprit. L'idée est l'idole du Nouveau Monde.
En Europe, quelqu'un qui voudrait vendre des idées passerait pour un fou. En Amérique, l'idée a une valeur marchande. On achète des idées, on n'achète même que cela et l'achat des idées revêt la forme la plus inattendue ; celle-ci par exemple ; sans être journaliste, vous avez l'idée d'un article; vous allez la soumettre à un rédacteur en chef européen qui commence toujours par répondre : a Donnez-moi d'abord l'article, quant aux idées elles sont à tout le monde. » Vous vous adressez alors à une feuille américaine avec votre idée neuve et le rédacteur en chef vous la prend, vous la paie et fait écrire l'article par un écrivain à gages qui, lui, a une plume, mais qui n'a pas d'idées.
Dans ce petit fait éclate toute la différence qu'il y a entre l'Ancien et le Nouveau Monde. L'Ancien Monde n'est séduit que par la forme. Le Nouveau n'apprécie que la substance. Aux Latins, l'ombre, aux Anglo-Saxons, la proie. Et cet amour de la substance est tellement fort qu'il lance des Américains sur la piste de choses qui nous paraissent à nous autres Latins purement conventionnelles. C'est probablement le mépris de l'argent qui provoque chez les Américains cet enthousiasme enfantin pour les quartiers de noblesse. Ils espèrent trouver dans
notre aristocratie quelque chose de meilleur que ce qu'ils possèdent Ils finissent par s'agenouiller devant un titre, parce qu'ils s'imaginent que c'est une chose qui ne s'achète pas.
Ils ne se doutent pas, les grands naïfs qu'ils sont, ils ne se doutent pas qu'en domptant la nature vierge, leurs pères ont accompli des exploits autrement utiles et autrement éclatants que les rixes, rencontres, mêlées et capilotades qui ont rempli notre histoire et d'où sont sortis, tout flambants neufs, dans la dorure de leurs panaches et l'éclat de leurs particules, ceux qui avaient distribué le plus de coups et qui en avaient reçu le moins.
Enfin en Europe nous désirons l'argent pour la sécurité qu'il nous assure dans l'avenir. Là-bas en Amérique on désire l'argent pour le confort qu'il donne dans le présent. Et quand on a le confort on veut le luxe, le luxe fût-il inintelligent et brutal, le luxe ressemblât-il à ce nègre que je connais : il avait des dents admirables, seulement ayant remarqué que toutes les personnes qu'il respectait avaient une partie de leurs dents en or, il dépensa ses économies de plusieurs années à se faire tarauder les dents pour y entasser des feuilles d'or. L'amour du confort qui enfante la nécessité d'agir est peut-être le trait principal du caractère américain. L'Américain se dépêche toujours. Il se dépêche de se coucher pour se dépêcher de se lever. Dans notre tempérament même, l'atmosphère américaine produit une sorte d'effervescence qui se traduit non point par une nécessité de nous dépenser, mais par
une impossibilité de nous reposer, bientôt suivie d'une dépression considérable. On pourrait recommander l'Amérique aux hommes affaiblis. Cependant il ne faudrait pas en faire une station pour les hommes mûrs, car presque toujours les Européens âgés qui s'en vont faire une visite ou um tournée aux Etats-Unis, s'y laissent surprendre par un regain de vitalité, s'y surmènent pendant quelque temps et sont exposés à rentrer chez eux malades et à rendre bientôt un dernier soupir d'épuisement satisfait. C'est ce qui est arrivé, pour ne citer que ceux-là, à Charles Dickens et à Thackeray.
Ce climat n'est pas moins cruel pour la beauté des femmes. Leurs visages se contractent; la vieillesse n'y creuse pas ces lignes profondes qui donnent un caractère auguste à la face humaine, mais elle se manifeste par une sorte de craquelé de la peau comme si les muscles s'effritaient sous elle. Une seule année suffit pour faire disparaître les jolies couleurs roses des émigrantes irlandaises. Seulement ce climat américain semble posséder d'étonnantes propriétés d'épuration, et l'Amérique qui n'est, en somme, pour parler brutalement, que le dépotoir de l'Europe depuis trois siècles et demi, n'a besoin que de trois ans pour épurer un émigrant et le transformer en un citoyen américain pourvu de toutes les qualités et nanti aussi de tous les défauts de sa nouvelle race. La nourriture et le genre de vie sont bien pour quelque chose dans ces transformations rapides. D'abord l'Amérique nourrit abondamment tous ses enfants. L'Irlandais qui chez
lui ne mange que des pommes de terre, le Sicilien qui est obligé de tuer en hiver ses animaux familiers, son chien et son chat, pour les manger, en arrivant dans le Nouveau Monde gagnent tout de suite assez pour manger de la viande tous les jours, n faut savoir, en outre, que tous les objets nécessaires, la viande, les légumes, les fruits, les étoffes, se vendent bien meilleur marché en Amérique qu'en Europe. Le loyer seul est plus cher. Mais comment comparer avec nos taudis européens les logements américains pourvus de gaz, d'eau froide et d'eau chaude et d'une baignoire, la baignoire inévitable qu'on retrouve même chez les plus pauvres ? Même l'ouvrier des campagnes habite toujours seul une maison entourée d'un jardinet, car l'Amérique aime tant ses aises qu'elle s'étale partout où elle peut, jusque dans ses cimetières, qui ressemblent à de grands parcs anglais semés de pierres commémoratives. Les villes espacent leurs maisons et les entourent de vastes pelouses; elles ne poussent en hauteur que par accident, comme New-York, ville plantée sur un rocher à l'embouchure d'un fleuve et qui ne peut s'agrandir qu'en montant vers le ciel.
Mais l'homme ne vit pas seulement de pain et ce n'est pas la nourriture seule qui chasse les vices de l'émigrant. Elle régénère son corps, tandis que l'espérance, la divine espérance vient régénérer son âme. L'émigrant voit s'améliorer rapidement son sort, il n'a plus peur pour lui, il n'a plus faim. Mais les petits sont là qu'il a amenés avec lui et
rémigrant pense : a Le petit fera comme moi, il n'a qu'à vouloir s'en donner la peine. » Voilà ce que notre vieille Europe sceptique, blasée et vaniteuse de son passé doit envier au Jeune Monde : sa foi dans l'avenir.
Nous venons de voir que le mari américain était un bon pourvoyeur et qu'en outre il se croirait déshonoré s'il acceptait une dot, c'est-à-dire s'il prenait de l'argent à une jeune fille bien née pour la transformer en mère de famille. Nous avons vu qu'il ne recule devant aucun travail ni devant aucune peine pour satisfaire aux goûts dispendieux de sa compagne, et qu'il s'expose au besoin à la ruine, pour lui donner les aises qu'elle réclame, les bijoux dont elle a envie. Cet être dévoué, bon et généreux, qui donne tout et ne réclame rien, étant un mari idéal, devrait faire prime sur tous les marchés du Nouvçau et de l'Ancien Monde. Or, non seulement il est très peu demandé dans l'Ancien Monde, où il rappelle toujours un peu aux jeunes filles Robinson Crusoë avec sa hache, sa scie, ses nombreux fusils et son complet en peaux de bête, mais encore il est primé chez lui-même par des représentants de la soi-disant élite européenne qui sont bien loin de le valoir. Ils ne le valent pas au point de vue physique, car ils portent très souvent dans leur corps chétif l'appauvrissement d'une race qui pendant trop longtemps n'a pas voulu s'ouvrir aux richesses d'un sang nouveau, tandis que lui, l'Américain, est presque toujours un spécimen superbe de la race humaine, telle qu'elle sortit dans sa jeunesse élé-
LA FAxMILLE I77
gante et forte des mains de son créateur. L'Américain est grand, SYelte, vigoureux. Sur un corps bien charpenté que soutiennent deux jambes infatigables, il porte une tête énergique et fine, droite entre deux épaules carrées et qui, par l'éclair de ses yeux presque toujours bleus et l'épaisseur de sa chevelure séparée en deux masses par une raie médiane, révèle à la fois l'intelligence et la force. Je ne parle pas de la barbe parce qu'elle existe fort peu. Les hommes la sacrifient sans pitié à une coquetterie qui les porte à montrer la structure de leur face et les traits caractéristiques de leur beau type humain. C'est une mode qui a même passé l'Atlantique avec beaucoup d'autres choses et qui sévit pour le moment dans le Royaume Uni.
A la rigueur, les habitudes casanières des jeunes filles européennes excusent leur répugnance pour les mariages d'outre-mer. Mais les habitudes voyageuses des jeunes filles américaines ne suffisent pas pour expliquer l'enthousiasme avec lequel elles accueillent le mariage avec un Européen. Il faut évoquer des sentiments plus compliqués qui siègent dans ces régions de l'âme qu'on n'airne pas a explorer, parce qu'on y découvre plus de scorieis que de perles et de diamant?.
La diplomatie européenne s'américanise rapidement par le mariage de ses représentants avec les héritières américaines. Je pourrais citer des noms éclatants de diplomates étrangers ou des noms connus de diplomates français qui ont épousé des Américaines pour la plupart exquises, dont ils,
lyS LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEUPLE
avaient presque tous fait la connaissance pendant leur séjour en Amérique. La marine a suivi l'exemple de la diplomatie et enfin la noblesse est arrivée sur leurs traces, de sorte que notre prosaïque XX® siècle, à ses débuts, assiste encore à des expéditions qu'avec un peu de poésie on pourrait relier aux classiques voyages des chefs grecs réunis pour conquérir la Toison d'Or. Car c'est bien à la conquête de l'or que se lancent généralement ces épouseurs plus ou moins titrés, bien que les jeunes filles américaines destinées à devenir des épouses et des mères accomplies n'aient pas besoin de leurs dollars pour être aimées. Elles sont si séduisantes qu'elles pourraient se payer le luxe d'être pauvres. Il convient de remarquer tout de suite, pour répondre à une objection qui s'impose et qui est tirée de l'habitude des Américains de ne pas donner de dot à leurs filles, que les jeunes filles américaines destinées à rajeunir et à radouber les nobles familles du continent, sont généralement des héritières qui ont déjà réalisé leur héritage ou des filles de famille affligées de cette maladie mentale qu'on appelle le snobisme. Ces familles qui, par exemple, n'ont pas réussi à figurer dans l'aristocratie de leur pays, estiment que leur introduction dans l'aristocratie de la vieille Europe est une revanche qui vaut bien un sacrifice pécuniaire. La plupart de ces unions sont d'ailleurs parfaitement heureuses, et même quand elles ont commencé par être des mariages d'argent elles deviennent du jour au lendemain des mariages d'inclination.
Quelle peut être la répercussion de tous ces mariages de chaque côté de l'Océan? Du côté américain on peut répondre sans hésiter que c'est un appauvrissement, puisque l'Amérique se prive de ce qu'elle a de mieux en fait de créatures humaines qui emportent avec elles une forte part du produit du travail de la génération précédente. Mais l'Amérique est d'une fécondité inépuisable. L'amour du travail de ses habitants ont vite fait de réparer les pertes de sang et d'or que la vanité leur inflige. Du côté européen c'est tout bénéfice. Il arrive à la vieille Europe de belles filles qui la rajeunissent matériellement, mais cependant il lui arrive aussi des capitaux qui, en s'agglomérant dans les mains de son aristocratie vieillie, lui impriment une oscillation vers le passé qui reconstitue les fortunes territoriales et par conséquent l'influence de la noblesse. L'avènement fatal de la démocratie se tr*ouve ainsi retardé. Et ce n'est pas un des exemples les moins étonnants des jeux de la Providence, que de voir l'argent de la démocratie américaine refluer vers l'Europe, entre des mains intéressées à reconstituer l'édifice d'intolérance, de mensonge et d'abus qui amena l'émigration des fondateurs primitifs de ce capital. Les puritains d'Ecosse quittèrent l'Europe avec horreur pour échapper à ce qu'ils appelaient la contagion romaine. Et voilà que leurs arrière-petites-filles reviennent dans cette Europe munies de l'argent des ancêtres, pour réveiller cette contagion et la faire ressortir des cendres mal éteintes du passé.
l80 LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEUPLE
C'est là un problème troublant auquel ne réfléchissent pas les virginales ûancées qui appuient leurs petites mains tremblantes et gantées de blanc sur le bras grêle du jeune épouseur blasé et blasonné, et auquel ne pense certainement pas non plus leur père, intimement persuadé que le fait d'appeler « mon gendre » un marquis authentique le vengera du déboire de n'avoir pu compter parmi les four hundred.
