CRITIQUE DES TRUSTS LEUR RÉPERCUSSION SUR LES OUVRIERS
J'ai déjà noté certaines des critiques dont les trusts furent l'objet, au fur et à mesure que les péripéties de leur histoire mettaient ces critiques en lumière. Aux griefs économiques sont venus s'ajouter des griefs financiers. On a reproché aux trusts de favoriser la spéculation. Il était bien difficile aux organisateurs des trusts primitifs de résister à la tentation d'attirer à eux et de gagner les actionnaires des entreprises participantes par une majoration de capital et par l'appât d'un a trust-certificat » destiné à remplacer l'action originelle et valant beaucoup plus qu'elle. Ils ne résistèrent pas assez à cette tentation, et en créant ainsi un capital partiellement fictif, ils permirent l'écoulement des titres sur le marché à des conditions vraiment trop lucratives pour eux et trop onéreuses pour le public. Ces gains faciles attirèrent les syndicats financiers qui s'agrégèrent aux trusts, dans le dessein d'en soutenir les titres, et finirent par se livrer à un agiotage scandaleux.
Ces excès déterminèrent l'enquête parlementaire de 89, enfantèrent des mesures répressives prises par les législatures particulières des Etats et créèrent un mouvement d'opinion en faveur d'une loi fédérale qui réglementerait les trusts. On a même représenté le président Roosevelt comme résolu à intervenir personnellement pour obtenir du Congrès cette réglementation.
Je ne serais pas étonné que le président fût guidé par quelques unes des intentions qui animèrent les législateurs français lorsqu'ils votèrent la loi de 1867. Cette loi est loin d'être parfaite; elle a besoin d'être refondue et mise à la hauteur des progrès financiers qui ont été réalisés depuis sa naissance. C'est ainsi que nos règlements de tir ont du s'adapter au perfectionnement des armes à feu. Mais elle contient des garanties qui résultent de la publicité des statuts, de la publication des bilans, et qui suffiraient, à la rigueur, à des actionnaires intelligents, décidés à s'en servir. Ces garanties ne pèsent point sur les trusts, et l'on comprend que le président Roosevelt cherche à diriger une action dans ce sens.
Enfin, après les griefs économiques, après les griefs financiers, il faut noter les griefs sociaux. On a reproché aux trusts, agglomérations toutes-puissantes de syndicats patronaux, d'aboutir parfois au chômage. En effet, dans les manœuvres de concentration méthodique des moyens de production, il est arrivé souvent que les usines à outillage inférieur, défectueux, étaient sacrifiées aux usines à outillage plus parfait; il est arrivé souvent que les
trusts ont acheté des entreprises rivales pour les éteindre et supprimer la concurrence. Il est arrivé enfin plus d'une fois que les trusts ont payé des concurrents pour ne rien faire, afin de ralentir la production, jugée excessive. Que deviennent, s'est-on demandé, les ouvriers de ces usines imparfaites qu'on a fermées, ou de ces usines rivales achetées pour être éteintes, ou de ces industries concurrentes, payées pour ne rien faire ?
Je n'ai pas la prétention de résoudre ici la question ouvrière aux Etats-Unis. Je veux simplement faire remarquer tout d'abord qu'en ce qui concerne les ouvriers, il est aujourd'hui hors de doute que les trusts ont augmenté leurs salaires. En outre, on comprend que l'activité imprimée à la production par ces associations est plutôt de nature à alimenter le travail qu'à le tarir. Elles ont un intérêt évident à s'assurer la main-d'œuvre pour un avenir déterminé, à écarter les grèves qui nuiraient à leur puissance sur le marché et aux intérêts de leurs actionnaires, à s'assurer la confiance et la sympathie des grandes associations ouvrières, à se préoccuper en somme de la situation matérielle de leurs collaborateurs, ouvriers et employés.
Evidemment, il y a, au début des trusts, des fermetures d'usines et des licenciements d'ouvriers, et cela s'explique par le but même du trust. Dans notre vieux monde, qui ne connaît des trusts que des ébauches informes, toute transformation d'outillage aboutit forcément à une réduction de la main-d'œuvre, puisqu'elle a pour effet de charger la
machine des fonctions qu'accomplit la main de l'homme.
Mais d'ordinaire, pour ne pas dire toujours, la fusion du capital marche en même temps que la fusion de la main-d'œuvre. Les ouvriers congédiés retrouvent, surtout aux Etats-Unis oti la main d'œuvre est rare et chère, un emploi plus judicieux de leurs forces. Ces mutations sont rendues plus faciles par un phénomène bien connu de tous ceux qui s'occupent du travail : la simplification de jour en jour croissante du rôle des ouvriers qui, avec des machines, peuvent faire aujourd'hui tous les métiers sans les avoir appris. Jamais l'instruction technique des ouvriers d'élite n'a été aussi parfaite que de nos jours, mais aussi jamais l'instruction professionnelle des masses ouvrières n'a été aussi rudimentaire.
