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LES TRUSTS. —L'EVOLUTION DES METHODES FINANCIÈRES AUX ÉTATS-UNIS

Le trust est, on le sait, une entente entre les producteurs d'une matière quelconque, dans le but d'en maintenir ou d'en élever les prix, soit en la raréfiant, soit en mettant la production en rapport exact avec la consommation. Les opérations de ce g-enre sont aussi vieilles que le travail, peut-on dire. Elles se sont exercées à travers l'histoire, principalement sur les denrées alimentaires. On leur a donné le nom d'accaparements. On les a combattues, on les a même défendues. La Convention est allée jusqu'à les punir de mort. Et le Code pénal les a interdites par les articles 419 et 420.

Tout cet arsenal législatif a répondu aux nécessités d'époques qui ne connaissaient ni les facilités modernes des communications, ni les moyens puissants mis par la science au service de l'agriculture. Aujourd'hui, il subsiste mais il est démodé, et après avoir été une précaution, il est devenu une entrave. C'est ainsi que les ceintures de murailles, après

avoir protégé les bourgeois contre les incursions des Barbares, les auraient condamnés à l'étouffement, lorsque les Barbares furent devenus des agriculteurs paisibles. Les articles 419 et 420 ne constituent plus qu'un des nombreux obstacles opposés dans notre pays à l'esprit d'initiative et d'association, et d'ailleurs, l'accaparement qu'ils sont censés devoir réprimer se réprime par lui-même. Des exemples récents et célèbres ont prouvé qu'il tourne invariablement au détriment de ceux qui le tentent.

En France, en ce moment, il n'est pas difficile de découvrir un besoin, une tendance au groupement, à l'entente, au trust. C'est en vertu d'un trust inconscient que le notaire parisien que vous allez consulter vous refuse son ministère si vous êtes déjà le client d'un de ses confrères. C'est en vertu d'un trust naissant que les épiciers, ou les bouchers, ou les fleuristes, vous avertissent, au moyen de placards disposés dans leurs vitrines, que, pour obéir à une décision prise par leur corporation, ils fermeront tous les dimanches, à telle heure. C'est en vertu d'un trust déjà avancé que les producteurs d'aciers français ont établi une sorte d'organe central qu'ils ont appelé le Comptoir de tel ou tel acier transformé — auquel ils sont censés avoir vendu toute leur production, et qui a pour but d'unifier les prix et de proscrire les concurrences ruineuses. C'est en vertu d'un trust réel que nos grandes compagnies de chemins de fer se présentent devant l'Etat et devant le public sous

la forme d'une association dont les décisions les engagent toutes.

Les Américains sont arrivés très vite à comprendre les avantages et la nécessité de l'union entre gens accomplissant des fonctions similaires, entre domestiques, entre ouvriers, entre employés, entre professeurs, entre négociants, entre industriels. Et ils ont appelé « trust » leur première tentative d'organisation, d'enrégimentation.

Leurs essais primitifs ont été informes, comme il arrive toujours. Je suppose, dans une ville de l'Union, les cordonniers au nombre de soixante décidés à faire un a trust ». Ils se réunissent. Ils élaborent et votent des statuts qu'ils s'engagent à observer. Ils fixent eux-mêmes les sanctions qui atteindront ceux d'entre eux qui manqueront à leur parole, et pour simplifier les choses, ils remettent tous d'avance au président de leur « trust » des traites en blanc pour le montant des amendes qu'ils pourraient encourir; de sorte que celui d'entre eux qui aura négligé les obligations du ce trust » recevra en quelque sorte automatiquement se punition. Et le « trust » fonctionne dans les conditions reconnues avantageuses pour ses membres. La concurrence est supprim.ée. Tout va très bien.

Tout va très bien, à condition qu'il ne surgisse pas d'autres cordonniers qui entament la lutte avec le syndicat primitif, le troublent dans sa possession et lui démolissent son ouvrage, en l'obligeant à des mesures de défense, à la guerre et au dé-

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sordre que comporte la guerre. En outre, dans ce premier mécanisme, on voit bien l'intérêt des négociants et des industriels qui composent le trust; mais on ne voit pas l'intérêt du travailleur, de l'ouvrier. On ne voit surtout pas l'intérêt du consommateur.