Par une transition à laquelle jusqu'à présent nul n'a songé à se soustraire, la question du mariage m'amène à celle des enfants et à celle des enfants américains, car les enfants issus de mariages mixtes ne peuvent nous préoccuper. Ils suivent la destinée de leurs pères et sont de petits Européens. Je dirai tout de suite que les bébés américains coûtent bien plus cher à établir que les bébés français. Rien que les préparations antiseptiques qui les attendent à leur arrivée, la note du docteur, celle de la nourrice et l'aménagement de la nursery supposent presque une petite fortune. La chambre spacieuse destinée à l'enfant et à sa nourrice est préparée dans des conditions spéciales. Pas de tentures pas de tapis. Des nattes ou du linoléum sur le parquet, des rideaux d'indienne pouvant se laver fréquemment. Sous les meubles d'immenses plaques de propreté d'un verre épais. La chambre est toujours exposée au midi aûn que le soleil vienne y détruire les microbes.
Quand le reste de la maison est chauffé au
LA FAMILLE l8l
calorifère, la nursery a une grande cheminée et du feu de bois. La mère nourrit rarement son enfant, et quand elle le nourrit ce n'est presque jamais que partiellement. Il boit du lait pasteurisé, c'est-à-dire du lait à demi stérilisé, mais encore nutritif. L'enfant est alimenté à intervalles réguliers, généralement toutes les deux heures. S'il pleure dans l'intervalle on le laisse crier à son aise dans son berceau, sans même s'occuper de le changer de position. Jamais on ne le promène en le secouant comme font les nourrices françaises. Tous les matins on le pèse ; tous les matins on le baigne dans de l'eau chaude à laquelle on ajoute graduellement de l'eau froide. Jamais on ne l'emmaillotte, jamais on ne lui met un bonnet. Il a un berceau d'osier portatif que la nourrice place en plein air toute la journée, même en hiver, à moins pourtant qu'il ne pleuve ou qu'il ne tombe de la neige. Les fenêtres de sa chambre sont ouvertes toute la nuit comme celle des chambres à coucher des grandes personnes. On prétend que les enfants qui naissent au printemps et passent les six premiers mois de leur vie au soleil et en plein air sont plus grands et plus forts que les autres. C'est là une observation qui peut être vraie, mais que je ne garantis pas. On ne porte pas les bébés américains. Jusqu'à ce qu'ils sachent marcher on les pose par terre; on les laisse se rouler et essayer de se mettre sur leurs pieds. On peut dire des enfants américains qu'ils ne connaissent pas la saveur du baiser. Jamais un père de famille n'embrasse son petit garçon. Les Américains
trouvent parfaitement ridicule l'habitude qu'ont les Français de s'embrasser.
Deux ou trois années de ce régime suffisent naturellement pour faire du petit Américain un enfant que nous jugeons insupportable. On n'essaie pas de corriger sa brillante impétuosité. Il interrompt la conversation de ses parents pour donner son opinion ; il ne mange que ce qui lui plaît et on le laisse pousser tout seul dans une bienheureuse ignorance. Son intelligence qui n'est pas tourmentée se tourne déjà vers les choses pratiques dont il fait lui-même la découverte.
Quand l'enfant atteint l'âge de cinq ou six ans il nous paraît d'une précocité surprenante, et c'est ici, je crois, le moment de placer deux ou trois histoires vécues d'enfants : Le petit Townsend a six ans. Il est venu avec ses parents passer quelques jours à Paris et il a lié commerce d'amitié avec Jean-Pierre, mon fils aîné, qui a le double de son âge. Ils causent ensemble comme deux hommes. Un jour j'interromps leur conversation pour demander au petit Townsend s'il veut aller se promener. Il me répond gravement : a Mon cher, vous voyez bien que je suis en train de causer avec votre fils. Je ne peux pourtant pas faire deux choses à la fois; je ne m'y reconnaîtrais plus. » Je m'incline devant cette raison péremptoire, mais je pense tout de même que Townsend n'avait pas beaucoup envie de sortir.
Le petit Dan a huit ans. Il a accompagné sa mère sur le Deutschland qui m'a ramené en
Europe. La traversée est longue et la femme est jeune. Elle s'ennuie et cause souvent avec un des officiers de la suite du prince Henri de Prusse qui est aussi sur le bateau. Un jour le petit Dan dont j'ai gagné la confiance vient se camper devant moi et me dit : « Mon cher, qu'est-ce que vous pensez de voir ma mère causer si souvent et si longtemps avec cet Allemand. Ne vous semble-t-i! pas qu'elle perd, en vérité, le contrôle de sa dignité ? »
Pour comprendre la saveur de cette remarque, il faut savoir que les Américains font du mot contrôle un usage qui touche à l'abus. Ils l'emploient toutes les fois qu'ils ont à exprimer une idée de surveillance, de direction, d'autorité. Quand un financier, pour s'emparer d'une affaire, achète la majorité des actions qui la représentent, on dit de lui qu'il en brigue le contrôle. Par une évolution assez fréquente dans le langage américain cette métaphore s'est peu à peu répandue dans tous les compartiments et elle a passé notamment de la région des affaires dans celle du sentiment. C'est ainsi qu'une jolie Américaine résolue à repousser les obsessions trop impatientes d'un Européen, et je dis d'un Européen parce que les Américains sont justement renommés pour leur patience en cette matière, dira à son amoureux entreprenant : a Non, monsieur, vous savez bien que je ne suis pas femme à perdre mon propre contrôle » (my self control). Donc en Amérique tout le monde contrôle quelque chose. J. Pierpont Morgan contrôle
184 LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEXJPLE
ses lignes de chemins de fer et autres entreprises. La jeune fille à marier contrôle sa vertu et l'enfant trouve dans son berceau cette idée un peu abstraite de contrôle. On lui apprend à se contrôler lui-même dès qu'on lui apprend à parler, et dans ces petites têtes on établit des cribles précoces pour les mots, pour les actes et pour les idées elles-mêmes.
Quand on entend parler un petit garçon ou une petite fille américaine on s'imagine être tombé sur un prodige, sur un monstre de lucidité, sur un petit être doué pour la vie pratique comme l'était Mozart pour la musique, et quand on va en Amérique on retrouve sur toutes les lèvres enfantines ces fleurs de précocité qui donnent à ces ébauches humaines l'apparence de créatures adultes. On est déconcerté devant les enfants américains comme on le serait devant des hommes et des femmes aussi petits que des enfants, et malgré soi on leur laisse prendre, c'est le cas de le dire, le contrôle sur soi-même. On en arrive à les consulter comme de grandes personnes expérimentées.
Comme les enfants se contrôlent eux-mêmes, on ne se croit pas obligé de les surveiller et on laisse aux garçons notamment toute liberté de courir et de s'amuser. Les enfants en profitent et s'ils tombent, s'ils se font mal, c'est qu'ils se sont insuffisamment contrôlés : ils ne se plaignent pas. Un enfant américain ne pleure jamais quand il se blesse ; il pleure quand on lui refuse ce qu'il désire, mais, pour les inconvénients de son indépendance, il les
méprise et montre vis-à-vis d'eux un courage extraordinaire.
Harry a six ans. Sa famille habite l'Etat de New- Jersey. Dans la maison il y a un vieux cheval en retraite dont le caractère offre toute sécurité. Le bébé et le cheval sont inséparables. On pose le premier sur le dos du second et ils s'en vont tous deux dans les champs jusqu'à la nuit noire. Un jour pourtant le cavalier et sa monture rentrèrent à la maison dans l'après-midi, marchant non plus l'un sur l'autre, mais l'un devant l'autre. Harry s'avançait en tête tenant le vieux cheval par la bride. « Comment avez-vous fait pour descendre de cheval, lui demanda- t-on ? Oh! répondit-il, le cheval a passé dans un jardin, et dans ce jardin il y avait une corde tendue entre deux piquets sur laquelle séchait du linge. Le cheval a passé en courant sous la corde, la corde m'a arrêté et je suis tombé, mais je veux repartir ; voulez-vous me remonter ? On reposa l'enfant sur le cheval et ils repartirent tous deux. Le soir, quand on déshabilla le petit, on s'aperçut qu'il avait au flanc une grande tache bleuâtre que les médecins appellent une ecchymose, en forme de fer à cheval, et l'enfant donna cette explication toute simple : « Oh! c'est là que le cheval m'a marché dessus. »
Mon petit ami Townsend dont j'ai parlé plus haut loge avec ses parents à l'Elysée Palace Hôtel. Un jour je vais voir sa famille. Les parents ne sont pas encore rentrés pour dîner, bien qu'il soit sept heures. Campé devant un majestueux
l86 LES GRANDES IDÉES D UN GRAND PEUPLE
maître d'hôtel le petit Townsend commande son dîner. Il insiste sur un plat préféré, a N'oubliez pas surtout cela, dit-il, car je l'aime beaucoup. » Et comme il me voit survenir il m'invite à partager son dîner. « Mes parents ne sont pas rentrés, dit-il, nous dînerons sans eux, cela leur apprendra à être exacts. » Il a six ans !
Toutes ces anecdotes seraient incomplètes s'il y manquait une histoire d'enfant terrible. En voici une dont le héros est un peu plus âgé. Il a près de douze ans. Sa mère avait invité ses amis à une réception à laquelle l'enfant s'était mis en tête d'assister. Supplications; refus formel. Le grand jour arrive; l'heure suprême s'avance, elle passe et personne ne vient. Stupéfaction de la maîtresse de la maison, qui finit par s'apercevoir que le petit garnement a attaché un crêpe à la sonnette. En Amérique quand il y a un mort dans une maison on a la coutume d'attacher au bouton de sonnette un long ruban noir quand le défunt est adulte, blanc quand il est jeune ou même des fleurs en gerbe si c'est une jeune fille, et de laisser le tout en signe de deuil jusqu'à la levée du corps. Or les invités en voyant le crêpe à la porte s'en étaient allés sans insister.
On voit que le Nouveau Monde n'a rien à envier à l'ancien, pas même ce qu'on appelle l'enfant terrible. Il est juste de reconnaître que chez l'enfant américain, vers la quatorzième année, une sorte de détente bienfaisante se produit. L'enfant s'assagit du soir au lendemain. Toute son exubérance se porte vers l'étude.
LA FAMILLE l8j
Il se met à travailler, non parce qu'on l'y oblige, mais parce qu'il a découvert que c'était intéressant. En résumé, la première vertu qu'on s'efforce d'inculquer à l'enfant, la seule en quelque sorte, et avec raison puisqu'elle implique toutes îes autres, c'est le « self control » moral et physique. Cela revient à dire, en dépouillant l'idée de sa métaphore financière pour lui restituer notre formule philosophique, que ce qu'on apprend tout d'abord aux enfants américains c'est la maîtrise sur eux-mêmes; cette maîtrise sur soi-même qui, pour nous autres, est le couronnement de la culture morale. C'est pourquoi, quand les enfants américains sont devenus des hommes, ils sont tellement maîtres de leurs passions qu'un psychologue comme M. Bourget a pu se laisser décevoir par les apparences et déclarer que les Américains manquent de tempérament et que, s'ils sont vertueux, c'est qu'ils n'ont pas de tentations!
Cette assimilation trop rapide de l'enfant à l'homme a pour résultat et pour inconvénient de détruire à peu près radicalement le respect de l'enfant pour l'homme fait, sinon dans son essence, au moins dans ses manifestations extérieures. C'est ainsi que nos oreilles latines sont presque toujours choquées par les expressions familières qu'emploient en Amérique les fils pour désigner leur père. Ils l'appellent le vieux Monsieur a the old man » ou encore « le gouverneur » the governor ! Pourtant il est à remarquer que toujours la mère échappe à la familiarité des désignations, et cette simple remarque est pour moi le résumé de tout ce que je pourrais
l8S LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEUPLE
dire sur la femme américaine. Après avoir été la fleur de sa race elle en devient la mère auguste et conservatrice. Il y a quelque chose d'attendrissant dans la transformation de cette enfant évaporée et tendre qui conjure les dangers du fiïrt par cette formule nationale, murmurée à travers la nacre de ses dents blanches : j'ai le contrôle de moi-même, en une sorte de cybèle qui transmet aux générations futures le flambeau vigoureux et fécond des générations passées. Ce flambeau est toujours aussi brillant et aussi brûlant que lorsqu'il vint se raviver au contact des immensités vierges du continent américain, après s'être allumé au pur foyer du christianisme.
L'Amérique, c'est avant tout la femme américaine ; d'ailleurs on peut dire d'une façon générale que les hommes valent surtout par leurs mères. On peut prendre un à un les hommes les plus extraordinaires de l'histoire humaine, et presque toujours, derrière eux, on découvre une mère dont ils ont pour ainsi dire extériorisé les qualités cachées, tandis que bien plus rarement se manifeste l'influence du père. Et cette règle, vérifiée par l'histoire, est encore vérifiée par les observations personnelles de chacun de nous, qui retrouve en soi l'empreinte de sa mère plus profonde que celle de son père. C'est pourquoi il faut faire remonter à la femme américaine tout le bien qu'on dit et qu'on pense du peuple américain.