C'est comme pour l'armée. Le rôle du soldat s'est simplifié, tandis que celui de l'officier s'est compliqué. L'industrie des chemins de fer nous offre un exemple saisissant de ce phénomène. Les trains ont pour mission de transporter des voyageurs ou des marchandises d'un endroit à un autre. Or, parmi les 500 chantiers dont un seul train représente aujourd'hui l'effort, on n'aurait jamais pu trouver jadis l'équivalent d'un mécanicien; mais tous, individuellement, devaient avoir plus de connaissances techniques pour soigner et conduire les chevaux que n'en ont les employés ordinaires de chemins de fer, devenus de simples commissionnaires. Et puis, les ouvriers ciméricains sont agglomérés en fédérations
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syndicales puissantes parfaitement capables de faire valoir leurs intérêts et de les faire respecter par les trusts.
Ce qui est incontestable, c'est que les salaires ouvriers ont subi une progression croissante depuis l'apparition des trusts, et l'on se demande si, au lieu d'aboutir à des chômages, les progrès de leur outillage et les perfectionnements de leur administration n'amèneront pas les trusts précisément à une réduction rationnelle des heures de travail qui, en fait, s'est déjà produite plusieurs fois.
Les ouvriers américains se sont, du reste, livrés eux-mêmes à des enquêtes dont les résultats sont connus. Car, s'ils ne forment pas un parti politique distinct; s'ils ne sont pas une classe comme celle qu'on s'efforce de créer chez nous; si leur solidarité n*a pas encore trouvé une forme politique; s'ils sont les uns démocrates, les autres républicains, les uns protectionnistes, les autres libre-échangistes, ils sont certainement plus au courant que nos ouvriers de leurs intérêts matériels. Or, toutes leurs enquêtes ont abouti à démontrer et à prouver qu'ils avaient profité de l'organisation actuelle capitaliste et industrielle des Etats-Unis. C'est ce qui est arrivé notamment pour les ouvriers des chemins de fer, les ouvriers du fer, du pétrole et des industries sucrières.
La preuve que les ouvriers ne sont pas mécontents du régime des trusts ressort précisément de ce fait, que les trusts sont tout-puissants dans l'Etat américain, qu'ils ont triomphé d'ans les élec-
tions présidentielles de 1896 et de 1900, et qu'ils disposent de la majorité dans le Congrès. Si leurs administrateurs n'étaient pas pénétrés de l'idée de leurs devoirs envers la classe ouvrière, ce succès politique ne durerait pas, car les travailleurs choisiraient des représentants qui auraient mandat de légiférer contre les oppresseurs et les monopolisateurs.
Enfin, les ouvriers eux-mêmes, dans leurs diverses industries, ont une tendance à organiser des soustrusts en agglomérant plusieurs de leurs associations libres. J'ai causé de cette question ouvrière avec le président de la colossale association ouvrière : (( The American Fédération of labor. » Je lui ai demandé ce qu'il pensait des trusts, et il m'a répondu : a II arrive quelquefois que les industriels et les financiers des trusts ne s'entendent pas entre eux, mais nous, nous arrr/ons toujours à nous entendre avec les industriels et les financiers des trusts. »
Le grand-maître des a Knights of labor » (chevaliers du travail) est partisan de la nationalisation des grandes entreprises comme nos collectivistes. Mais d'autres leaders ouvriers, et parmi eux Dodd, pensent au contraire que l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, comme dit Saint-Simon, est plus facile lorsque le capital, producteur du travail et de la richesse, est concentré dans les mains d'administrateurs habiles, contrôlés par leurs collègues et leurs pairs. Et pour appuyer son avis, Dodd m'a cité les noms de Van-
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derbilt, Standford, Rockefeller, Carnegie, créateurs et décentralisateurs de richesse par leur générosité incessante et éclairée.
Enfin, on a remarqué aussi que les grèves si fréquentes aux Etats-Unis sont moins nombreuses dans l'industrie trustée que dans l'industrie libre, et qu'elles n'y ont jamais porté sur des questions de salaire, mais plutôt sur des questions de doctrine. Je citerai en exemple la grève de la corporation de l'acier qui dura six semaines. Les ouvriers de ce trust énorme avaient obtenu jadis des sociétés isolées qui le composèrent : i° la promesse de n'employer jamais que des ouvriers syndiqués; 2° l'institution d'un congrès annuel oii les délégués des ouvriers et ceux des patrons discutaient et votaient les conditions du travail pendant l'année suivante. Lorsque le trust fut formé le comité-directeur des ouvriers voulut lui faire confirmer cet accord. Le conseil d'administration refusa, et les ouvriers durent céder après six semaines de résistance. Ils ne regrettèrent pas leur soumission, car leurs salaires augmentèrent sensiblement dans la nouvelle combinaison.
