LA LITTÉRATURE LA PRESSE -LE MOUVEMENT INTELLECTUEL
Un vieux proverbe s'impose à moi au moment où j'aborde ce chapitre. Isle sutor supra crepidam dit ce proverbe, et sur les bancs du lycée on m'apprit à le traduire ainsi : il faut que le cordonnier ne s'occupe que de chaussure. C'est pourquoi, ayant indiqué que j'avais peut-être quelque compétence à considérer l'Amérique au point de vue des affaires et de l'industrie, je me demande si le lecteur tolérera mes incursions dans le domaine littéraire et philosophique. Pourquoi pas? De notre temps il n'y a plus de castes. Pour l'homme moyen il n'y a même presque plus de spécialités. Chacun est obligé de faire un peu de tout, d'avoir une lueur de tout, de se mêler à tout. Si la description de la journée d'un de nos contemporains valait la peine d'être conservée, on serait étonné de tout ce que fait de disparate et de varié un citoyen du vingtième siècle. Je suppose que le matin il s'occupe un peu de sa famille, que dans la journée il s'oc-
cupe un peu de ses affaires, voilà déjà deux fonctions. Il n'est pas excentrique de supposer qu'il cultive ses muscles et qu'il fait du sport sous une forme quelconque. S'il donne son avis sur un tableau, s'il va écouter une pièce ou un morceau de musique, s'il lit quelques pages d'un roman ou de la critique littéraire qu'en fait son journal, il a mis en jeu tous les lobes de sa cervelle et tous les muscles de son corps, et alors il faut pardonner à cet homme habitué aux occupations éclectiques si, comme auteur, il s'avise d'être aussi universel qu'il est forcé de l'être comme particulier.
Il est convenu que les peuples se reflètent dans leur littérature et cette convention sert de base à la plupart des histoires littéraires. Il faut y renoncer, je le crains, si l'on veut se faire une opinion exacte de la littérature américaine, car cette littérature qui devrait refléter la démocratie américaine n'a rien de particulièrement démocratique ni même de particulièrement américain. Et pour peu qu'on réfléchisse on trouve tout naturel que l'Amérique n'ait pas encore réussi à créer une école littéraire puisqu'elle n'a pas encore réussi à créer l'instrument même de la littérature, qui est la langue. Une littérature originale suppose une langue originale pariée depuis des siècles, et née à la fois de la race et du milieu. Or, l'Amérique a été peuplée par une race qui apportait dans un milieu nouveau des idées et une langue anciennes. Le milieu nouveau a commencé par modifier les habitudes, les mœurs et jusqu'à v.n certain point la structure physique de l'individu.
mais il n'a pas encore transformé sa mentalité ni sa langue.
Il est permis de supposer que nos descendants assisteront à cette métamorphose lente, que l'Américain modifiera la langue anglaise assez profondément pour en faire xme langue américaine, comme il a modifié déjà les religions elles-mêmes. Dans quelques années, lorsque le télégraphe et le téléphone auront accentué leur œuvre simplificatrice, la race nouvelle sera probablement en possession d'une langue nouvelle avec laquelle les vieilles idées devront compter comme les anciens ouvriers comptèrent avec les outils transformés par la vapeur. Alors naîtra peut-être une littérature américaine autochtone. Jusque-là il n'y aura pas de littérature nationale en Amérique comme il y en a une en France, en Italie et en Russie. En attendant, les meilleurs auteurs s'accordent à croire, et ils ont raison, que pour les tendances de la pensée et de l'art les Etats-Unis font partie de l'Angleterre comme l'Angleterre fait elle-même partie des Etats-Unis. Les écrivains américains comme Fenimore Cooper, Hawthome, Emerson et Longfellow sont des auteurs anglais, et les auteurs anglais eojx-mêmes ont aujourd'hui une clientèle plus nombreuse en Amérique qu'en Angleterre.