Quant au problème de savoir si la vertu américaine repose sur un manque de tempérament, je
l'ai entendu résoudre par une femme de New-York qui possédait toutes les aptitudes nécessaires à cette solution ; un âge déjà mûr, une beauté encore merveilleuse, un esprit affiné et l'habitude des grandes relations mondaines cultivées à Paris et à Londres, où elle avait vécu au milieu des hommages et des adulations. Cette femme disait : the American has more passion and the Frenckman more sensuality. L'Américain a plus de passion et le Français plus de sensualité. Dans tous les cas, vertueux ou non, l'Américain a au moins le bon goût de ne pas se vanter de n'être pas vertueux et c'est déjà le commencement de la vertu que de ne pas se faire gloire du vice.
Si l'Américaine est ce qu'il y a de mieux en Amérique, le proverbe « nul n'est prophète dans son pays » ne s'applique pas à elle, car elle y est traitée véritablement en reine, avec la liberté en plus. Seulement, dans cette société étonnante, la femme a pu s'émanciper sans cesser d'être femme. Chez nous le mot de féminisme employé pour qualifier l'émancipation éveille l'image d'un petit être insexué qui a sacrifié les qualités de la femme pour s'annexer les vices de l'homme. Il V éliminé tout ce qu'il pouvait montrer de gracieux a^^ant sa transformation, la fraîcheur de son temt aussi bien que les ondulations de ses cheveux ou les courbures voluptueuses de sa taille, et il a acquis notre sécheresse, notre raideur, nos brusqueries et jusqu'à nos pires brutalités. Là-bas, au contraire, les féministes sont restées des femmes et de très
igO LES GRANDES IDÉES D UN GRAND PEUPLE
jolies femmes, des femmes parfaitement désirables. Cela provient de ce que l'Américaine unit à sa situation de reine une indépendance absolue, dont on pourrait peut-être expliquer l'origine par la répartition des sexes sur le Nouveau Continent. A travers le temps et à travers l'espace, l'Amérique partage avec l'ancienne Grèce le rare privilège de posséder plus d'hommes que de femm.es. Chez les anciens cette proportion avait abouti à la divinisation de la femme. Chez les modernes elle aboutit à sa royauté par le même mécanisme qui a conduit à sa domestication chez les peuples où la proportion est inverse, c'est-à-dire où la femme est beaucoup plus nombreuse que l'homme. Là fleurit le harem, c'est-à-dire la femme en troupeau. En Amérique, s'il pouvait y avoir des harem, ce serait des harems d'hommes et l'usage ne s'en est pas encore établi, heureusement. Mais le fait est là, il y a en Amérique plus d'hommes que de femmes. La femme y est un objet relativement rare, et c'est ce qui explique à la fois l'indépendance de la femme, le respect dont on l'entoure et la coutume de ne pas lui donner de dot puisque toutes les femmes ont l'occasion de se marier pour rien, si cela leur plaît. Le surplus des hommes, cet excédent qui rehausse la condition de la femme, s'explique de son côté par la composition même du peuple américain, qui était une population d'émigrés pour laquelle l'homme était une valeur recherchée et la femme un objet encombrant. Aujourd'hui même, dans les régions où fleurissent les villes, les femmes
tendent à devenir plus nombreuses que l'homme tandis que, dans l'Ouest, encore ouvert à l'émigration, les hommes l'emportent par le nombre. Ne nous étonnons pas, nous qui avons appris au collège l'histoire de Rome où il n'y avait presque que des hommes, à ce point qu'il fallut faire une expédition guerrière pour se procurer des femmes chez les Sabins. Là aussi, pour des raisons analogues, la femme jouait un rôle éminent, et les annales humaines ne nous ont pas transmis de figure plus auguste que celle de la matrone romaine.
Il me paraît presque impossible de parler de la famille, qu'elle soit américaine ou européenne sans consacrer quelques pages aux êtres qui la complètent, qui vivent sous le même toit et qui la servent. A New-York et aux Etats-Unis l'aube du vingtième siècle coïncide, semble-t-il, avec une crise sur les domestiques. Elle inspire au public des doléances qui remplissent les éditions du dimanche des grands journaux. Il n'y a plus de bons domestiques ; le bon domestique s'en va. Ces pensées désolantes sont enveloppées comme il convient dans des tirades amères et dans des aperçus philosophiques profonds sur l'éternel problème de la poule et de l'œuf. Est-ce l'œuf qui fait la poule, est-ce la poule qui fait l'œuf? Ce problème appliqué à la question des domestiques se réduit à savoir si les bons maîtres font les bons domestiques ou si les bons domestiques font les bons maîtres, et par conséquent à discerner lequel de ces deux êtres doit se frapper la poitrine : celui qui sert ou celui qui est
servi. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on s'imaginerait, en lisant les feuilles éplorées de la jeune Amérique, retrouver les lamentations qui traversent l'ancien continent à propos de la disparition de ce type admirable du vieux serviteur, ressource suprême du conteur aux abois et du dramaturge en détresse.
Les Américains paraissent désolés de devoir renoncer à ces douceurs qui ont jeté tant de charme sur le théâtre de Scribe et sur la littérature de certains membres de l'Académie française. On se plaint de voir les domestiques de plus en plus exigeants. Il est vrai que, comme compensation, on constate qu'ils sont de moins en moins dévoués et qu'ils ne font guère de progrès que dans l'ignorance de leur service.
Si on voulait saisir cette crise dans ses racines, il conviendrait d'étudier l'état d'âme d'un émigrant actuel qui débarque à New- York et va se présenter dans un bureau de placement. Cet émigrant est presque toujours un rural qui ne sait absolument rien de ce qui se passe dans une maison des villes. Il ne sait qu'une chose, c'est qu'en Amérique le travail est bien payé. Il demande donc pour débuter des gages de quinze ou vingt dollars par mois fondant cette prétention sur une science du service qui se réduit généralement à l'épluchage incomplet des pommes de terre. Avec ce bagage il ne peut rester longtemps dans la même place et change de maison tous les^ deux ou trois jours, jusqu'à ce qu'enfin un de ses collègues ou un de ses maîtres
lui suggère l'idée de se présenter dans une fabrique où il trouve un emploi, en dépit de son ignorance et même de sa stupidité. Cette ignorance et cette stupidité ne sont d'ailleurs pas inutiles à ses successeurs, car la maîtresse de maison, obligée d'essayer huit ou dix rustres avant de découvrir un être pourvu d'une lueur d'intelligence, est disposée à faire des concessions énormes pour attacher cette lueur à son service, de sorte que la situation de domestique aux Etats-Unis est infiniment plus profitable que celle d'ouvrier. Evidemment l'émigré venu pour être domestique et contraint de se faire ouvrier s'explique à lui-même sa métamorphose par les mots virils qui résonnent autour de lui : liberté, indépendance. Liberté et indépendance s'achètent par des sacrifices que ne soupçonne pas toujours celui qui les accomplit.
On ne peut se rendre compte à quel point la famille américaine est devenue l'esclave de ses domestiques. Ils lui ont imposé jusqu'à l'habitude de changer l'heure des repas le dimanche pour pouvoir leur donner un congé hebdomadaire. Ce jour-là on dîne vers deux heures, et à sept heures on mange de la viande froide en prenant le thé que la maîtresse de maison prépare elle-même. L'aristocratie newyorkaise s'en tire encore en allant le dimanche prendre son repas du soir dans les restaurants à la mode, bondés d'une foule élégante, contente de voir et d'être vue, et résignée à payer jusqu'à qumze dollars par tête le plaisir de ne pas dîner chez soi et d'accorder aux domestiques une demi- journée de
liberté. A Boston, dans beaucoup de maisons, on prépare le samedi les aliments pour le dimanche. Il suffit de faire réchauffer les légumes et c'est un soin que la cuisinière en congé peut confier à n'importe qui.
Une chose m'étonne, c'est qu'on n'ait pas encore fondé pour les émigrés une école préparatoire oii ils pourraient venir passer six mois pour apprendre à se tenir proprement, à coudre, à faire l'argenterie et le service de table. Si cette école existait, bien peu d'émigrés préféreraient le travail pénible et souvent malsain de la manufacture aux besognes faciles et hygiéniques de la domesticité, tandis que les domestiques sont tellement rares que dans presque toutes les traversées on voit des passagers de première classe, revenant d'Europe, aller faire des visites aux passagers de troisième classe pour retenir d'avance parmi eux des serviteurs. Il leur arrive ainsi de choisir pour femme de chambre, par exemple, une Irlandaise qui a passé toute sa vie dans une étable.
Peut-être aussi les mots qui ont déjà rendu tant de services à l'humanité déçue pourront-ils aider à résoudre la « servant question », le problème des domestiques. Déjà l'appellation de domestique tend à disparaître du vocabulaire d'oîj a été bannie l'appellation d'esclave. Encore un effort et nous verrons le mot trop familier de cuisinière remplacé par une périphrase qui indiquera une femme ayant le contrôle de la cuisine. A mesure que l'humanité s'affirme cérébrakment, les idées qui sont les besoins
de l'esprit remplacent les besoins du corps. L'imagination se substitue à la sensualité et il est naturel que les mots, éveil leurs d'idées, remplacent les réalités tangibles.
En somme les domestiques aux Etats-Unis tiennent le haut du pavé; ils bénéficient de la supériorité de l'offre sur la demande et ils ont l'air d'être vos bienfaiteurs quand ils consentent à faire pour vous ce qui concerne leur état. Je n'ai pas besoin de dire que dans ces conditions, les anses de paniers se mettent d'elles-mêmes à danser. Le gaspillage d'un ménage américain terrifierait les économes ménagères françaises. Rien n'égale les exigences du domestique américain si ce n'est les prévenances qu'on a pour lui. Il va sans dire qu'on évite tout service pénible aux femmes et que jamais une domestique américaine ne cirerait une paire de bottes. Les Américains vont au coin de la rue se faire cirer pour dix sous. Lorsque le prince Henri de Prusse, accompagné de sa suite, traversa les Etats- Unis, l'horaire des trains l'obligea à coucher dans une petite ville de l'Ouest encore tout imbue du préjugé américain contre certaines fonctions de la domesticité, celle qui consiste à cirer les chaussures, par exemple. Les citoyens de la libre Amérique se trouvèrent pris entre deux nécessités contradictoires. Ils ne pouvaient pas laisser un prince emporter de chez eux sur ses souliers la boue qu'il y avait apportée, et ils ne soupçonnaient pas qu'un être humain pût s'abaisser jusqu'à cirer les souliers d'un autre. Ils s'en tirèrent en installant dans là
chambre même du prince tout ce qu'ils purent trouver de plus perfectionné et de plus luxueux en brosses à chaussures et en boîtes de cirage.
Si l'Américain se fait rendre au dehors les ser-' vices incompatibles avec la dignité de ses domestiques, on peut penser qu'il a perpétuellement la main à la poche afin d'en extraire des pourboires. Or précisément quand les Américains viennent en Europe ils se montrent scandalisés des demandes de pourboires et répètent tous : « Chez nous, pas de pourboires. » Seulement quand l'Européen va en Amérique il s'aperçoit que nulle part le pourboire n'est méprisé, qu'il est seulement plus gros qu'en France ; ce que l'Américain entend par la suppression du pourboire, c'est la suppression de l'ennui de mettre sans cesse la main à sa poche pour en extraire quelques sous. Il préfère payer une somme ronde et ne pas être ennuyé par des requêtes incessantes et mesquines. En Amérique on aime les totaux. Vous louez un appartement à New- York, on vous demande cent cinquante dollars par mois pour quelque chose qui vous reviendrait à trois cent francs, c'est-à-dire soixante dollars à Paris; mais le propriétaire fournit l'eau froide, l'eau chaude, la lumière électrique, le chauffage, et même le combustible nécessaire au fourneau de cuisine et il n'y a jamais de contributions à payer. Ce qui exaspère l'Américain chez nous, ce sont les détails des notes qu'on lui présente. Quand il entre dans un restaurant et qu'on lui compte le couvert, c'est-à-dire l'emploi des assiettes, de la cuillère, du couteau, de la
fourchette et de la serviette, il est immédiatement de mauvaise humeur, et cette mauvaise humeur redouble quand dans nos hôtels on lui détaille tout ce qu'il a pris et qu'il ne pouvait pas ne pas prendre sous peine de n'être pas logé. La bougie, le bain, le service, chez lui tout est compris dans le prix de la chambre.
Ce goût pour l'unification, ce besoin de simplifier la vie que, pour ma part, je considère comme l'indice d'une humanité supérieure, éclate partout dans la vie américaine, jusque dans les voyages. L'Américain n'a jamais de bagages à la main, et les filets du fullman car ne servent qu'au pardessus. Pas de valises, pas de couvertures non plus. Le « car » est chauffé par l'eau de la machine. Pour les petites distances les billets ressemblent aux nôtres; pour un voyage direct d'un point à un autre on se sert de ce qu'on appelle un a limited billet coupon », mais pour toutes les grandes distances on emploie a the unlimited ticket », espèce de bande de coupons, valable pour une durée indéfinie de temps et qui permet au voyageur de s'arrêter où il veut.