Le travailleur et le consommateur étaient obligés d'en passer par oii voulaient les organisateurs du trust, ou d'attendre de la discorde et de la lutte une amélioration de leur sort. Il fallait donc perfectionner l'outil. Il fallait trouver un système où le membre du trust fût attaché au trust, non plus par la crainte des amendes, mais par un intérêt permanent, un système où les intérêts de l'ouvrier fussent également sauvegardés, et enfin, où les intérêts du consommateur lui-même fussent respectés.

Il le fallait d'autant plus que, dans un très grand nombre d'Etats américains, le public avait pris parti contre les trusts, et les parlements locaux avaient voté des mesures législatives assez semblables à nos fameux articles 419 et 420 du Code pénal. D'ailleurs, les Américains sont trop pratiques pour aimer la lutte en elle-même, et les trusts primitifs multipliaient les champs de bataille.

Exemple : un trust s'est créé qui s'appelle le « Beef Trust » entre les producteurs de bœuf. Le premier résultat du beef trust a été une hausse excessive de la viande provoquée par les Stockyards de Chicago. Les bouchers de New-York prirent mal la chose et résolurent de fermer boutique. Un

matin, les ménagères trouvèrent les boucheries closes et sur les devantures, cette pancarte ; « N'achetez plus que des œufs. Cela vous coûtera moins cher que notre bœuf. » Le lendemain, la maison Armour, de Chicago, télégraphiait à ses représentants de rafler tous les œufs qu'ils pourraient trouver. Elle en achetait cinquante millions. Les œufs devinrent plus cher que la viande et les bouchers de New- York se résignèrent à rouvrir leurs boutiques. Seulement, ces plaisanteries-là ne sont pas destinées à durer longtemps; c'est pourquoi l'on a trouvé autre chose : une sorte de désarticulation du trust qu'on appelle une a consolidation ». Pour bien faire comprendre ce qu'on appelle une consolidation le meilleur procédé sera, je crois, de prendre un exemple.

Voici dans une circonscription, un territoire, un Etat, cinquante fabricants de bormeterie. Chacun d'eux a des voyageurs, des employés, des frais généraux. Les uns ont des machines perfectionnées qui pourraient produire davantage. D'autres, moins heureux, ont un vieil outillage dont le travail est moins rémunérateur. Tous se font concurrence et, à cause des sacrifices exigés par la concurrence, à cause. des défectuosités des outillages, la bonneterie du territoire en question est dans une situation précaire.

Un homme intelligent arrive et propose une « consolidation ». Chacun des cinquante bonnetiers apporte ses livres, chacune des cinquante bonneteries est évaluée. La valeur totale de l'industrie

est immédiatement représentée par un nombre déterminé d'actions, qui sont réparties entre les participants au prorata de la valeur particulière de leur établissement. Le travail continue dans des conditions plus rémunératrices parce que les bons outillages sont employés à la place des mauvais, parce que les frais généraux diminuent, parce que le nombre des voyageurs et des représentants se restreint, parce qu'il n'y a plus de bouches inutiles. Le poids mort est retranché et tout le monde est content.

Cette « consolidation » de fabricants traite de puissance à puissance avec les syndicats ouvriers, qui évoluent vers l'anonymat du travail comme les patrons ont évolué vers l'anonymat du capital. Et alors les directeurs de la « consolidation », au lieu de marcher dans les ténèbres comme les patrons isolés, voient ce qu'ils font et peuvent s'orienter vers ce rêve de tout économiste et de tout sociologue : la balance exacte entre la production et la consommation. Ils peuvent aussi supprimer les intermédiaires inutiles, parasitaires, réunir les éléments qui concourent à la confection du même produit, concentrer le travail au lieu de le diviser, suivant la formule du président de la « United States Steel Corporation », ce syndicat de l'acier qui représente à lui seul une a consolidation » de cinq milliards et demi de francs, a C'est l'intérêt de la United States Steel Corporation de posséder les actions de ces entreprises », me disait le président, a comme ce serait notre intérêt, à nous deux, si

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nous possédions, vous un cheval et moi un chariot, de nous associer pour avoir tous les deux le cheval et le chariot »

On va dire que c'est l'écrasement des petits !... Non, puisque les petits peuvent faire partie de la « consolidation ». Seulement ils ne peuvent pas créer de nouvelles industries, avec l'espoir de la détruire, parce qu'elle dispose de moyens trop puissants pour que la lutte soit égale.