Quand on aborde l'étude des choses de l'esprit il faut bien se garder d'y faire intervenir les rigueurs de la statistique. La statistique n'est applicable ni au génie, ni même au talent, autrement ce serait trop simple. On dirait par exemple : en Europe, sur
un million d'habitants il y a tant de littérateurs, de philosophes ou d'artistes de premier ordre, c'est-àdire de génie ; voyons si en Amérique la proportion est semblable, et on conclurait à la supériorité ou à l'infériorité de la race américaine comme on conclut à la supériorité ou à l'infériorité physique d'une race d'après le nombre des tuberculeux et des paralytiques. Donc il ne faut pas tabler sur les 65 millions d'habitants que contiennent les Etats-Unis pour leur reprocher de n'avoir pas donné le jour à Tennyson, ou à Darwin, ainsi que le fait remcuquer, avec sa perspicacité habituelle, M. James Bryce, qui m'a fréquemment servi de guide dans cette étude.
Cependant si la production du génie échappe a la statistique, celle des hommes de talent en relevé jusqu'à un certain point et les Etats-Unis, en littérature du moins, n'ont pas le contingent d'hommes de second ordre que devrait leur assurer leur population, sur laquelle d'ailleurs il y a un déchet considérable à ce point de vue là, puisqu'elle contient huit millions de nègres et plusieurs millions d'immigrés récents qui ne parlent pas l'anglais. Il faut donc faire intervenir des raisons spéciales de cette pénurie littéraire et, avant toutes les autres, l'agitation de la vie américaine, peu favorable à la méditation et au recueillement.
L'Américain vit dans une sorte de fièvre entretenue par ses journaux, par son besoin de se tenir au courant de tout ce qui se passe en dehors de lui, de se mêler à la vie publique, et exclusive de ces heures de repos et de solitude nécessaires à la
gestation de toute œuvre de littérature et de philosophie. L'Américain a trop à faire pour passer des semaines et des mois à polir les détails de cette œuvre. Toute son intelligence est pour le moment tournée vers les affaires, vers les chemins de fer, la finance, le commerce, la mise en pratique des conceptions scientifiques. En France il est admis que tout habitant de Bordeaux, qu'il soit archevêque ou commissionnaire, place du vin. En Amérique tout le monde a quelque chose à vendre, même en dehors de ce que son métier l'amène à échanger contre de l'argent. Les avocats, les médecins, les prêtres trafiquent aussi bien que les bijoutiers ou les marchands de nouveautés. En Europe, en France surtout, un savant, un littérateur mettent un certain orgueil à dire : je ne fais pas d'affaires; et je ne sais pas jusqu'à quel point notre prospérité s'accommode de ce dédain des affaires oii il entre un peu d'hypocrisie et beaucoup de snobisme. Alors que les représentants de toutes les grandes puissances civilisées se considèrent comme des commis voyageurs officiels, chargés de protéger l'exportation des produits de leurs nations, le diplomate français en est souvent encore à se prendre pour un homme du monde chargé d'écraser ses nationaux en leurs justes réclamations par ces mots dédaigneux : € Tout cela ce sont des affaires ! » En Amérique où tout sert à quelque chose, même la religion, tout peut être échangé contre de l'argent, et quand un Américain vient vous voir, si chez vous quelque chose lui plaît, il est très surpris que vous lui eu refusiez
l'échange. Un jour un de mes amis de New-York étant venu me voir trouva ma demeure à son gré. a Combien en voulez-vous, me dit-il ? — Elle n'est pas à vendre, lui répondis-je. — Ah! c'est singulier, reprit-il ; chez moi tout est à vendre » ; et avec un bon sourire il ajouta en se tournant vers sa compagne : a Excepté ma femme. » Ce jovial acheteur ne m'en voudra pas de le nommer, il s'appelle John •W. Gates, un des rois de l'acier et de Wall Street. Je ne voudrais pas contrister les négociants, mais ce perpétuel souci d'acheter et de vendre est à peu près incompatible avec la littérature et l'art, excepté pourtant chez quelques-uns de nos grands collectionneurs dont les galeries sont en transformation incessante, grâce à la fantaisie du visiteur ou au désordre du propriétaire. Aussi aux Etats-Unis, il y a une trentaine d'années, on n'aurait pas pu réunir, en dehors de Boston, la ville aristocratique et littéraire, une douzaine d'hommes cultivés. Aujourd'hui cependant la culture intellectuelle commence à se répandre. Des clubs littéraires et scientifiques se sont fondés. En dehors des clubs universitaires qui sont pour la plupart des merveilles de splendeur et d'élégance comme, par exemple, l'University Club de New- York, il s'est établi dans plusieurs villes des clubs fondés par des sociétés de dames pour l'étude d'un auteur célèbre et unique. C'est ainsi qu'à Saint-Louis il y a le club d'Eschyle oii on ne s'occupe que d'Eschyle. Dans une ville de l'Est, un club se consacre exclusivement à l'étude du Dante. C'est encore l'application à la culture intellectuelle
des procédés industriels modernes et en particulier de celui de la division du travail.