Il existe encore deux systèmes de billets de chemin de fer, le a commutation billet » ou billet d'abonnement, et enfin le « mileage ticket » o\i le billet par mille, c'est-à-dire par distance parcourue. Le « commutation ticket » donne droit à un certain nombre de voyages d'un point à un autre et chacun de ces voyages est représenté par un coupon attaché à la souche d'un carnet. Plu-
sieurs voyageurs peuvent circuler ensemble avec le même carnet dont le conducteur détache le nombre de coupons correspondant à celui des voyageurs ; c'est une sorte de billet de famille. Enfin le « mileage ticket • est un carnet qui permet de circuler par tous les trains sur une même ligne et dont chaque coupon représente une distance en milles. Le voyageur reste dans le train tant qu'il veut et le conducteur détache du carnet une quantité de coupons égale au nombre de milles parcourus. Le prix de chaque mille est en moyenne de deux sous, ce qui fait un peu plus d'un sou par kilomètre, c'est-à-dire un peu moins de la moitié de ce que nous payons chez nous en première classe. Il est bon de remarquer qu'en Amérique il n'existe qu'une seule classe.
Les trains sont parcourus dans toute leur longueur par des boys qui vendent des journaux, des bonbons et cette fameuse gomme parfumée et sucrée que certains iVméricains mâchent perpétuellement, comme font chez nous les vieux loups de mer pour leux chique de tabac, et qui s'appelle du a chewing gum ». Voici comment procèdent ces jeunes garçons pressés et un peu encombrants. Ils parcourent le train une première fois en jetant sur les genoux de chaque voyageur un même objet, par exemple un cornet de chocolat à la crème. En un clin d'œil d'un bout à l'autre du train chaque voyageur a son cornet de chocolat sur les genoux. Immédiatement après la distribution commence la reprise; les boys sont repartis et parcou-
rant le train en sens inverse ils ramassent les objets qu'ils viennent de déposer sur vous. Après le chocolat à la crème c'est un a magazine » ou même un panier de fruits.
Les accidents sont assez fréquents, surtout dans l'Ouest, oii les wagons contiennent soixante voyageurs et ne possèdent que deux portes très étroites à leurs extrémités. Les trains sont d'ailleurs plus dangereux pour le public qui ne voyage pas que pour celui qui voyage ; les déraillements sont très rares, mais le nombre des piétons écrasés par les trains est considérable, car les passages à niveau très nombreux ne sont gardés la plupart du temps que par une affiche sur laquelle on lit ces mots : Stop and listen for the locomotive, c'est-à-dire : Arrêtez-vous, et écoutez si vous entendez la locomotive.
Les locomotives sont renouvelées fréquemment et comportent presque toujours les systèmes les plus perfectionnés. En général on les amortit en dix ans, tandis qu'en France oii on les entretient le plus longtemps possible elles vieillissent et se démodent. Les « Conventions » qui régissent notre système français de chemins de fer ayant prévu le rachat du matériel roulant, il en résulte que les Compagnies ont intérêt à le faire rouler jusqu'au bout de leur concession parce qu'à ce moment elles le feront figurer sur leurs comptes comme s'il était en bon état.
L'exploitation du télégraphe n'est pas un service public, elle est entre les mains des Compagnies
particulières, dont une seule, la o Western Union », qui a ses bureaux à New-York, possède plus de douze cent mille kilomètres de fils et vingt mille bureaux. Le prix d'un télégramme varie selon la distance avec un minimum de vingt sous les dix mots pour New-York ; l'adresse et la signature ne comptent pas, le mot additionnel coûte un sou. En dehors de New-York le prix du mot additionnel varie comme le prix initial du télégramme et proportionnellement à ce prix. Pour les télégrammes à longues distances on peut faire des économies sur les mots additionnels en envoyant le télégramme après six heures du soir ; c'est ce qu'on appelle le message de nuit, a night message ».
Le service des Postes et Télégraphes m'a paru meilleur qu'à Paris et moins bon qu'à Londres. Celui des téléphones est mieux fait que partout ailleurs. Il y a très peu de bureaux de poste; en revanche il y a une quantité considérable de boîtes aux lettres dont les Américains se servent avec une confiance extraordinaire. Ainsi quand ils ont à remettre à la poste des rouleaux, des paquets trop volumineux pour entrer dans l'orifice de la boîte, ils les placent en équilibre sur le couvercle, en les appuyant contre le bec de gaz qui soutient la boîte et il n'y a pas d'exemple que des facteurs improvisés viennent rafler pour leur propre compte les objets ainsi déposés. Il serait trop dangereux d'exploiter la confiance publique dans un pays où le jugé Lynch a laissé des souvenirs encore vi-
vants et où le bec de gaz, après avoir soutenu les colis postaux, pourrait très bien servir de potence à l'indiscret qui abuserait de la confiance du citoyen américain envers son service postal. Le timbre-poste employé dans les Etats de l'Union coûte deux sous, mais la lettre peut peser trente grammes, c'est-à-dire le double de chez nous et la surtaxe n'est pas du tout rigoureuse. On peut hâter le départ et l'arrivée d'une lettre en ajoutant au timbre rouge qui coûte deux sous un timbre bleu qui en coûte dix et qu'on appelle a spécial delivery ». Ce timbre transforme la lettre ordinaire de trente grammes en un petit bleu qui est confié à un boy et porté directement du bureau du départ, soit à domicile, soit à la gare. Quand c'est à la gare un autre messager la porte du bureau d'arrivée à domicile, dans la localité oii se trouve le destinataire. Les a spécial deliveries » jouissent du privilège d'être distribués le dimanche aussi bien que les autres jours, tandis que pour les lettres ordinaires il n'y a pas de distribution le dimanche.
Le facteur rural n'existe pas en Amérique; les gens qui habitent la campagne passent eux-mêmes au bureau de poste de leur village pour y chercher leur courrier; ils y ont un casier dont ils gardent la clef. Dans les villes rien n'est plus commode que le système des « messengers ». Chaque maison particulière a un a messenger signal »; c'est une sonnerie qui correspond avec le « messenger office » du quartier, de sorte que le citoyen américain peut dire qu'il a perpétuellement sous la main
un commissionnaire qui arrive à sa porte au moindre appel du bouton électrique.
La plupart des citoyens américains qui habitent dans les petites villes ou à la campagne remplacent le « messenger » des grandes villes par un cheval et un a buggy », et ils se plaisent à soigner et à entretenir eux-mêmes la bête et la voiture. Le a buggy 1 est la voiture nationale américaine; elle semble faite pour les routes qui sont presque toutes mauvaises. Il n'y a pas d'objet en Amérique qui rappelle de plus près le matériel des origines; le « buggy » est une boîte rectangulaire suspendue entre quatre roues et surmontée d'un siège pour deux personnes. Le premier a buggy » a dû être une caisse à biscuits; c'est une voiture qui est très commode pour le cheval parce qu'elle est très légère, mais elle est moins confortable pour le voyageur qui pour y monter et en descendre doit sauter pardessus les roues.
Le cheval américain est une bête à qui l'on parle et qu'on ne se permet jamais de fouetter. Il n'y a pas d'homme meilleur pour Jes bêtes que l'Américain, ce qui ne l'empêche pas de permettre à quarante voyageurs de s'entasser dans un tramway construit pour vingt personnes et traîné par deux pauvres rosses. Il est vrai qu'il se rattrape en supprimant presque partout les tramways à chevaux pour les remplacer par des tramways à moteur mécanique. Et puis il ne faut pas oublier que l'Amérique est vraiment, comme l'a dit James Fullerton Muirhead, <r a land of contrasts » — un
pays de contrastes — et ces contrastes il les explique lui-même lorsqu'il dit avec tant d'humour que l'Amérique est une vieille tête sur de jeunes épaules. Ainsi l'Américain adore les chevaux et il les éreinte. En Amérique la femme est respectée plus que partout ailleurs, et cependant dans le a sleeping car system » hommes et femmes sont placés au hasard l'un au-dessus de l'autre dans une promiscuité qui effaroucherait nos vieilles pudeurs européennes. Encore un contraste! l'Amérique est un pays réfractaire aux préjugés, mais le nègre y est toujours parqué et séparé du reste des humains. Il est cependant entré dans les mœurs par le côté joyeux, par une sorte de bamboula qu'on appelle le a cake-walk ».
On danse beaucoup en Amérique et on y danse bien. On y danse à peu près toutes sortes de figures excepté ce que nous appelons en France le quadrille américain. Les Américains sont peut-être les meilleurs valseurs du monde. Ils ont une valse lente, pleine de dignité et de nuances; ils « reversent » c'est-à-dire qu'après avoir tourbillonné, tourné de droite à gauche, ils tourbillonnent de gauche à droite. On prétend que c'est souverain contre l'étourdissement. Le danseur doit arriver à une immobilité complète du thorax comme le soldat sous les armes, mais la danse américaine par excellence est le « two-step », le pas de deux, une sorte de polka glissée qui se danse sur des airs de marche. Le compositeur Souza est en grande vogue pour ces sortes de marches dont les airs sont pleins d'en-
train et de vigueur. Quant au « cake-walk » — ou danse des nègres — les blancs le considèrent comme un numéro sensationnel survenant à la fin d'un bal et indiquant le paroxysme de l'entrain et de la joie. C'est une procession qui doit descendre en ligne droite du cortège des fous au moyen âge, et qui consiste à s'en aller par couples en improvisant des grimaces et des contorsions comiques. Dans toutes les danses du reste, et même dans le « cake-walk », éclatent les égards courtois dont l'Américain entoure la femme, avec une étiquette moins rigide et moins raisonnée qu'en Europe.
Je me suis plu dans ce chapitre à souligner quelques-uns des contrastes qui m'avaient le plus frappé dans le pays américain. Il en est bien d'autres que je suis forcé de négliger; celui-ci par exemple : la coexistence en Amérique des plus belles santés humaines et d'une foule de morphinomanes, de cocaïnomanes et d'étheromanes plus nombreux que dans n'importe quelle autre contrée du monde.
Ce que je ne rangerai pas sous la rubrique des contrastes, c'est l'existence des « four hundred • rapprochée des déclarations démocratiques de l'Amérique, parce que, sur le Nouveau Continent, s'il y a une aristocratie, en dépit du principe qui veut qu'il n'y ait pas plus de différence de classes dans la société que dans les chemins de fer, c'est une aristocratie d'intelligence, née de la démocratie ellemême.
D'ailleurs, quand on objecte les a Quatre-Cents b à l'Américain, affirmant sa démocratie, il répond
péremptoirement que les « Quatre-Cents » n'ont pas théoriquement le droit de vivre, qu'ils sont des parasites, qu'ils existent contre les principes de l'Amérique, et ne comptent pas pour les vrais Américains. L'un d'eux m'a même fait cette déclaration inquiétante : Quand on écrit un livre sur l'Amérique on ne doit pas parler des a Quatre-Cents ». Je ne me suis pas conformé à ce précepte, mais c'est bien malgré moi ; c'est parce que j'appartiens à un pays oîi les préjugés sont encore trop vivaces et qui n'est pas assez riche pour se payer les énormes contrastes qui comportent les Grandes Idées du Grand Peuple Américain.
Xïl
Si l'on veut se rendre compte de la place que tiennent en Amérique non seulement ce qu'on appelle le sentiment religieux, mais encore les religions positives, il faut se souvenir que ce sont nos luttes religieuses qui ont donné aux Etats-Unis du Nord leurs premiers colons, protestants persécutés, et que les Etats-Unis du Sud ont été considérés par l'Eglise romaine comme un fief immense, dont elle a pu en un certain temps attribuer une part au Portugal et l'autre à l'Espagne. On peut donc dire que nos discordes et nos rivalités religieuses ont peuplé le Nouveau Monde. Seulement en touchant ce sol vierge, tous ces ferments de haine et de mort se sont transformés en principes de concorde et de vie. Et tandis que la moitié des guerres européennes, des massacres internationaux, et des révolutions intérieures qui ont troublé, désorganisé, ruiné les pays d'Europe, ont eu pour origine des luttes religieuses, c'est-à-dire des divergences théologiques et les préventions rivales de l'Eglise et de l'Etat,
en Amérique ce long et sanglant chapitre des malheurs humains est toujours resté fermé. On peut même ajouter qu'il restera toujours fermé et que l'Américain qui voudrait l'ouvrir passerait parmi ses semblables pour un fou dangereux. C'est le plus grand exemple d'intelligence et de bon sens qui nous soit venu de l'Amérique que cette tendance à ne pas admettre qu'un homme puisse rêver de rendre la vie actuelle insupportable ou impossible à ses semblables, afin de leur ménager la vie future d'après le plan qu'il en a conçu.