A New- York, il y a une « consolidation » de pharmaciens. J'avais, au collège, un camarade qui est devenu pharmacien là-bas, et qui, ayant appris mon arrivée par les journaux américains, m'avait fait promettre de l'aller voir. J'y suis allé. Je l'ai trouvé muni d'une « consolidation » et pas content, a Ce n'est pas, m'a-t-il dit, que je gagnerai moins; on me paye en actions ma pharmacie plus qu'elle ne vaut, et elle me rapportera davantage, mais je ne serai plus patron, je ne serai plus mon maître, j'aurai un président, j'aurai un directeur général. »

— Alors, n'entrez pas dans la consolidation, résistez.

— Merci bien! Ils installeront demain en face de chez moi une pharmacie qui vendra tous mes remèdes à vil prix. Et je n'aurai plus un client. Je vois bien qu'il faut que je laisse ces diables d'Américains faire mon bonheur malgré moi.

A l'heure actuelle la valeur nominale des « consolidations » américaines, en ne tenant compte que

de celles qui ont un capital d'au moins un million de dollars, représente pour l'ensemble des Etats de l'Union un capital de vingt-deux milliards et demi de francs, décomposé en vingt milliards d'actions et deux milliards et demi d'obligations. La presque totalité de la Dette française !

En admettant, d'autre part, qu'une superposition de toutes les entreprises industrielles et commerciales françaises fût possible demain sous la forme américaine d'un a trust » unique et global, ou sous la forme chimérique d'un Etat collectiviste, il est hors de doute qu'une semblable organisation du capital national n'aboutirait pas, tant s'en faut, à mettre en mouvement des ressources représentant un chiffre aussi élevé. Et cette constatation, qui s'autorise de résultats vérifiés et par conséquent certains, est, on l'avouera, éminemment propre à provoquer les méditations de tous ceux que préoccupent à juste titre Jes intérêts de la production française, et les éventualités de tout genre que nous réserve l'avenir.

Pour bien comprendre les conditions économiques d'où les c trusts » tirent leur raison d'être, la première chose à faire est d'étudier le fonctionnement des capitaux en Amérique, les méthodes financières américaines, les banques américaines. Sans capital, en effet, et par conséquent sans banques, pas de a trust ».

Au début de la guerre de Sécession, en 1861, les Etats-Unis d'Amérique ne connaissaient que les •

banques d'Etat et les banques privées. Les banques d'Etat étaient des institutions de crédit créées par la législature des Etats qui émettaient du papier monnaie pour les besoins de la circulation de chaque Etat. Toutes ces banques et tous ces papiersmonnaie offraient des dissemblances très préjudiciables à ces établissements et au public. Les banques d'Etat, n'étant pas conçues d'après un type uniforme, collaboraient difficilement entre elles ; leurs billets de banque, émis d'après des lois et des types différents, étaient de circulation difficile et quelquefois périlleuse. Nous avons connu quelques m.ois d'une situation analogue après la guerre de 1870, et tous ceux qui ont voyagé en Italie avant la restauration financière de ce pays peuvent se rendre compte des difficultés que rencontrait le public américain avant 1861 pour payer ou encaisser des sommes quelconques.

Survint la guerre de Sécession. Il fallait beaucoup d'argent pour payer les frais de la guerre. Les soldats de Grant coûtaient un dollar par jour et par homme. Les Etats-Unis du Nord, pour faire face à ces dépenses, émirent des bons du Trésor. Ces bons du Trésor n'ayant pas été absorbés par le public, le secrétaire d'Etat, M. Chase, eut l'idée géniale d'une combinaison qui devait à la fois ouvrir un marché à ces bons du Trésor et unifier les différents types de papier-monnaie de l'Union. Il proposa donc au Parlement fédéral, qui l'adopta, une loi instituant des banques dites nationales, autorisées à mettre en ciiculation des billets de

banque pour une somme égale au montant des bons du gouvernement, qui furent déposés au Trésor.

En outre, il fit frapper d'un impôt de 10 0/0 tous les billets émis par les banques d'Etat et qui étaient en circulation. Cet impôt constituait une prime pour le papier-monnaie des banques nationales, et les banques d'Etat furent rapidement conduites à se transformer en banques nationales. Par cette remarquable combinaison, les Etats-Unis eurent un billet de banque unique, et tous les Etats de l'Union eurent le bénéfice des mêmes méthodes financières. Le rapport du contrôleur de la circulation en date du 10 décembre 1901 constate qu'actuellement il existe aux Etats-Unis 4,291 banques nationales disposant de 4 milliards 750 millions de francs.