Malgré tous ces clubs un peu spéciaux l'atmosphère américaine n'est pas chargée d'idées comme celle de l'Allemagne, ou de sens critique comme celle de la France, et les jeunes talents qui naissent trouvent peu à y prendre. On peut encore alléguer que, dans un pays neuf, manquent à peu près tous les objets qui éveillent les souvenirs et excitent l'imagination, comme les vieux châteaux, les cathédrales, les monuments historiques. Enfin, l'éclat de la littérature anglaise et celui de la peinture et de la sculpture françaises ont contribué à restreindre la production artistique et littéraire en Amérique, puisque les Américains trouvaient leurs idées et leurs sentiments exprimés d'une façon à peu près parfaite dans des livres anglais et dans des œuvres françaises, sans compter que les Américains, qui ne reconnaissent de droits d'auteur pour les Européens que dans des conditions nettement définies, ont pu pendant trop longtemps reproduire à vil prix les œuvres françaises et anglaises qui leur coûtaient moins cher que les œuvres américaines elles-mêmes.
Il resterait à examiner quel est le rôle de la presse au point de vue littéraire et artistique, et si les journaux américains ont contribué à développer ou à restreindre le goût de leurs lecteurs pour la littérature, la philosophie et l'art. Il n'y a rien en Amérique qui soit plus américain que la presse. La première sensation d'un lecteur français en face
d'un journal américain est celle de Tétonnement et de la gêne. Pour emprunter à Mr. Bryce une comparaison un peu familière, mais bien originale, je dirai que ce lecteur en face de ce journal se trouve un peu comme une vache en face d'une prairie. La première idée du ruminant doit être de se demander : comment ferai-je pour manger toute cette herbe? De même le lecteur français se dit : comment ferai-je pour lire toute cette prose? La vache s'aperçoit bien vite que la prairie n'est pas faite pour être dévorée en entier et se met à la tondre d'après la largeur de sa langue. Le lecteur français attend qu'un lecteur américain lui montre comment on trouve au milieu des innombrables rubriques et des pages de publicité du journal où tout est classé avec un ordre parfait les renseignements dont on a besoin. Il finit par s'apercevoir que, malgré ses pages nombreuses, le journal américain peut être lu aussi rapidement sinon plus rapidement même qu'un journal français, et cela grâce aux keadings. Les « headings » sont les a en-tête » des articles qui, imprimées en caractères plus gros, racontent en style télégraphique l'article lui-même. Ces « en-tête » presque toujours rédigés par un spécialiste et non par l'auteur de l'article lui-même, suivant le principe de la division du travail, sont souvent des chefs-d'œuvre de concision et de clarté. Il est vrai que la langue anglaise se prête admirablement à cette énumération. C'est la langue par excellence du télégraphe et du prospectus.