Si l'on cherche à quel besoin de l'âme humaine correspond une religion, on découvre qu'elle a pour but de donner à l'homme une explication plausible des phénomènes incompréhensibles qui l'entourent, de le défendre contre la terreur que lui inspire le néant, enfin de lui fournir une règle de conduite ici-bas afin qu'il puisse mettre ses actes en harmonie avec le plan du Créateur et avec ses propres espérances de la vie future. Toute religion commence donc par une explication scientifique et finit par une promesse de bonheur illimité après avoir imposé à ses sectateurs un certain nombre de préceptes moraux. Toutes les religions n'expliquent pas le monde de la même façon ; toutes les religions ne promettent pas à l'homme la même vie future et cependant toutes les religions ont, à peu de chose près, la même morale. Je parle des religions accessibles à l'homme civilisé moyen. Cette concordance de presque toutes les religions sur des règles d'existence, opposée à leurs
divergences sur ce qui n'est pas la morale, provient probablement de ce que la morale n'est que la codification de nécessités physiologiques et psychologiques qui s'imposent aux êtres individuels ou collectifs sous peine de disparition et de mort.
Toutes les morales veulent que l'homme possède la maîtrise de soi-même, le « contrôle » de soimême, diraient les Américains. Pourquoi? Parce que s'il se laissait aller à ses passions il abrégerait son existence. Toutes les morales défendent de tuer, de voler, de tromper. Pourquoi? Parce qu'une société qui se laisserait envahir par l'homicide, le vol et la fraude serait condamnée à disparaître à peu près immédiatement. On peut donc soutenir que la morale c'est l'intérêt individuel et l'intérêt social sanctionnés par l'idée de Dieu.
Si les religions se cantonnaient sur le terrain moral, comme elles ont toutes le même but et à peu près le même moyen d'atteindre ce but, elles seraient forcément toutes d'accord. Si elles se combattent, et si elles ont infligé à l'humanité par leurs dissensions des catastrophes à peu près équivalentes aux bienfaits qu'elles lui ont apportés, c'est précisément parce qu'elles ne se confinent pas dans leur chaire de morale et que les hommes qui les interprètent oublient leurs propres leçons pour essayer de se dominer et de se maîtriser les uns les autres. Mais si dans le Vieux Monde des luttes semblables se sont établies qui ont ensanglanté les annales humaines, c'est que les avantages convoités par l'homme sous le prétexte religieux n'étaient pas
assez nombreux pour satisfaire tous les conquérants. Il y avait plusieurs ambitieux pour aspirer au même objet, tiaxe, couronne, mître, tortil, terre, pré, bois, château maison, chaumière; l'énumération peut descendre jusqu'au bœuf et à l'âne du voisin que le Décalogue défend de convoiter. Il est bien évident que lorsque Moïse reçut le Décalogue, si chaque Hébreu avait eu à sa disposition plus de bœufs qu'il n'en pouvait conduire et plus d'ânes qu'il n'en pouvait garder, un éclat de rire général aurait accueilli la défense divine de convoiter le bœuf et l'âne du voisin.
Or c'est précisément cet état de choses invraisemblable oii la réalité dépasse les désirs et les ambitions de l'homme, qui se trouva réalisé devant les yeux ébahis des nouveaux Américains. Ils arrivèrent dans un pays où il y avait trop de tout pour qu'on fût tenté de se disputer quelque chose, et où toutes les ambitions pouvant se satisfaire ne devaient plus entretenir entre les hommes la haine et l'envie. Ce n'était pas pourtant qu'ils fussent sans besoins ; il leur fallait avant tout se défendre contre les propres excès de la nature qui s'offrait à eux et contre l'excès même des richesses qu'elle mettait à leur disposition. Comme, isolés, ils auraient été perdus, ils avaient besoin avant tout de solidarité et par conséquent de paix entre eux. Ce qui pouvait leur servir dans la religion ce n'étaient ni l'ej^plication du Nouveau Monde probablement créé avec l'ancien, ni même la promesse d'une vie future dont ils voulaient retarder l'échéance le plus
longtemps possible. C'était la règle de morale qui conserve l'individu en le gardant contre lui-même, et qui surtout conserve la société en la gardant contre l'égoïsme individuel. Ce qu'ils voulaient des différentes religions auxquelles ils avaient obéi jusqu'à présent, c'était par conséquent leur partie semblable, concordante et pacifiante. Ils étaient prêts à faire à Dieu une large place au feu du bivouac, mais c'était à ces mêmes conditions qu'ils imposaient aux autres immigrants : qu'il apportât son concours à l'œuvre commune, qu'il fut un bon, puissant et irrésistible gardien de la Paix ; et Dieu, semble-t-il, a accepté ce marché. Il a donné aux Américains ses préceptes, ses recettes d'ordre, de concorde et de paix, et en échange, il reçoit des hommages sincères sinon désintéressés.
Quatre-vingt-dix-huit pour cent de la population des Etats-Unis appartient au christianisme.
Les organisations non chrétiennes sont à peu près insignifiantes, à l'exception de celle des Israélites qui sont au nombre d'un million cinquante-huit mille. On sait que les Juifs comptent encore par familles dont les chefs sont membres de synagogues. Il y a en Amérique 2CX),ooo chefs de famille juifs. Les synagogues sont au nombre de 336, elles sont évaluées à 50 millions de francs. Parmi les autres Eglises non chrétiennes il faut citer celles des Bouddhistes chinois, des Théosophistes, et quelques groupes qui n'ont pas l'air d'Eglises à nos yeux européens, telle que la société € of Etîitcal Culture •, dirigée par le professeur
Félix Adler, ou encore le groupe agnostique qui fut fondé et dirigé par un avocat, homme politique et orateur extraordinaire nommé Ingersoll.
Robert Ingersoll naquit en 1833 et mourut en 1899. Il peut être considéré comme le chef d'un groupement qui a pris en Amérique les allures et les proportions d'une religion. Pour le comprendre il faut chercher un terme de comparaison et c'est à Auguste Comte qu'il ressemble le plus. L'agnosticisme, ai-je besoin de le dire, est un système philosophique qui dérive du positivisme et qui a pour principe d'ignorer tout ce qui n'est pas démontrable. Robert Ingersoll, qui était le grand agnostique s'est montré digne de fonder une religion telle que la comprennent les Européens, car il joignit à un grand talent des habitudes particulièrement agressives. Ainsi fidèle à son agnosticisme il ne formulait aucun dogme, mais il attaquait le christianisme comme système, la Bible comme inspiration, la personnification de Dieu et l'existence de l'Enfer. Personne n'a jamais parlé aussi librement des sujets religieux.
Parmi les Chrétiens, les Catholiques forment le groupe le plus important, à la condition toutefois qu'on ne classe pas les sectes dissidentes sous la rubrique générale de protestantisme. On estime la population catholique actuelle à dix millions trois cent mille. Ses progrès ont cependant été moins rapides que ceux de la population protestante, surtout si l'on tient compte du grand nombre d'émi-
grants catholiques qui arrivent chaque année en Amérique. Les catholiques possèdent plus de douze mille églises dont la valeur marchande est évaluée à environ 650 millions de francs. L'Eglise catholique est plus riche qu'aucune des sectes protestantes isolées.
En 1890 la population protestante globale était de 49,630,000 âmes. On l'estime maintenant à un peu plus de 52 millions. Parmi les protestants les principales Eglises sont celles des Méthodistes, des Baptistes, des Presbytériens, des Luthériens et des Episcopaliens.
Lés Méthodistes, divisés en dix-sept sectes, possèdent 54,000 églises dont la valeur est estimée à 700 millions de francs. Chez les Méthodistes les plus nombreux sont ceux qu'on appelle les a Episcopal Methodist ». Les nègres des Etats-Unis se partagent entre cette secte et celle des Baptistes.
Les Baptistes, divisés en treize branches, possèdent 46.245 églises qui valent 450 millions. C'est dans l'Etat de New-York qu'ils sont le plus nombreux.
Les Luthériens, divisés en seize branches, dominent surtout en Pensylvanie. Ils ont 9,200 églises d'une valeur -^ 200 millions de francs. Les Presbytériens, divisés en douze branches, dont les principales se trouvent aussi en Pensylvanie et dans l'Etat de New-York, ont 1,500 églises d'une valeur de 500 millions. Les Episcopaliens, église d'Angleterre, qui se trouvent surtout dans l'Etat de
New- York, ont 5,500 églises d'une valeur de 450 millions.
Je néglige les sectes moins importantes telles que les Congrégationalistes, les a Brethren in Christ », les Saints des jours tardifs, « Latter Day Saints », les Mormons, les « Dunkards », les « Shakers » et les Salutistes. Cette énumération prouve au moins l'intensité de la vie religieuse aux Etats- Unis, intensité qui éclate aux yeux de tous; le voyageur qui parcourt New-York ne peut pas ne pas être frappé du nombre vraiment extraordinaire des églises. Il y a en Amérique plus d'églises qu'en Italie; il y a à New-York presque autant de sanctuaires qu'il y a de cafés à Paris.
Or toutes ces sectes et toutes ces confessions vivent et pullulent au sein d'une paix profonde. Comme le pouvoir ne s'occupe jamais d'une question religieuse, comme il ne reconnaît aucune église, n'en favorise aucune, n'en persécute aucune, comme aucun avantage temporel, aucun détriment temporel ne sont attachés à l'exercice d'un culte, rien n'empêche les disciples du Divin Maître d'appliquer les préceptes de concorde et d'amour tombés de sa bouche. Il n'y a pas de rivalités religieuses en Amérique oii cependant les religions sont plus florissantes que partout ailleurs. Sur le tombeau du Christ, à Jérusalem même, à l'endroit où s'est accompli le plus grand événement qu'ait vu la terre, les sectes chrétiennes sont perpétuellement sur le point d'en venir aux mains. C'est qu'il ne s'agit ni de mystères, ni de dogmes, il s'agit de
la garde des troncs. En Amérique, dans le pays du dollar, les sectes ne se disputent pas la garde des troncs et elles vivent dans la paix. La Constitution fédérale contient les lignes suivantes : Art. 4. a Jamais un serment religieux ne sera exigé pour entrer en fonctions d'une charge officielle ou publique aux Etats-Unis. »
a Le Congrès ne fera aucune loi relativement à une institution religieuse ou en prohibant l'exercice ».
Jamais on n'a essayé de changer ces dispositions qui s'appliquent à toute l'Union et sont sous la garde du gouvernement national. Les Constitutions d'Etats contiennent presque toutes des dispositions analogues ; la plupart déclarent que tout homme est libre de servir Dieu selon sa conscience et que la libre démonstration du sentiment religieux ainsi que la forme des louanges au Créateur doivent être considérées comme sacrées. Presque toutes stipulent qu'aucun homme ne sera forcé de subvenir aux frais du culte; quelques-unes défendent la création d'une Eglise reconnue et même prohibent toute préférence marquée pour une secte particulière. Un très grand nombre de ces Constitutions interdisent de prélever sur le trésor public ou sur les fonds municipaux une somme quelconque au profit d'une Eglise, d'une secte, ou d'une école dépendant d'une communauté religieuse. Tel est le caractère distinctif des Constitutions vis-à-vis des Eglises. Il règne d'ailleurs dans ces pactes une diversité extrême visà-vis du sentiment religieux lui-même. Ainsi la
Constitution de Vermont et celle de Delaware déclarent que toute secte devra conserver une forme de culte religieux et celle de Vermont insiste sur l'observation du repos dominical. Six états du Sud excluent des fonctions officielles tout individu qui nie l'existence de l'Etre Suprême. La Pensylvanie et le Tennessee déclarent inéligible tout homme qui ne croit pas à l'existence de Dieu et à la vie future de récompense et de châtiment. Le Maryland et l'Arkansas refusent à un pareil mécréant le droit d'être juré ou témoin.
On le voit, la liberté religieuse en Amérique est comprise en ce sens qu'on peut choisir entre toutes les religions, plutôt qu'en ce sens qu'on peut avoir ou ne pas avoir de religion. Cela provient de ce que, jusqu'à ces derniers tenips, presque personne en Amérique n'était opposé à toute idée religieuse.
L'agnosticisme d'Ingersoll devenu, malgré lui peut-être, chef d'une Eglise composée de gens qui se déclarent hors d'état de comprendre l'idée de Dieu, est un produit américain essentiellement moderne.
En Europe, quand un pouvoir refuse de protéger ou de reconnaître sous une forme quelconque une religion, lorsqu'il se déclare étranger à toute notion religieuse, à tout intérêt religieux, cette profession d'indifférence ne va pas sans quelque mépris pour l'idée même de religion, et un Etat neutre est volontiers appelé un Etat athée.