Le Français doit être frappé de la dispersion et de la complexité de ce système financier, surtout s'il le rapproche du système qui fonctionne sous ses yeux. En France, en Angleterre, en Allemagne, les banques disposent de moyens d'action plus puissants, de capitaux abondants et mobiles. Elles sont pourvues de méthodes rigoureuses, de directions rationnelles centralisées. Elles se ramifient en succursales et s'épanouissent en un système à la fois souple et résistant qui leur permet d'étreindre dans tous ses contours et de satisfaire dans tous ses besoins le monde si vaste et si complexe des affaires.

La banque est donc un des compartiments de l'activité humaine dans lequel la vieille Europe maintient son avance sur la jeune Amérique et peut

lui donner des leçons. Ces leçons, l'Amérique les cherche, et les Américains étudient en ce moment-ci nos mécanismes financiers, afin de transformer et de perfectionner les leurs. Car les banques nationales, qui réalisèrent un progrès considérable, ne sont plus, de l'autre côté de l'Atlantique, à la hauteur des besoins du commerce et de l'industrie dans leur marche rapide. On leur reproche d'abord le manque d'élasticité dans la circulation du papier-monnaie. Le billet de banque n'ayant pour contre-partie nécessaire et pour base d'émission que les fonds d'Etat, les banques d'émission ne peuvent s'assouplir au mouvement des affaires. Cette première difficulté a donné lieu à de nombreux projets de réforme dont aucun n'a encore abouti devant le Parlement.

Second grief : les banques nationales ne peuvent prêter aux particuliers ou aux sociétés plus de la dixième partie de leur capital réel. Il suit de là qu'une banque comme la « Chemical national bank », qui possède un capital de 1,500,000 francs et 30 millions de réserves ne peut prêter à un industriel ou à une société plus de 150,000 francs. Certaines banques nationales ont des capitaux plus élevés et des réserves consiidérables. Aucune d'elles n'atteint la moitié du capital du Crédit Lyonnais, de la Société Générale ou du Comptoir National d'Escompte. Le capital d'aucune d'elles ne dépasse 50 millions de francs, et les plus favorisées, comme la « National City bank », la « National Bank of Commerce », la a First National

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Bank » ne peuvent faire des avances que jusqu'à concurrence de 5 millions de francs. Les banques ont une tendance irrésistible à enfreindre cette clause draconienne et le contrôleur des finances lui-même en a plusieurs fois, de son plein gré, demandé l'abrogation.

Enfin, il est interdit aux banques nationales de créer des succursales, même dans les nouvelles possessions américaines comme Cuba, Porto-Rico, les Philippines, alors que nos grandes banques européennes suivent pour ainsi dire pas à pas le drapeau national et ouvrent des comptoirs à presque toutes ses étapes.

Quand une loi est trop rigoureuse, l'esprit de ceux qui la subissent s'ingénie à la tourner, et si ce phénomène se remarque chez des gens aussi dociles, aussi habitués à vivre en troupeaux que les Européens, que doit-il produire dans des esprits aussi indépendants, aussi personnels et aussi industrieux que ceux des Américains ? Les banques américaines ont donc trouvé le moyen de desceller leurs fers, sans quoi elles n'auraient jamais pu aider les municipalités à établir des services de traction et d'éclairage électrique d'une envergure encore inconnue chez nous, et coopérer à la puissante organisation manufacturière qui, par le perfectionnement incessant de son outillage, a fait baisser dans des proportions invraisemblables le prix des objets fabriqués.

Pour tourner la loi qui les aurait tuées et qu'elles

ne pouvaient violer ouvertement, certaines ont créé des ce filiales », en apparence indépendantes les unes des autres, mais en réalité administrées par le même président. On a vu naître, sur certains points, des groupes de banques dont le même capitaliste possédait la majorité des actions et se faisait représenter dans chacune d'elles par des administrateurs qui n'étaient que ses commis. A New- York, à Boston, à Baltimore, on a adopté un autre système de dissimulation ; on a fait acheter plusieurs banques par une plus grande et l'on a concentré plusieurs capitaux dans un seul établissement devenu plus puissant. C'est ce qui explique comment à New-York, par exemple, sans qu'il y ait eu de krach financier, en cinq ans, de 1896 à 1901, le nombre des banques nationales est descendu de 49 à 42 alors que leur capital-actions montait de 252 millions et demi à 352 millions et demi.