Un journal américain, avec ses suppléments
dominicaux, équivaut à cinq ou six journaux français, car toutes les questions de politiaue, de littérature, d'art, de finance et de sport y sont traitées comme elles le seraient dans des journaux spéciaux. J'ai vu à New-York un journal du dimanche avec supplément en couleurs qui renfermait 132 pages. Evidemment c'est là le journal de l'avenir si on le considère exclusivement au point de vue de la fabrication, car au point de vue des tendances il y aurait des réserves à faire. La presse américaine, à côté de journaux admirables comme le 'New-York Herald, la Tribune ou le Times, contient nombre de feuilles à sensation qui sont aussi malfaisantes que celles de leurs confrères européens. Du reste les feuilles d'Europe évoluent en ce moment-ci dans l'ornière creusée depuis une trentaine d'années par le journalisme américain, et lui empruntent ses habitudes de reportage rapide, sensationnel, universel. La presse aux Etats-Unis est une industrie comme une autre. Elle a perdu les allures sacerdotales qui chez nous la rendent parfois ridicule et odieuse. On considère qu'elle doit donner des dividendes à ses actionnaires plutôt que de servir des intérêts politiques, et cependant les intérêts politiques en Amérique portent exclusivement sur les affaires et ne sont que des intérêts matériels, ce qui n'empêche pas le directeur du journal américain de proclamer that he is not in ihe business for his health! — qu'il n'est pas dans les affaires pour soigner sa santé. C'est dire que le sentiment ne joue jaucun rôle dans la presse, excepté lorsqu'il s'agit
de flatter les aspirations ou l'orgueil de la majorité des lecteurs.
Sans doute il y a en Amérique des partis politiques et il y a des journaux pour chacun de ces partis, mais ces journaux se sont fondés parce que vjes partis leur offraient un certain nombre de lecteurs et non pour amener des adhérents nouveaux au parti dont ils défendaient les intérêts. Chez nous c'est tout le contraire. On éprouve le besoin de créer des journaux pour fonder un parti, ce qui revient à dire que le journal existe avant ses lecteurs, tandis qu'en Amérique c'est précisément parce qu'il y a des lecteurs qu'on fonde un journal. Ce souci constant du gain qui pousse le directeur de journal à satisfaire le plus grand nombre de lecteurs possible, a contribué au développement matériel de la presse, mais c'est le goût matériel qui a orienté les progrès réalisés. Le lecteur américain considère d'abord dans son journal la quantité de papier imprimé chaque jour et l'attrait des suppléments. Entre deux journaux de valeur égale il choisira celui qui représente ses préférences politiques, mais entre deux journaux de valeur inégale il n'hésitera pas à prendre celui qui froisse ses opi- .lions avec le plus de papier et le plus de suppléments. Aussi l'organisation d'un journal américain ne peut-elle pas être comparée, tout au moins au point de vue du matériel, à celle d'un journal français.
Il n'y a pas en France ou en Europe quelque chose qui rappelle, même de loin, la salle de com-
position du 'New-York Herald, avec ses alignements de machines linotypes et ses presses colossales qui débitent par centaines de mille les exemplaires du fameux journal. Une seule de ces presses peut livrer en une heure plus de 80,000 exemplaires d'un numéro de seize pages, imprimés, collés et plies. J'ai vu construire et fonctionner des presses analogues chez le plus célèbre fabricant de ces machines, Mr. Robert Hoe, et j'ai été stupéfait de constater à quel point l'organisation européenne était en retard.
De toutes les industries, la presse est peut-être la plus réfractaire par essence au système du trust, car chaque journal possède une personnalité dont la perte serait sa mort et qu'il perdrait pourtant en entrant dans un trust. Mais l'esprit national d'association et de coopération ne s'en manifeste pas moins là qu'ailleurs. Ainsi à côté des agences telles que (t Laffan » ou a l'Associated Press » qui jouent aux Etats-Unis le même rôle qu'Havas ou Reuter en Europe, les journaux échangent entre eux les nouvelles. Le New-York Herald, sans risquer de porter atteinte à ses propres intérêts, alimente de nouvelles Pittsburg, Chicago, San Francisco et autres centres éloignés. Mr. Hearst que j'appellerai un des rois du journalisme, pour me conformer à l'usage de ce pays démocratique, possède le New- York Journal, organe à grand tirage. Il possède également un quotidien à Chicago et un autre quotidien à San Francisco. Ces trois journaux sont reliés ensemble par un fil télégraphique spécial. D'autres
journaux associés, au lieu de se concentrer dans une même ville, oii ils se feraient concurrence , s'éparpillent dans plusieurs Etats afin d'éviter de se gêner tout en conservant les conditions du travail en commun. Ils réduisent ainsi leurs frais et augmentent leurs recettes de vente et de publicité. Je pourrais citer tel capitaliste de Chicago qui possède la majorité des actions d'un journal dans sa ville, et qui est non moins largement intéressé dans d'autres feuilles de Détroit ou de Cleveland (Ohio).