En Amérique l'abstention de l'Etat en matière de foi ne repose pas sur l'indifférence et le mépris,
2 lé LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEUPLE
elle repose d'abord sur les principes de liberté et d'égalité. La liberté proscrit toute intervention du pouvoir civil, qui ne pourrait être justifiée que si une pratique religieuse ou prétendue religieuse était antisociale ou immorale et menaçait le bienêtre de la communauté. L'égalité serait violée si un Etat favorisait l'Eglise par des dons, des privilèges ou des immunités qui placeraient ses rivales dans une position désavantageuse. Enfin l'abstention de l'Etat repose encore sur une conception absolument juste de l'idée religieuse elle-même. Toute église est un corps spirituel, existant dans un but spirituel et se mouvant sur des chemins spirituels. C'est une réunion d'hommes reliés ensemble autour d'un être invisible par l'idée d'une vie divine, par l'ambition d'imiter cette vie et d'y conformer la leur autant que le leur permettra la fragilité huriiaine, et enfin par l'espoir d'un avenir éternel. Ce corps n'a rien de commun avec l'Etat, sa force lui vient d'en haut et son royaume n'est pas de ce monde.
Aujourd'hui, c'est cette dernière conception philosophique et élevée qui prévaut dans les rapports de l'Etat et de l'Eglise en Amérique et qui est acceptée aussi bien par les fidèles que par les gens chargés d'administrer l'Etat. Mais dans les commencements, l'indifférence de l'Etat en matière d'Eglise reposait seulement sur la notion d^ liberté et sur celle d'égalité C'était le désir de liberté qui avait poussé les croyants jusque dans le Nouveau Monde et, comme ils avaient besoin de bras nou-
LA RELIGION 'lï']
veaux, de coadjuteurs, ils avaient besoin d'égalité. Il fallait que l'émigrant, apporteur de capital, pût venir avec son Dieu en même temps qu'avec ses bras, sa femme, ses enfants et ses outils. En fait, au début m.ême des Etats-Unis et encore maintenant, le Christianisme n'a pas été et n'est pas considéré comme une religion reconnue, mais comme la religion nationale. Il s'ensuit que toute Eglise peut s'organiser comme il lui plaît sans demander aucune espèce d'autorisation
Que l'esprit américain, que les nécessités américaines aient modifié le Protestantisme, cela n'a rien de bien étonnant. Le Protestantisme est une religion essentiellement plastique; ses formes ne sont pas rigides et son histoire est là pour prouver combien il se prête à l'intervention humaine et se plie aux nécessités politiques. Mais ce qu'il y a de véritablement surprenant c'est que le Catholicisme luimême, en touchant le sol américain, ait subi les lois d'une sorte d'évolution naturelle et que cette religion aux dogmes absolus qui représente parmi nous la forme idéale du despotisme éclairé, se soit transformée aux soufiles puissants de liberté qui se jouaient d'un océan à l'autre, en passant par dessus les forêts vierges et la croupe des monts Alléghanys.
C'est pourtant ce qui est arrivé. En touchant' les rives américaines le Catholicisme a subi l'ivresse de la liberté, à ce point que, sur son trône immuable, son chef a pu se demander un instant s'il n'allait
2l8 LES GRANDES IDÉES d'uN GRAND PEUPLE
pas être obligé de rappeler à l'ordre les brebis émancipées, en lançant sur le troupeau, ou du moins sur ses bergers, ses foudres spirituelles. Il n'est pas irrespectueux de supposer que le citoyen américain, utilitaire comme tout paysan, a pu pousser le sens pratique jusqu'au blasphème et se poser en face de toute religion cette question : à quoi cela sert-il? Il a cherché et découvert bientôt l'utilité de cette force. Il a remarqué que non seulement la religion donnait des espoirs étemels, mais qu'elle fournissait aussi des recettes de bonheur temporel et immédiat. Il a pu constater qu'un citoyen qui suivrait en toute sincérité les préceptes de son Eglise et les commandements de son Dieu serait soumis aux autorités, laborieux, sobre, respectueux du bien d'autrui et même de la réputation d'autrui; et qu'il réaliserait le type idéal du bon citoyen. L'Américain a pu remarquer qu'il y avait une conformité frappante entre les lois votées par les congrès humains et le code résumé proclamé sur le Sinaï par Jehovah, dont le Décalogue est devenu la substance des commandements de Dieu reconnus par tout le Christianisme, et que cette conformité était tellement étroite que le citoyen ne pouvait presque pas attenter à une loi votée par ses représentants sans manquer en même temps à un précepte édicté par son Dieu. Et l'Américain s'est dit : a La religion sert à fabriquer de braves gens, la religion est bonne. »
L'Eglise catholique obéit au même code de morale que les Eglises protestantes, mais elle a de
plus qu'elles un ensemble de pratiques qui répondent à des besoins plus compliqués de l'âme et qui ont amené d'ailleurs la grande séparation de la Réforme. L'Eglise catholique se vante dans les textes sacrés de posséder les promesses de la vie actuelle et de la vie future. Vitae et nunc est et fuiure. Mais chez elle la culture de la vie future s'enveloppe tout de même d'un peu de mépris de la vie présente et ce sentiment se fait jour dans la formule célèbre : « Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme? ».
Il en résulte que, dans le Catholicisme, la première préoccupation du croyant est de devenir un saint; celle de devenir un honnête homme n'est pas incompatible, mais elle est secondaire.
Je m'imagine que les gens qui débarquaient avec ce bagage trop parfait en Amérique durent inspirer quelque terreur aux bons colons qui, certes, voulaient bien gagner le Ciel, mais étaient présentement occupés à gagner l'univers et qui avaient plus besoin de voir arriver parmi eux de braves travailleurs que des saints authentiques. Il y avait là évidemment une différence de température. Un homme surgit bientôt qui la fit cesser. Cet homme fut le père Hecker, le fondateur des Paulistes. L'idée de créer une congrégation de Paulistes est à elle seule tout un programme de modernité, car, de tous les écrivains sacrés, saint Paul est peut-être le seul qui n'ait pas vieilli d'un jour. S'il pouvait ressusciter il aurait aujourd'hui plus de disciples qu'il
n*en eut jamais, car ce citoyen romain qui fut peutêtre le véritable fondateur du christianisme affirma dès les premiers âges la tolérance en même temps que le sens pratique, c'est-à-dire deux vertus qui supposent un long apprentissage et une longue suite d'années puisqu'elles sont le résultat de l'expérience. Saint Paul introduisit dans le christianisme naissant l'esprit pratique de Rome; il donna Rome au christianisme en adaptant aux exigences de la ville impériale le dogme formulé par une douzaine de pêcheurs d'eau douce de la Judée. Mettre une congrégation religieuse sous la protection de saint Paul était un trait de génie qui passa d'abord pour un paradoxe comme tous les traits de génie. La congrégation des Paulistes ne ressemble d'ailleurs pas plus à une congrégation européenne que le peuple américain à un peuple européen. Les congrégations catholiques ont pour base ce principe que la personnalité du moine doit être absorbée et fondue dans cette entité morale qui s'appelle l'Ordre. C'est l'application dans le domaine religieux du système de la discipline militaire qui sacrifie constamment l'individu au but poursuivi par la collectivité. Aussi n'est-ce pas arbitrairement que les congrégations s'intitulent elles-mêmes la milice du Christ, et sont considérées par les chefs de l'Eglise catholique comme une sorte d'armée permanente perpétuellement placée sous leur main, et dont ils peuvent user, aussi bien pour rétablir l'ordre troublé à l'intérieur de l'Eglise, par l'hérésie et le schisme, que pour une guerre de conquêtes
LA RELIGION 22 t
contre l'infidèle ou pour ces expéditions coloniales qui s'appellent des missions étrangères. Or, chez les Paulistes, la personnalité n'est pas abolie. Le Pauliste n'est pas un moine, il reste un prêtre relié à d'autres prêtres par la permanence de sa volonté et qui se meut dans une indépendance à peu près complète.
La forme congréganiste pratiquée en Europe n'était pas adaptable à l'Amérique, pas plus que les armées permanentes, pas plus que la paperasserie administrative, pas plus que cet ensemble d'institutions, de coutumes et de mœurs qui révèlent et encadrent la passivité de races soumises à des servitudes séculaires. Les races européennes naissent et meurent sous le joug. On dirait qu'elles ont peur de la liberté comme l'ataxique a peur de l'espace. En fondant les Paulistes, le père Hecker accomplissait donc un trait de génie, en même temps qu'il révélait les merveilleuses souplesses de la religion catholique qui, après avoir fourni de béquilles et d'appareils orthopédiques tant de peuples usés, allait pouvoir donner des ailes et des aérostats à une race neuve, avide d'air et de mouvement.
La doctrine fondamentale du père Hecker, propagée par les Paulistes, peut se résumer ainsi pour lès lecteurs peu familiers avec la théologie : le but principal de la religion étant de rendre l'homme meilleur, avant de faire un saint il convient de faire un brave homme.
Sans doute la sainteté est l'état supérieur, le but
final; mais la base nécessaire de toute sainteté est l'honnêteté, et pour rendre la pensée par une image, le saint doit être établi sur les pilotis d'un brave homme; en d'autres termes, la culture des vertus surnaturelles doit être précédée de la culture des vertus naturelles.
Cette théorie fit dresser les oreilles à certains casuistes romains qui prétendirent que le père Hecker énervait l'Eglise en rabaissant sa mission à la culture des vertus humaines, qu'il organisait la religion de l'utilité; et on se doute bien que l'accusation de protestantisme, c'est-à-dire d'hérésie, était du fond de toutes ces critiques. Le père Hecker y répondit sans se laisser démonter et il n'eut pas de peine à prouver, non pas devant les inquisiteurs de Rome dont le siège est toujours fait, mais devant l'opinion publique dont la force maîtrise jusqu'aux congrégations romaines, que l'Eglise était faite pour les hommes et non pour les anges. De même, disait-il, que la discipline militaire serait absurde si elle avait pour but unique de former des héros prêts à mourir pour défendre un pont contre toute une armée comme Horatius Coclès, ou à se faire tuer pour avertir ses compagnons d'armes comme d'Assas, de même la discipline religieuse serait monstrueuse si elle transformait tous les hommes en saint Labre et toutes les femmes en sainte Marie Alacoque. La discipline militaire, ajoutait-il, doit former une moyenne de braves soldats et la discipline religieuse doit former une moyenne de bons chrétiens, c'est-à-dire de braves gens. Telles sont les bases
intellectuelles d'un système religieux qu'on a appelé l'Américanisme, et qui consiste, en réalité, dans l'utilisation immédiate des préceptes de la religion catholique pour l'amélioration individuelle et sociale de l'humanité. Ce système a franchi l'Océan et on ne pourrait affirmer qu'il n'a pas des partisans jusque dans l'Eglise de France, même parmi les prêtres les plus éminents, même et surtout parmi les évêques les plus jeunes. Il a aussi ses détracteurs, naturellement, car l'Eglise comme l'armée ont en France des fanatiques qui semblent créés et mis au monde pour rendre absurdes et odieuses ces deux forces sociales nécessaires, et qui sont d'autant plus dcingereux et par conséquent haïssables que l'outrance de leurs doctrines séduit et entraîne les ignorants de bonne foi, les exaltés, et cette multitude respectable de candidats à la folie qui remplissent les cadres inférieurs de l'humanité. Je me souviens d'avoir entendu, dans une église de France, développer des idées semblables à celles du père Hecker par un jeune évêque pourvu de tous ses diplômes universitaires. Un fidèle à côté de moi donnait des signes d'impatience manifeste. Il vit dans mon regard que je m'inquiétais de son état de santé et de lui-même; il me rassura en me disant : a C'est honteux, il prêche comme un ministre protestant. » Il est probable que si l'orateur avait simplement manifesté son enthousiasme pour la Saint-Barthélémy, mon voisin se serait tenu tranquille et aurait écouté sans broncher l'apologie de ce déplorable moyen de propagande.