Je tiens à signaler, à propos de la question ouvrière, l'action intelligente et les tendances modernes du clergé catholique américain pour tout ce qui touche au bien-être du travailleur. Ce clergé est de son temps. Il l'aime. Il en comprend les besoins et sa pensée devance, en quelque sorte, les nécessités de l'avenir. Son plus illustre représentant, Me^ Ireland, le grand archevêque qui m'a laissé de
mes conversations avec lui un souvenir ineffable, a été le promoteur de l'évolution du Saint-Siège vers les questions sociales et vers ce que je me permettrai d'appeler la consécration religieuse de l'Etat démocratique. Ce prélat distingué jouit d'une autorité morale inexprimable dans ce pays du libre examen, des Franklin, des Channing et des Emerson. Il consacre son prestige à servir les ouvriers en les dirigeant à la fois vers l'habileté professionnelle et vers les meilleures conditions d'existence matérielle. Lorsqu'un conflit doit surgir là-bas entre le capital et le travail, Mê^ Ireland en est l'arbitre indiscuté et écouté.
En définitive, il me semble que les trusts américains sont dans le sens de l'intérêt général parce qu'ils garantissent : i^ aux industriels la régularisation de la concurrence; 2° aux consommateurs le plus juste prix des produits; 3° aux capitalistes des placements avantageux; 4P aux ouvriers des salaires plus élevés et un travail plus permanent; 5^ à l'Etat lui-même, enfin, cet élément d'ordre général qui résulte de l'harmonie entre les facultés de la production et les besoins de la consommation.
Ils obtiennent ces résultats par ce que j'appellerai un bon gouvernement, c'est-à-dire l'unité de direction, de méthode et de contrôle; par une coordination plus étroite de tous les facteurs de production et par le renouvellement progressif des procédés mécaniques de rendement.
Ils aboutissent, dira-t-on, à la centralisation de la richesse? Pour la faire fructifier seulement, mais en
fait ils aboutissent à sa décentralisation et à sa diffusion.
Ils aboutissent à un fédéralisme économique ? Certainement, puisqu'ils sont nés sur une terre qui a été fécondée et au sein d'un peuple qui a grandi par le fédéralisme politique et le fédéralisme social.
Ils sont encore enfants. Ils naissent, et aucune loi ne leur a donné un état civil, des statuts, des organes, des limites. Nul ne sait ce que deviendront ces consolidations gigantesques qui inspirent des inquiétudes et qui paraissent menaçantes à nombre d'esprits éclairés en Europe. D'autres esprits, non moins éclairés, il est vrai, ont été frappés de voir que pendant que l'Europe s'attardait dans sa méthode intellectuelle et abstraite de la division du travail, l'Amérique s'inspirait d'instinct de la théorie positive et toute opposée : la concentration du travail. Cette orientation nouvelle créa la puissance industrielle et commerciale des Etats-Unis. Et cette puissance est à la fois l'origine, le moyen et la fin de leur action internationale qui commence à se faire sentir..
Et voilà, dirait-on, que le soleil rétrograde, puisque sur notre vieille terre européenne, les nations sans s'en douter font des trusts, en concluant entre elles des alliances à deux, à trois, pour rendre leur solidarité plus solide et plus générale. Et dans ces alliances, ce n'est plus seulement des armées qu'il s'agit; c'est encore du commerce et de l'industrie.
Triplice, duplice, trusts. Qui pourrait dire que ce fédéralisme économique et militaire n'aboutira pas
à un fédéralisme politique et social, en dehors duquel il n'y a que misère et ruine, et reprise des guerres fratricides qui ont rempli d'interminables cauchemars la vie de l'humanité ? Qui sait même si la conciliation rêvée entre le capital et le travail, si la solution de la question sociale n'est pas déjà enfermée, germe fragile, dans ces trusts puissants ?
Les hommes ne sont pas seulement les esclaves de leurs passions, ils sont aussi les esclaves des choses qu'ils créent et de celles qui les entourent N'ayons pas confiance dans les hommes, si vous voulez, mais fions-nous aux choses, à la nature, à la bonne nature que nous nous sommes si longtemps obstinés à contrarier et à déranger, mais dont la science récente nous a révélé à la fois les procédés et les leçons.
S'il est absurde parfois d'accepter sans enquête les exemples venus du dehors, il est absurde toujours de se montrer rebelle aux nouveautés au lieu de les accommoder à ses facultés, à ses traditions, à ses besoins et à ses intérêts.