Mais ce qui étonne surtout le lecteur français transplanté en Amérique ce sont les « Magazines » illustrés, car il n'a jamais rien vu de semblable chez lui. Imprimés sur du papier de luxe avec des encres noires ou de couleur d'une fi.nesse extrême, ces a Magazines » sont aussi soignés au point de vue littéraire qu'au point de vue artistique. Citerai-je quelques titres? Ici nous serons tout de suite frappés par leur bonhomie. Voilà le Mac Lut es Magazine, c'est la revue populaire qui, avec le Munsey, a le privilège du plus fort tirage. Voici le Harfers Magazine, revue essentiellement littéraire renommée pour ses contes et ses nouvelles, puis le Collier's. Ces noms sont simplement ceux de l'éditeur. Nous sommes loin, on le voit, de nos titres prétentieux qui correspondent d'ailleurs à notre besoin d'exagération. Si chez nous on avait appelé la Revue des Deux-Mondes, la Revue de M. Buloz, peut-être que M. Buloz eût été le seul lecteur de sa Revue qui, au contraire, a des abonnés nombreux dans les deux mondes. Et tel folliculaire
français qui trouve des titres comme l'Univers ou le Globe à peine assez grands pour annoncer ses élucubrations se croirait un monstre d'orgueil et de fatuité s'il s'intitulait journal de M. Dupont ou feuille de M. Durand.
Au fond c'est le même vice qui produit des effets dissemblables de chaque côté de l'Océan. En Europe où il y a moins de personnalité, un cabaretier n'aligne pas trois bouteilles d'eau-de-vie et six petits verres dans une vitrine sans les intituler a Grand Comptoir International ». En Amérique où la personnalité humaine domine tout, un industriel qui ouvre une brasserie géante grande comme une cathédrale l'appellera tranquillement a Martin's Restaurant ». D'ailleurs l'Européen et l'Américain se retrouvent quand il faut accoller des épithètes à ces entreprises et tous les deux abuseront de l'extraordinaire, de l'étonnant, de l'admirable, du wonderful du marvellous et autres superlatifs dont les Américains font volontiers abus.
Tous les journaux d'ailleurs ne se contentent pas là-bas d'avoir pour titre le nom de leur éditeur. Voici par exemple le a World's Work » — le travail du Monde — qui est bien un titre européen, quoique cette revue soit surtout consacrée au travail américain. Sa collection, qui raconte les efforts et les succès des Américains dans toutes les spécialités, mériterait de s'appeler l'histoire de notre époque. Voici encore parmi les a Magazines » dont le titre représente un programme et non un homme la Conntry Life in America, qui tient la tête des pério-
diques consacrés aux modes, aux sports, etc. D'ailleurs la langue anglaise a des ressources admirables pour les chercheurs de titres dont la spécialité est de mettre beaucoup d'idées en peu de mots. Elle a des mots qui contiennent des poignées d'idées. Celui-ci par exemple qui sert de titre à une revue : Oîiting.
Les revues industrielles se présentent par centaines, plus étonnantes les unes que les autres. Si on veut eifibrasser d'un seul coup d'œil toutes les richesses, toute l'activité, toutes les ambitions américaines, il n'y a qu'à en prendre une douzaine et à les étaler sur une table, comme par exemple — The American Car pet and Upholstery JournaU The Furnitwe Trade Review, The Inland Printer, The Haberdasher, the Keystone, ou quelques-unes de ces innombrables revues consacrées aux industries des mines ou de la métallurgie. Chaque numéro d'une de ces revues est un guide complet pour l'industrie spéciale qu'il représente et dont il annote et commente les moindres incidents intéressant son développement ou son évolution. Il est en outre une sorte de dictionnaire, d'almanach, oii les industriels éprouvent le besoin de voir leurs noms et de faire de la publicité, parce qu'ils savent que c'est là que le lecteur résolu à un achat ira préciser ses idées. C'est ainsi que peu à peu le journal établit un trait d'union entre le producteur et le consommateur et prélève sur chacun d'eux, sous des formes différentes, une sorte de courtage bénévole. Avant d'acheter un meuble, un fusil, une voiture, une bai-
gnoire, l'Américain se croit obligé de rechercher les prix et la description dans des organes spéciaux où les fabricants de ces différents objets sont, eux, réellement obligés de venir faire leurs offres au public. Seulement ce système-là ne peut pas durer longtemps sans s'appuyer sur deux ou trois petits ressorts qui, en Europe, nous paraissent pour ainsi dire encore incompatibles avec la publicité, c'est-àdire la smcérité et la loyauté, car si le lecteur ne trouvait dans son journal que des renseignements erronés fournis par l'industriel ou exagérés par le journal, l'association de ces trois éléments ne se produirait qu'une seule fois et ne se renouvellerait plus. Le lecteur y perdrait un fournisseur, l'industriel y perdrait un acheteur et le journal y perdrait à la fois ses deux clients, celui qui achète et celui qui fait de la publicité.