Si le père Hecker professait que la discipline militaire doit enfanter de bons soldats ordinaires avant d'enfanter des héros, et que la discipline religieuse doit faire de braves gens avant de faire des saints, il fut pourtant lui-même un héros et un saint et il poussa en lui jusqu'au surnaturel le culte des vertus naturelles. Et pourtant, tout catholique qu'il était, et par conséquent tout attaché à la suprématie de Rome, il peut être regardé comme le véritable fondateur de l'Eglise catholique américaine, ou en d'autres termes d'une Eglise nationale catholique américaine. Ce sont là des épithètes qui hurlent pour ainsi dire de se trouver accouplées, car l'une invoque l'universalité et les autres appliquent des restrictions. En réalité les mots de « Catholique Nationale Américaine j> appliqués à l'Eglise des Etats-Unis n'ont pas de sens puisqu'ils sont contradictoires. L'Eglise catholique a la prétention d'être universelle, elle ne peut donc admettre qu'on la désigne par aucune épithète ayant un sens de particularisme. Une religion ne peut pas être à la fois nationale et universelle et l'Eglise catholique étant universelle ne peut être nationale. Le poncif e romain ne s'y trompe pas, et l'Eglise romaine considère toute Eglise nationale comme une Eglise schismatique. Il ne s'agit pas pour les hommes d'adorer le même Dieu, il s'agit d'obéir au même pontife. Mais le père Hecker, comme les autres Américains, s'embarrassait peu des contradictions et il a créé, avec un respect sincère pour Rome et un amour ardent pour son pays, un état de choses qui
aboutira forcément à un conflit en introduisant la doctrine de Monroë dans le domaine ecclésiastique. Bien des gens, et non des moindres, affirment que le vingtième siècle ne se passera pas sans que l'humanité assiste à une lutte gigantesque pour la suprématie sur la terre entre l'Europe et l'Amérique. Nous avons déjà entendu la voix d'un grand conducteur d'hommes sur l'ancien continent prêcher la concorde de l'Europe en face de l'impérialisme américain. Cette lutte contre l'Empire éclatera peut-être bientôt dans le domaine économique et financier; elle tardera, je l'espère, dans le domaine militaire; elle sera très prochaine, j'en ai la conviction, dans le domaine religieux et aura pour terrain les prétentions de l'Eglise catholique romaine à l'hégémonie universelle et les prétentions non moins formelles de l'Eglise catholique américaine à l'indépendance nationale. Je serais bien surpris si la lutte se terminait à l'avantage de Rome, et si l'Eglise romaine ne préférait pas s'américaniser elle-même plutôt que de perdre l'Amérique. Il ne faudrait pas que nos petits-fils s'étonnassent trop de voir un clergyman américain solennellement porté un jour sur la « Sedia gestatoria » dans l'encadrement des grands éventails de plumes d'autruche qu'on appelle les « flabelli », sous les voûtes de Saint-Pierre. La diplomatie italienne doit peut-être dès à présent s'habituer à l'idée de tolérer dans les eaux de Civita Vechia deux frégates américaines, destinées à remplacer le bon vieil a Orénoque » français du XIX^ siècle et
à garantir l'indépendance et la sécurité d'un citoyen américain promu par le vote du Sacré Collège au poste de successeur des Apôtres.
Quelle serait la répercussion de cet événement sur les destinées religieuses de l'humanité? Le prophète Ezéchiel lui-même, s'il vivait de notre temps, serait peut-être embarrassé pour le dire. Il est permis de supposer néanmoins que l'Eglise catholique, si elle s'américanisait, introduirait parmi nous les notions américaines relatives aux rapports de l'homme avec son Créateur. Ces notions ne sont pas tout à fait les mêmes que celles de l'Europe. L'esprit religieux de l'Européen dérive de l'esprit monarchique, et, pour l'Européen, Dieu est le plus puissant des rois, un roi qui n'est pas fait pour son peuple mais un roi pour qui son peuple est fait. a Sire, disait Villeroy à Louis XV enfant, en lui montrant le carrousel et le jardin des Tuileries noirs de monde, tous ces gens-là sont à vous, c'est votre peuple, il vous appartient. » Et il a fallu que Louis XV fut un bien brave homme pour n'être pas plus dépravé et plus égoïste qu'il le fut après avoir entendu dans son enfance de pareilles sornettes; elles étaient de plus blasphématoires, ces sornettes, parce qu'elles appliquaient à un homme les formules que les prêtres réservent à Dieu à qui ils vouent et offrent perpétuellement l'humanité sortie de ses mains. Le Chrétien d'Europe se considère comme le bien, la chose, l'esclave de Dieu. Il est persuadé qu'il doit à Dieu de la reconnaissance, même pour ses rigueurs et ses colères, et M"° Schwetschine a
trouvé la formule même du dévouement des êtres religieux envers Dieu lorsqu'elle a écrit : a Je suis avec Dieu comme les femmes russes avec leurs maris, plus il me bat, plus je l'aime. »
Cependant comme le diable ne perd jamais ses droits, l'Européen se laisse volontiers aller, dans son dévouement vis-à-vis de la Divinité, à croire que Dieu doit être flatté d'avoir des serviteurs tels que lui, et les prédicateurs mystiques brodent volontiers des homélies sur ce thème un peu puéril que Dieu a besoin de nos hommages, et qu'au fond de son éternité bienheureuse il ne laisserait pas d'être un peu vexé si nous affections de ne pas nous occuper de lui.
Tout autre est l'état d'âme de l'Américain, toute autre est sa façon d'envisager les rapports de la créature et de son créateur, et si de ces rapports il tire un bénéfice moral, comme l'Européen, du moins ce bénéfice ne lui est-il pas procuré par une vanité enfantine, mais par un incommensurable orgueil.
Pour l'Européen, Dieu se suffit à soi-même et l'homme qui appartient à Dieu lui doit ses hommages et son dévouement. Pour l'Américain, Dieu ne se suffit pas à soi-même, l'Américain mépriserait un Dieu qui se suffirait à soi-même. Tous les chefs d'école religieuse aux Etats-Unis proclament que, pour obtenir les hommages des Américains, il faut que Dieu les mérite, et comment peut-il les mériter sinon par son dévouement à la société américaine ? « Nous n'avons, dit James, que de prudents égards pour un capitaliste, tandis que nous avons un res-
pect désintéressé pour tout génie inventif ou productif dont l'œuvre accroît les richesses de la race ou étend les liens de la sociabilité. De même nous ne devrions point de respect à un Dieu oisif qui ne sacrifierait ou n'interromprait pas son indolence pour secourir ses créatures. Ce n'est pas assez de dire que nous ne le devrions pas respecter, nos cœurs nous inclineraient à détester l'indignité de son nom; Dieu n'a de titres à notre vénération qu'autant qu'il opère en notre nature un travail de relèvement. C'est une chose aisée, dit-il encore, de trouver un Dieu des jours de fête qui n'ait qu'à recevoir nos hommages pour une création achevée il y a des myriades d'années, et qui ne lui a coûté ni ejtforts, ni patience, ni tendresse, ni pensée, mais la simple émission d'un mot. Ce dont mon cœur a soif, ce dont ma chair et mes os ont besoin, ce n'est point d'un Dieu du dimanche, mais d'un Dieu de tous les jours, un Dieu travailleur, imprégné de la poussière et de la sueur de nos appétits et passions, qui ne s'efforce pas d'enfler notre piétisme, mais de purifier patiemment et laborieusement notre existence physique et morale. Quand la religion décrit une création qui n'est qu'un caprice, qui n'implique pas une parcelle de ce travail honnête et de cette sueur nécessaires à toute besogne humaine, comme pour pétrir ou cuire une miche de pain, je refuse de reconnaître un Dieu si dénué de mérite humain qui semble au niveau d'un simple charlatan. »
Voilà le dernier mot du christianisme américain.
Le christianisme est fondé sur cette vérité que Dieu s'est fait homme. Dans le Dieu fait homme, c'est-à-dire dans le Christ, l'Européen a persisté à ne voir que le Dieu. L'Américain voit surtout l'homme. Déjà Channing avait transformé Dieu en une sorte d'ouvrier vertueux. « Si nous le concevions, disait-il, sans les qualités que nous nommons chez l'homme vertu morale, ce serait notre devoir de détruire la piété. » James a complété la pensée de Channing qui, de son côté, n'avait guère fait que compléter la pensée des premiers colons américains et tous, aussi bien les premiers pèlerins que les chefs d'école, aussi bien les matelots du XVII® siècle que les philosophes du XIX^ ne consentent à adorer Dieu que si Dieu devient le premier serviteur de la nation.
On a remarqué que l'Américain ne blasphème jamais; cela tient peut-être à l'idée qu'il se fait de Dieu et à ce qu'il ne le considère pas comme un maître contre lequel il est permis de se révolter, mais comme un associé qu'il ne faut pas décourager par de mauvais traitements. Pour finir, il semble que, dans la sincérité de sa foi et la naïveté de son orgueil, le chrétien ainéricain répète continuellement au Christ : a Ah ! tu t'es fait homme, eh bien, tu vas te comporter comme un homme qui n'a droit au respect et à l'admiration de ses semblables que proportionnellement aux services qu'il leur rend. » C'est une conception très démocratique de la religion et de la Divinité dont nous avons, nous autres, une conception très monarchique.
On conçoit que quand ces idées font irruption dans le Protestantisme, elle troublent un peu la cervelle des pasteurs, et que quand elles pénètrent dans l'Eglise catholique, elles scandalisent horriblement ses chefs qui représentent, incarnent et exploitent la théorie monarchique la plus pure, l'absolutisme complet, qui ne laisse même pas à la liberté pourchassée le domaine de l'esprit comme refuge, car ce domaine il l'envahit, le conquiert, l'asservit par l'infaillibilité. Elles y ont pénétré cependant grâce à deux conversions éclatantes, celles de Brownson et celle du père Hecker, son disciple.
Brownson et Hecker étaient deux sociologues, deux socialistes. Brownson appartenait au parti démocratique et fit avec lui la campagne électorale de 1840. En voyant comment opérait le suffrage populaire il s'en dégoûta et devint conservateur, partisan du principe d'autorité; il traversa les formules bien connues qui conduisent l'esprit humain de l'anarchie au despotisme et dont voici les principales : pas de progrès sans liberté, pas de liberté sans ordre, par d'ordre sans autorité. Avec cette échelle on passe des Journées de Juin à l'Empire, quitte à redescendre ensuite dans la Commune. Donc ce que Brownson vint chercher dans l'Eglise catholique, ce fut une discipline. Ce que son disciple, le père Hecker, y vint chercher ce fut la satisfaction de ses instincts socialistes, car l'Eglise catholique a un clavier d'institutions tellement riche qu'elle peut satisfaire à la fois le Tsar
LA RELIGION 2Jl
et le nihiliste, le propriétaire le plus susceptible et le collectiviste le plus intransigeant. C'est une curieuse figure que celle de ce père Hecker qui débuta dans la vie comme apprenti boulanger, et qui avait dans la tête et le cœur un zèle pour l'humanité plus ardent que le brasier de son four. Il a raconté lui-même que quelquefois la nuit, couché sur des copeaux devant le feu, il se réveillait en sursaut et courait sur les quais de l'East River, regardant couler l'eau sous les rayons de la lune et attiré comme par un appel irrésistible. Qu'est-ce que Dieu veut de moi, disait-il ? Vers 1830 il devint le disciple de Brownson. Brownson considérait le Christ comme le plus grand des démocrates et l'Evangile comme le programme de la démocratie. C'est exactement la doctrine actuelle de ceux qu'on appelle les démocrates ':hrétiens, et pour le maître et l'élève, comme pour Channing lui-même, le Christianisme était une sociologie qui leur tint lieu de religion. Ce fut la religion de la nature humaine qui est restée, au fond, la seule religion américaine.
Brownson fut donc poussé vers Rome par le besoin d'une discipline et Hecker par le sens de la solidarité. Brownson avait trouvé dans le protestantisme trop de liberté, par conséquent trop de désordre. Hecker trop d'individualité et par conséquent trop d'égoïsme. La nature ardente du père Hecker trouva aussi dans le catholicisme ce que la nature plus calme de Brownson y était venue chercher, les bienfaits de la discipline. Hecker
nouvellement converti était inquiet; il se croyait obligé notamment de faire jusqu'à Rome un pèlerinage à pied. Ce fut son évêque de New-York, Mgr. Mac Closkey qui le calma et se fit pour lui l'interprète de l'appel intérieur. L'autorité catholique, en face de la fantaisie inystique, lui apparut, dit M. Henry Bargy dans son remarquable livre la Religion dans la Société aux Etats-Unis, comme l'élément impersonnel, rationnel qui ordonne les inspirations en action et subordonne l'individu à la société. Le père Hecker fut au XIX® siècle le type du prêtre d'action. Grand admirateur de Léon XIII dont il partageait la prédilection pour saint Thomas, l'homme d'Etat qui a dit qu'il fallait de l'ordre partout, même dans la charité, le père Hecker avait personnifié son amour du peuple dans son culte pour saint Joseph qu'il appelait le saint du XIX* siècle, le saint ouvrier. Le père Hecker resta toute sa vie un démocrate en quelque sorte farouche. Je suis toujours, disait-il, pour le chien qui traîne la charrette. En somme, le père Hecker est le type le plus curieux du catholicisme transformé, coirme le fut le protestantisme, par le contact de la terre américaine, et devenu lui aussi une sorte de religion de l'humanité avec tous les trésors d'indulgence, de tolérance que comporte ce nouveau rôle, mais aussi avec tous les procédés pratiques et humains qu'il exige. Il était obsédé par le besoin d'action. Sur le bateau du Nil oii il promena ses derniers jours désespérés et désœuvrés, il recherchait quel type de catholicisme pourrait bien convenir aux Orientaux. Un
soir, après avoir entendu le a Domino Noir » d'Auber, il s'écriait que l'Eglise ne devait s'en prendre qu'à elle-même si les hommes recherchaient les divertissements profanes; c'est parce que l'Eglise n'a pas fait son devoir qu'il s'est formé tant de sociétés laïques de réforme ou de tempérance, et il donnait la synthèse de toute sa méthode quand il s'écriait : a L'Eglise pourvoit au salut de l'âme par des moyens spirituels tels que la prière, la pénitence, l'Eucharistie et les autres Sacrements; il lui faut maintenant pourvoir au salut et à la transfiguration du corps par des sacrements terrestres. »
En résumé, le père Hecker est le type de ces hommes de bonne volonté dont fourmille aujourd'hui l'Eglise catholique, en France comme ailleurs. Ils pensent que l'Eglise doit prouver son utilité par des œuvres laïques ; si on les laissait faire ils appliqueraient le catholicisme comme remède à tous les maux. Je ne prétends pas que leur système soit inférieur à celui de l'arbitrage obligatoire qu'on préconise comme devant mettre fin aux guerres et aux grèves, seulement j'ai peur de son air de famille avec la méthode qu'employèrent les jésuites au Paraguay et qui aboutit, on le sait, à la constitution d'un système colonial dont la forêt vierge eut malheureusement trop vite raison.