Et pourtant, malgré toute cette stratégie, les banques nationales ont vu se dresser devant elles l'inévitable et fructueux outil des grandes transformations que les chinoiseries législatives leur avaient interdites. Je veux parler d'organismes financiers qui n'ont cessé de s'accroître depuis cinquante ans aux Etats-Unis. Ces banques, rivales des banques nationales, sont des banques de dépôts qui s'appellent des a Trust Companies », qu'il faut bien se garder de confondre avec les trusts industriels auxquels, précisément, elles viennent de donner l'essor.

Nous n'avons pas en Europe l'équivalent des « Trust Companies » qui remplissent des fonctions

éparses entre diverses mains, des fonctions de tuteur, de curateur, de notaire.

Chez nous, un homme riche meurt, laissant un enfant en bas âge. Le juge de paix rassemble le conseil de famille qui nomme un tuteur, lequel administre les biens jusqu'à la majorité de l'enfant. Là-bas, on dépose la fortune dans les a Trust Companies », qui l'administrent, remploient les sommes non dépensées et rendent leurs comptes de tutelle.

Chez nous, vous allez déposer dans une banque vos titres, dont elle touche les coupons, ou vos capitaux disponibles, sur lesquels elle vous sert un intérêt plus ou moins minime selon qu'elle les tient à votre disposition à première réquisition ou dans des délais convenus d'avance. Là-bas, vous portez une somme déterminée aux « Trust Companies » vous stipulez qu'une partie reste toujours disponible et que l'autre partie entre dans les affaires de la banque, qui vous sert non plus un intérêt de dépôt, mais un dividende, selon la prospérité de ses affaires.

Naturellement, la condition première de ces sortes d'établissements, c'est d'inspirer confiance. Et pour inspirer confiance au public, il faut que la loi et les statuts sociaux astreignent les administrateurs aux règles de la plus scrupuleuse probité et les renferment dans les limites de la plus sage circonspection.

C'est ce qui est arrivé en Amérique pour les « Trust Companies ». La confiance du public s'est

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traduite par l'accumulation de capitaux immenses dans ces établissements qui, n'étant pas soumis aux mêmes entraves que les banques nationales, ont pu faire des avances considérables à de grandes entreprises étudiées par eux et leur offrant toutes les garanties de rémunération et de sûreté pour les capitaux de leurs déposants. Les « Trust Companies » de New- York en particulier ont transformé les compagnies de chemins de fer américaines; elles ont « consolidé » plusieurs de ces compagnies et des grandes compagnies de traction en une seule. Et les a Trust Companies » ont fait ce que les banques nationales ne pouvaient point faire, en allant étendre leurs entreprises et exercer leur influence dans les nouvelles colonies et jusqu'en Chine, oii l'une de ces sociétés a soumissionné le dépôt d'intérêts de l'indemnité chinoise.

C'est pourquoi les dépôts des a Trust Companies » et de leurs avances sur titres, qui n'étaient, il y a dix ans, que de i milliard 800 millions de francs, ont atteint, en 1901, le chiffre énorme de 6 milliards 500 millions de francs.

La « Trust Company » apparaît donc aujourd'hui comme le type des établissements futurs de banques amé^caines et comme l'instrument perfectionné, à la fois sensible et irrésistible des transformations industrielles de l'Amérique. Elle est appelée à succéder au type démodé des banques nationales. Il n'est pas téméraire de penser que, lorsque les méthodes importées d'Europe et perfectionnées aux Etats-Unis seront admises par la

législation financière, ce pays si résolument novateur se trouvera en possession d'un instrument de crédit qui paraît devoir dépasser toute prévision. On verra plus loin comment ces organes financiers se rattachent aux trusts et aux consolidations, qui datent d'environ cinquante ans, tandis que c'est depuis une quinzaine d'années seulement que se sont développées les a Trusts Companies ». Ces sociétés diffèrent essentiellement des banques européennes en ce que leur principal rôle, celui dont elles ont tiré leur nom, consiste dans la gestion des biens successoraux.