Un grand journal industriel avec la publicité qu'il comporte représente 100 ou 200 pages dm' format de nos illustrés; son prix dépasse rarement 25 sous, malgré les illustrations dont il est rempli.
L'industrie des journaux a elle-même ses journaux. Les agents de publicité ont des « Magazines » qui font de la réclame aux journaux, exposent les tirages, la solidité des clientèles et reproduisent les types et les caractères. Les a Magazines » de l'imprimerie qui sont nécessairement les plus soignés défendent les intérêts des imprimeurs, des fabricants de machines et de matériel.
Enfin il y a des journaux pour journalistes, feuilles hebdomadaires dont les plus importantes
publiées à New- York sont le Journaliste VEditor and Publisher et le Fourth Estate. Ce dernier titre qui signifie le quatrième Etat, prouve tout au moins que les rédacteurs de ce journal ne se font pas de leur profession une idée trop vulgaire, puisqu'ils la placent immédiatement après la Monarchie, la Chambre des Pairs et celle des Communes.
Dans ces journaux paraissent toutes les nouvelles qui concernent l'industrie de la presse et la profession de journaliste, et une grande quantité d'annonces dans lesquelles les différentes agences vantent la rapidité, la sûreté de leurs informations; ils contiennent aussi la publicité des Islewsfaper Brokers. Le « Newspaper Broker » est un marchand de journaux, non pas un marchand d'exemplaires de journaux, mais un marchand qui vend des fonds de journaux, car en Amérique le journal est une marchandise courante. Il y a toujours des quantités de journaux à vendre; presque autant que chez nous des fonds de marchands de vin. Il y en a à tous les prix et dans toutes les conditions, et leur valeur marchande s'établit non seulement sur leur tirage, non seulement sur le nombre de leurs abonnés, mais sur l'avenir même du pays dans lequel ils sont édités, sur le chiffre probable de la population future.
Telle est cette presse américaine à laquelle rien n'échappe, où tout de la vie présente est noté avec précision et clarté, où, par le système de l'interview, les spécialistes les plus éminents dans chaque ordre de connaissance, et les héros des romans les plus
bizanes consentent à venir raconter au public ce qu'ils savent ou ce qu'ils ont fait. Cette presse ne connaît pas la réticence et pousse souvent la franchise jusqu'à la brutalité parce qu'elle a été créée et qu'elle continue de fonctionner par et pour le peuple. Elle est faite pour la masse; incontestablement elle élève cette masse à un certain niveau, mais comme compensation elle ramène à ce niveau les esprits supérieurs qui seraient tentés de le dépasser. Et on peut dire, sans être injuste pour elle, que l'admirable presse américaine qui vous donne avec ses nombreuses et quotidiennes enquêtes l'impression d'un monde entrevu par la portière d'un train-express, est cependant une des causes principales de la médiocrité de la production littéraire, artistique et scientifique du Nouveau Monde.
La nécessité de la production hâtive, l'habitude d'écrire et de dessiner pour le lendemain et de proportionner son oeuvre à l'effort intellectuel de celui qui est destiné à Tapprécier, tout en prenant son repas, gâte la main et l'esprit du producteur. Figurons-nous ce que deviendraient les Salons annuels qui font la gloire de Paris, si les fabricants d^étoffes ou de dentelles pouvaient payer les dessinateurs tellement cher que nos grands peintres auraient un avantage considérable à travailler pour la rue du Sentier plutôt que pour l'aristocratie des deux Mondes. C'est exactement cette comparaison qui s'applique à la littérature, dans un pays oii le journalisme est tellement fructueux qu'il tente presque tous les écrivains et les détourne du volume, les
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forçant pour ainsi dire à monnayer des chefsd'œuvre.