C'est d'ailleurs une tendance naturelle à l'esprit humain que d'appliquer à toute chose les systèmes dont il a été frappé et dont il s'est épris. Et ce goût pour la généralisation, n'est jamais plus excusable et plus compréhensible que lorsqu'il porte sur des
vérités, déjà générales par elles-mêmes, comme les vérités philosophiques, ou essentiellement applicables à tous nos besoins matériels et moraux, comme les vérités religieuses. Comment s'étonnerait-on de voir des hommes de bonne foi apporter à leurs frères, comme une panacée, l'idée religieuse où ils trouvent l'explication de ce qui les entoure, la règle de leur vie, la solution de tous les problèmes moraux et la promesse d'un avenir éternellement bienheureux?
Le savant résout tout par la science, le jurisconsulte résout tout par le Code, le militaire résout tout par la discipline, pourquoi l'homme religieux ne résoudrait-il pas tout par la religion? Et voilà pourquoi les démocrates chrétiens, comme hier le père Hecker, comme aujourd'hui l'abbé Lemire, nous apportent l'Evangile et le catholicisme comme un code, un gouvernement, une règle, une administration et une sorte de gigantesque table de logarithmes applicable à la solution de tous les problèmes humains.
Malheureusement la fantaisie qui ne perd jamais ses droits les exerce en matière religieuse comme en toute autre matière, et si la fantaisie a été peu à peu chassée des vieux pays d'Europe envahis par la tradition, figés dans la routine, et qui ont cette qualité du vieillard qu'on appelle le sens de la mesure, elle prend sa revanche en Amérique. Là l'humanité étant redevenue jeune, tous les vieux clichés sont détruits, toutes les morales sont brisées, et les sociétés humaines à peine âgées d'un siècle, c'est-à-dire
encore au maillot, ont les qualités de l'enfance et l'amour de l'enfant pour l'énorme, l'incohérent et le merveilleux, en même temps que sa méconnaissance absolue du ridicule.
Dans un ouvrage admirable consacré par un auteur anglais, M. Bryce, à la vie américaine et intitulé a The American Commonwealth », j'ai trouvé cette affirmation que les voyageurs européens ont beaucoup exagéré sur un point les différences entre leur continent et les Etats-Unis. Ils ont présenté ce dernier pays comme celui des sectes étranges et des développements religieux anormaux. Ces sectes étranges et ces développements anormaux, d'après M. Bryce, existent certainement, mais ne jouent pas un plus grand rôle dans la vie de la nation qu'ils ne le font en Allemagne et en Angleterre, et sont certainement moins importants qu'en Russie. M. Bryce rappelle encore que les Mormons ont attiré l'attention du monde parce qu'ils ont essayé une sorte de religion républicaine et fait revivre la polygamie, depuis sévèrement interdite par le Congrès. Mais l'Eglise mormone est, d'après lui, principalement recrutée parmi les Européens; les Shakers, sont des gens intéressants et bien conduits mais ils sont peu nombreux et décroissent. Quant aux autres communautés religieuses, M. Bryce affirme qu'on en parle plus en Europe qu'en Amérique.
Je pense que M. Bryce doit avoir raison. Pourtant il m'a semblé, à moi aussi, voyageur européen, que les auteurs de toutes les inventions.
même religieuses avaient plus de chances de succès en Amérique que chez nous; et je dis cela sans la moindre pensée d'ironie, car je suis, j'ose l'avouer, un des rares Français que l'armée du Salut ne fait pas rire. Cette application des procédés militaires à la religion me semble moins stupide que beaucoup d'autres choses, et quand je vois des gens jouer du trombone, de l'ophicléide et du tambour, se mettre des képis galonnés sur la tête, s'appeler mon commandant et même ma commandante et marcher au pas en affectant des airs de triomphe dans le but de sauver leur âme, je ne vois pas en quoi ils sont plus ridicules que ceux qui font absolument les mêmes gestes et emploient les mêmes instruments de musique dans le but de détruire le corps de leur prochain. Néanmoins il se passe tout de même en Amérique des mouvements de flux et de reflux dans les âmes qui paraissent avoir plus d'amplitude et de profondeur que chez nous. On me permettra d'en citer un exemple, celui de la « Christian Science » ou médecine de la foi, ou guérison par la croyance.
En 1875 parut à Boston un livre intitulé « Science and Health, with a key to Scripiure ». Une portion de ce livre avait déjà paru quelques années auparavant sous forme de brochure, et les critiques américains avaient émis ce jugement : c'est évidemment l'ouvrage d'une femme ou d'un fou, auquel il ne faut attacher aucune importance, personne ne le lira. Or aujourd'hui 400.OCO exemplaires de l'ouvrage circulent aux Etats-Unis,
exposant les principes, la philosophie de a la nouvelle religion chrétienne » la divine science de la guérison par l'esprit, qui compte plus d'un million d'adhérents aux Etats-Unis et qui, depuis quelques années, a traversé l'Atlantique pour s'établir en Angleterre, en Allemagne et même à Paris. Aujourd'hui il existe en Amérique cinq cents églises où se réunissent ses adhérents et les services religieux augmentent de 40 % par an. Les Américains font toujours figurer dans leurs statistiques religieuses la valeur vénale des églises comme monuments. La première « Church of Christ Scientists » à Boston est un édifice qui vaut 1,250,000 fr., et l'un des cinq temples de New-York a été bâti tout en marbre blanc comme la nouvelle Bourse, ce qui pour l'Américain est le comble du luxe. L'auteur de a Science and Health » la fondatrice de la religion nouvelle est Mrs. Mary Baker G. Eddy. Elle raconte elle-même comment, en 1860, la science de la divine guérison lui fut révélée. Depuis des années déjà elle était tourmentée par l'idée de rattacher tous les effets physiques à une cause mentale. Ce fut en 1860 que la guérison immédiate d'une grave blessure intérieure dont elle souffrait et que ni la chirurgie ni la médecine n'avaient pu modifier, lui révéla l'art de guérir toutes les maladies; elle se retira du monde et vécut pendant trois ans dans la retraite, étudiant la Bible dans laquelle elle a puisé toute la science qu'elle a exprimée plus tard dans son livre.
Voici l'essence de sa philosophie et le résumé de sa doctrine qui est, on le remarquera, le premier
système métaphysique de guérison proposé au monde depuis le temps des Apôtres :
Dieu est tout.
Dieu est bonté.
La bonté est esprit.
Dieu et l'esprit étant tout, rien n'est matière.
Dieu, la vie et la bonté toute puissante sont les contraires de la mort, du vice et de la maladie.
Or les contraires ne peuvent pas coexister; donc la maladie, la mort et le vice n'existent pas. Donc ce qui est mauvais n'est pas réel.
La Science Chrétienne dit à tous les malades : Sachez que Dieu est omniprésent et omnipuissant, que rien n'existe à côté de lui. Les malades le croient et ils sont guéris. Nous pourrons tous faire ce que le Christ a fait autrefois quand nous comprendrons Dieu le Père comme II le comprenait. Nous ne sommes malades que parce que nous croyons être malades. Voici un furoncle par exemple : vous dites qu'il est douloureux, cela n'est pas possible car la matière sans l'esprit ne peut pas causer de douleur. Le furoncle manifeste votre croyance dans la douleur en s'enflant et en s'enflammant. Et c'est cette croyance même que vous appelez un furoncle. La divine science vous persuade que vous n'aurez plus de furoncle et vous n'avez plus de furoncle. »
On voit que Mrs. Eddy conclut à peu près comme Schopenhauer, que le monde n'est que volonté et représentation. Et cependant ces deux esprits se trouvent aux fieux extrémités de la série humaine.
Mrs. Eddy n'est pas sans avoir effectué des guérisons miraculeuses; la dernière partie de son livre, comme une brochure destinée à recommander un produit pharmaceutique, est pleine des témoignages de reconnaissance des malades qu'elle a traités, ou qui ont lu son livre. Le traitement s'effectue par la prière seule, et non par une supplication à Dieu, mais par la prière comme la comprend et l'enseigne Mrs. Eddy, c'est-à-dire une attitude de l'esprit : simplement la conviction que Dieu ne veut pas la maladie et que la maladie n'est qu'une illusion. Le traitement peut se faire à distance. C'est à Boston que Mrs. Eddy a trouvé ses premiers adhérents, et cette ville toujours prête à se jeter sur les idées nouvelles est encore le centre du mouvement. Mrs. Eddy née dans le New Hampshire a fondé à Boston en 1879 son église mère dont elle fut nommée pasteur. Deux ans plus tard elle fondait le collège métaphysique de Massachussets, où pendant sept ans elle enseigna la science nouvelle à quatre mille élèves qui se sont répandus dans tous les Etats-Unis, traitant les malades comme faisaient les Apôtres envoyés par leur Maître.
Depuis une douzaine d'années Mrs. Eddy s'est à peu près retirée de la vie publique. Elle vit à Concord, dans le New Hampshire, dans une solitude presque complète. Elle doit avoir environ quatrevingts ans, mais ses fidèles affirment qu'elle est restée active et jeune comme à trente ans et que sa vie prouve tout ce qu'elle prêche. Mrs. Eddy a été mariée trois fois; son dernier m.ariage a été très
heureux. Mr. Eddy était un de ses disciples, il était même professeur au collège métaphysique de Massachussets. L'église de Mrs. Eddy se recrute principalement parmi les femmes de la bonne société, instruites, désœuvrées, qui ont par conséquent le temps de cultiver leurs illusions et de faire prendre à leur âme les attitudes nécessaires. Lorsque commença le mouvement de la « Science chrétienne » le public haussa les épaules et la Faculté de médecine fit des quolibets. On ne rit plus, on ne se moque plus de la nouvelle religion. On l'attaque de toutes parts. On s'efforce de démontrer que la philosophie de Mrs. Eddy manque de logique; on l'accuse d'être animée d'un esprit mercantile (elle a certainement gagné une grosse fortune par la vente de ses livres, de ses brochures, de ses portraits et même des bibelots de souvenir). De temps à autre un procès plus ou moins retentissant contre un « healer » c'est-à-dire contre un apôtre de la science nouvelle, dont le traitement n'a pas eu de succès et qu'on accuse d'avoir causé la mort d'un malade, excite l'indignation populaire, et malgré tout le nombre des a Christian Scientists » augmente tous les ans. La plupart des adversaires de Mrs. Eddy se consolent en prédisant qu'à sa mort la Science chrétienne, système commercial de proportions monumentales, s'effondrera rapidement. Mrs. Eddy n'a pas encore ; désigné son successeur. Rien ne dit que si elle prend cette précaution a in extremis », un système qui proclame la, toute-puissance de l'esprit et qui
caresse par conséquent la vanité humaine disparaîtra avec son inventeur. Mais même si la prophétie des adversaires doit s'accomplir, cette fondation par une femme d'une nouvelle foi, et d'une véritable religion restera un fait sans précédent dans l'histoire et doit être considéré comme un des phénomènes les plus intéressants qui se soient produits en Amérique.
Ce phénomène ne diffère de ceux que nous avons sous les yeux en Europe que par ses proportions, comme du reste tout ce qui se passe en Amérique. Chez nous aussi il y a des rebouteux, des magnétiseurs, des suggestionneurs, des gens qui prétendent guérir les malades par la volonté; chez nous aussi il y a des thaumaturges, seulement ils finissent plus souvent en police correctionnelle que dans des temples de marbre blanc.