Dans presque tous les Etats de l'Union la liberté de tester est absolue et aucune règle, aucun privilège naturel ou acquis ne gênent la personne humaine dans la disposition de ses biens. Lors donc qu'une personne quelconque arrête ses dernières volontés, elle peut stipuler que l'administration de ses biens sera transférée après son décès à une a Trust Company » qui deviendra son exécuteur testamentaire.

Ainsi un mari qui n'a pas confiance dans les capacités financières de sa femme, un père qui croit ses enfants hors d'état de conserver la fortune acquise, peuvent remettre, en mourant, à une a Trust Company », la charge de conserver et de répartir leurs biens. Ainsi les veuves sont mises à l'abri de spoliations, les enfants prodigues sont protégés contre eux-mêmes, et les intentions charitables ou généreuses des défunts sont ponctuellement exécutées.

On peut dire que depuis qu'elles existent les « Trust-Companies » se sont toujours montrées dignes de leurs délicates et nobles fonctions, ainsi que de la confiance du public américain. Cette confiance, elles la doivent à leur permanence, à leur compétence, non moins qu'à la surveillance incessante dont elles sont l'objet de la part d'un corps de fonctionnaires publics qu'on peut assimiler à nos inspecteurs des finances. D'ailleurs le souci de leur propre existence leur commande une prudence extrême et une recherche perpétuelle des garanties destinées à frapper l'esprit public, car le moindre écart, la plus petite défaillance, les condamneraient en quelque sorte à mort. C'est ainsi qu'elles recherchent comme conseils les hommes de loi les plus réputés, et comme administrateurs les financiers les plus solides et les plus écoutés.

Théoriquement, rien ici-bas n'est parfait, et il suffit qu'une institution dépende des hommes pour qu'elle participe à leur fragilité. Il serait donc absurde de dire qu'une compagnie financière quelconque est à l'abri de la ruine ou de la faillite. Mais on peut dire que toutes les précautions semblent avoir été prises pour assurer la solidité des ce Trust- Companies » et qu'en fait, depuis qu'elles existent, aucune de ces sociétés n'a encore été victime d'un désastre financier.

Les lois leur interdisent les placements aléatoires, les opérations aventureuses. Leur constitution les met à l'abri de paniques auxquelles aucun de nos établissements financiers ne pourrait peut-être ré-

sister, en ce sens qu'elles ne reçoivent pas, ou qu'elles reçoivent très peu de dépôts de fonds immédiatement exigibles, qu'elles font très peu d'escompte et qu'elles n'emploient guère les fonds qui leur sont confiés qu'à des avances sur titres, consenties avec toutes les marges et toutes les garanties usitées.

Le public leur i confié un rôle analogue à celui que remplissent chez nous certains établissements de crédit aux époques des conversions. Lorsqu'il s'est agi de réunir en de vastes corporations des entreprises industrielles similaires, et jusque-là concurrentes, les « Trust-Companies » sont devenues médiatrices entre les actionnaires anciens et les actionnaires nouveaux. Elles ont négocié les transactions relatives au remplacement des titres des sociétés dissoutes par des titres unifiés des nouveaux syndicats. Les propriétaires des anciennes valeurs les remettaient à une a Trust Company » qui leur délivrait en échange des certificats donnant droit à des actions ou obligations de la nouvelle émission. La « Trust-Company » garantissait la souscription des nouvelles valeurs dont une partie était réservée aux porteurs des certificats provisoires. Et, pendant toute la durée des opérations de la conversion, elle se substituait aux sociétés en voie de fusion. Elle assumait donc de la sorte la responsabilité des fonds engagés, ce qui constituait pour le public une garantie inappréciable. On a appelé les certificats provisoires ainsi délivrés les € Trust-certificats ».

Les « Trust-Companies », bien mieux que les

banques privées, ont donc donné un état civil à ces entreprises puissantes qu'on appelle tout simplement des « trusts ». Elles ont présidé à leur naissance. Elles les ont rendues possibles, le trust n'étant à proprement parler que l'application dans le domaine économique du système de fédération qui a prévalu sur le territoire de l'Amérique du Nord dans le domaine politique et social. Le groupement politique des populations américaines s'est appelé « Etats-Unis d'Amérique ». Leur groupement économique pourrait s'appeler « Syndicats-Unis d'Amérique ».

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