En résumé, dans les Etats-Unis, il se publie 2,158 journaux quotidiens, 14,827 hebdomadaires et 2,791 mensuels. A lui seul 1 état de New- York voit publiqr 185 quotidiens, 1,048 hebdomadaires et 544 mensuels, soit pour toute l'Union 20,879 journaux. Le total des journaux publiés dans le monde entier ne dépasse pas 50,000, il en résulte que les Etats-Unis à eux seuls contiennent prés de la moitié de la presse mondiale. Cependant en Amérique le journal n'a pas complètement tué le livre, loin de là, et dans la production littéraire de 1900 on compte encore 3,878 volumes produits par des auteurs américains, 1,390 volumes traduits en Amérique d'auteurs étrangers et 1,090 importés par des auteurs anglais.
Cette presse touffue, exorbitante, empêche peutêtre, certainement même, les talents littéraires de se développer dans le sens du livre puisqu'elle les absorbe, mais elle contribue aussi à les faire naître, guette leur éclosion, leur offre des primes considérables et un débouché presque sans limites. Donc le mot de Sydney Smith qui s'écriait il y a une soixantaine d'années : Wko reads an American book? Qui lit un livre américain? Ce mot n'est plus vrai.
Au point de vue historique, la littérature américaine présente trois périodes très distinctes. La première période s'étend depuis l'installation des premiers colons jusqu'au milieu du XVIir siè-
cle; la seconde comprend le prologue et le drame de la guerre de l'Indépendance et se clôt avec l'administration de Washington, et la troisième, qui dure encore, est celle du développement national.
La première période est celle de l'enfance; les temps n'étaient pas favorables à la littérature, car les mains de tous étaient trop engourdies par le contact quotidien du pic et de la hache, pour manier la plume. Il ne reste de cette période que des lettres de colons écrites à leurs familles et des discussions théologiques entre pasteurs, ou des sermons.
Le premier livre imprimé en Amérique porte la date de 1640. C'est un livre de psaumes qui parut à Cambridge dans le Massachussets. Cette période ne met réellement en lumière qu'un homme important, Benjamin Franklin, qui révéla l'Amérique nouvelle à l'Europe et en particulier à la France et dont les lettres et les essais ont de l'esprit et de l'élégance. C'est à Franklin qu'est due la fondation des premières bibliothèques par souscription publique dans les colonies. A cette époque, les livres étaient rares et chers, et les revues comme celles qu'on publie maintenant étaient inconnues. En 1731 Franklin fonda la bibliothèque de Philadelphie. Dès ce moment le peuple commençait à avoir honte de son ignorance, et comme les distractions étaient rares, tout le monde se mit à lire beaucoup, de telle sorte que les commerçants et les feraiiers américains se trouvèrent bientôt plus avancés intellectuellement que leurs collègues
européens. Franklin est probablement celui qui a donné l'essor à la littérature américaine, car c'est créer une littérature par répercussion, que de créer des lecteurs. Franklin est un initiateur; il fut le premier explorateur scientifique renommé, le premier diplomate d'Amérique, le fondateur de la première bibliothèque publique et de la première société philosophique permanente de l'Amérique.
Au moment de la guerre de l'Indépendance, là pensée patriotique s'éveille; on voit naître des écrivains politiques parmi lesquels Georges Washington, Thomas Jefferson et quelques poètes, auteurs probables de « Marseillaises » ignorées. Quand la guerre est terminée et l'indépendance reconquise, les esprits s'apaisent et les Américains qui viennent de faire de l'histoire, ont une tendance à la raconter. Alors apparaissent Bancroft, Prescott; l'Amérique adolescente féconde le génie de Fénimore Cooper, le chantre des derniers peaux-rouges et des premiers colons. Et enfin quand elle est arrivée à l'âge adulte, quand elle s'est installée pour ainsi dire chez elle, elle s'offre à la fois le luxe d'un poète et celui d'un prosateur. Le poète s'appelle Bryant et le prosateur Washington Irving. Bryant, à 19 ans, publie sa première œuvre qui est un chef-d'œuvre, Thanatopsisy et Washington Irving publie ses impressions de voyage en Europe; il intitule son livre Sketch Book et trouve des lecteurs sur le vieux continent. Irving appartenait à l'Etat de New- York et c'est à New- York qu'il publiait son premier ouvrage. Il semble d'ailleurs avoir épuisé la faculté
génératrice littéraire de la grande cité industrielle, car après lui c'est Boston, ville plus stable et moins mouvementée, qui devient le centre de la pensée et de la littérature américaine. A ce moment où le souffle philosophique de Kant imprègne toutes les cervelles, l'école de Boston s'épanouit en une floraison d'hommes de lettres, tous contemporains : Longfellow, James Russel, Lowell, Olivier Holmes, Whittier, Emerson et Hawthome. Edgar Allan Poë écrivit à la même époque, mais il n'appartient pas à la même école.
Ce groupe littéraire fonda la gloire de Boston qui a commencé par être un centre intellectuel ^vant de devenir un centre aristocratique, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Dans tous les cas, puisque j'ai promis de ne rien cacher à mes amis d'Amérique, je dois dire que Boston a pris à l'homme de lettres et à l'aristocrate ce qu'ils ont de commun, la vanité. Quand elle donnait l'hospitalité aux poètes et aux prosateurs américains, cette ville élégante s'intitulait avec modestie l/ie Hub of thc World, l'Essieu du monde. On lui accorde encore cette épithète grandiose, mais avec une pointe d'ironie ou de jalousie. Peut-être le Bostonien est-il tout simplement, d'après la locution proverbiale citée dans un chapitre précédent, « celui qui sait et qui sait qu'il sait » ?
Dans ce groupe bostonien, le plus éclatant n'est pns un homme de lettres proprement dit, c'est un philosophe, l'auteur de ce qu'on a appelé le mouvement transcendantal, Emerson. Pour répandre
ses idées une Revue fut créée par une femme de grand talent qui s'appelait Marguerite Fuller. Cette revue qui dura peu de temps eut pourtant une très grande influence sur le développement de la littérature américaine, de sorte que cette littérature ayant été précédée comme il est logique, d'un grand effort philosophique, l'Amérique, pays des innovations, s'est à peu près conformée à la vieille règle classique versifiée par Boileau. :
Avant donc que d'écrire apprenez à penser.
Et chez elle la faculté de bien penser a fait naître l'art de bien dire.
Ce groupe de littérateurs de Boston qu'on appelle le a Boston group b, a rempli toute la première partie du XIX® siècle. Il s'est survécu longtemps en la personne du poète Holmes, lequel a bien réellement réalisé la prophétie d'un de ses poèmes où il disait qu'il survivait pour être a la dernière feuille sur l'arbre en automne ». Le che'f de ce groupe Washington Irving, était né en 1783 et avait débuté par un ouvrage burlesque intitulé « Knickerbockers History of New-York » qui eut autant de succès en Europe qu'en Amérique. Bryant naquit en 1794, Longfellow en 1807, Whittier, le poète quaker, en 1807 également, Holmes et Edgar Allan Poë en 1809. Emerson est né à Boston en 1803, Lowell est de 181 9 ainsi que Walter Whitman. Fénimore Cooper est de 1 783 ; il est contemporain de Nathaniel Thorne — William
Gilmore Simms est de 1806, de même que Harriet Beecher Stowe, l'auteur célèbre de la a Case de l'oncle Tom. »
S'il y a au monde une chose qui ne m'a jamais tenté, c'est celle qui consiste à décrire en prose les beautés de la poésie. Aussi, au lieu de m'évertuer à démontrer que Bryant est un poète patriotique et Longfellow un poète plein de sensibilité, je vais citer un morceau de Bryant intitulé a l'Amérique » et un morceau de Longfellow intitulé a l'Heure des Enfants », convaincu que jamais je ne décrirai mieux qu'eux-mêmes, le génie de ces deux littérateurs.