‹ Les grandes pêchesChapitre 15 sur 25 · II. — LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

II. — LA VÉRITÉ

Inutile de déclarer que ce petit animal n'arrête point les navires, mais il est vrai qu'il s'attache à eux. Il s'y attache pour se reposer, étant dépourvu de vessie natatoire, et pour se faire transporter sans dépense de force à des distances plus ou moins considérables. Il s'attache de même à toutes sortes de corps fixes ou flottants, aux rochers, à un tronc d'arbre ballotté par les flots ou entraîné par des courants, à des êtres vivants tels que les tortues et les requins. Si l'on en trouve surtout autour des navires, c'est qu'ils se nourris-

dO LÈS GRANDES PÊCHES.

sent volontiers des débris de cuisine et de résidus moins relevés encore qui en tombent, et c'est pourquoi les Hollandais les nomment poissons d* ordures.

Mais comment les rémoras s'attachent-ils? C'est ici le point essentiel.

Us ne s'attachent point par la bouche, comme les lamproies, par exemple, dont la bouche est une véritable ventouse; mais au moyen d'un appareil tout particulier qui occupe la partie supérieure de leur tête.

Figurez-vous les persiennes fermées d'une fenêtre lilliputienne de forme ovale très-allongée ; rendez leurs lames mobiles, comme cela a lieu dans certaines persiennes perfectionnées; puis appliquez ce petit mécanisme sur la tête du poisson, le grand axe de l'appareil étant parallèle à l'axe même du corps : vous aurez une représentation assez exacte de ce dont il s'agit.

Deux séries de lames osseuses transversales, parallèles entre elles, séparées l'une de l'autre par un cloison longitudinale, encadrées par un bourrelet ovale et charnu ; chaque lame articulée, par un bout au bourrelet périphérique, par l'autre à la cloison médiane, et munie à son bord postérieur, qui se relève ou s'abat à volonté, de plusieurs rangs d'épines assez acérées; enfin, des muscles spéciaux mouvant toutes ces lames : tel est l'appareil du rémora.

De Blainville le rapportait au type de la nageoire ; il y voyait une nageoire médiane impaire dont les rayons s'étaient renversés moitié à droite, moitié à gauche. Quoi qu'il en soit, c'est à l'aide de cet organe que le rémora se fixe aux corps sur lesquels il se repose ou par l'entremise desquels il voyage. Le mode d'action de cet organe n'est pas encore parfaitement expliqué; les uns ont dit que le rémora fait le vide entre les lames de son disque, ce qui justifierait Tépithète de sucet, qui est un de ses noms; les autres, qu'il insinue ses épines dans les objets auxquels il s'attache. Il parait probable que l'adhérence se produit, suivant le cas, de l'une ou de l'autre de ces manières, ou de toutes les deux à la fois. Bosc a vu le rémora collé à des surfaces sur lesquelles .les crochets ne pouvaient avoir prise, par exemple sur des ancres et sur les carènes de navires doublés en cuivre; dans ces cas, l'adhérence était nécessairement due au vide; les épines agissent, au contraire, chaque fois que le disque est en contact avec un corps dans lequel elles peuvent pénétrer ; aussi ne fait-on que rendre le contact plus intime quand on tire le rémora en arrière, et on ne peut le détacher qu'en poussant en avant. Autrement, toute la force d'un homme n'y réussirait pas. Commerson, ayant offert son pouce à la plaque d'un rémora, éprouva une sorte de stupeur, une para-

lysie même, qui ne se dissipa tout à fait que longtemps après Texpérience.

Ajoutons que le rémora nage sur le dos. « J'ai vu, dit Bosc, deux ou trois rémoras se séparer du navire que je montais pour courir après des haricots cuits que j'avais jetés dans la mer, et toujours il nageaient le ventre en dessus. Cette attitude leur a valu le nom de rêver sus. »

ill. — LE PILOTE ET L'ECHENEIS

Comme ils accompagnent très-souvent les re- ' quins et les navires, et que même ils les précèdent dans leur marche, les marins leur donnent parfois le nom de pilote; ce qui est la source d'une confusion contre laquelle il importe de prémunir le lecteur, le nom de pilote étant encore attribué à un poisson qui sert d'éclaireur aux terribles squales qu'on vient de nommer. Ce poisson est un des plus curieux exemples d'association que nous offre le règne animal ; on l'avait révoqué en doute; Geoffroy Saint-Hilaire en a constaté la réalité.

« Le 6 prairial an VI, je me trouvais, écrit-il S à bord de la frégate rAlceste, entre le cap Bon et l'île de Malte. La mer était tranquille : les passagers étaient fatigués de la trop longue durée du

* Dans une communication faite à la Société philomathique' au mois de praiiial an X. [Bulletin des sciences, n« 63, p. 113.)

calme, lorsque leur attention se porta sur un requin, qu'ils virent s'avancer vers le bâtiment. Il était précédé de ses pilotes, qui conservaient assez bien entre eux et le requin la même distance; les deux pilotes se dirigèrent vers la poupe du bâ-

Le pilote.

timent, la visitèrent deux fois d'un bout à l'autre, et après s*être assurés qu'il n'y avait rien dont ils pussent faire leur profit, reprirent la route qu'ils avaient tenue auparavant. Pendant tous leurs divers mouvements , le requin ne les perdit pas de vue, ou plutôt il les suivait si exactement, qu'on aurait dit qu'il en était traîné.

« Il n'eut pas plutôt été signalé, qu'un matelot du bord prépara un gros hameçon qu'il amorça avec du lard ; mais le requin et ses compagnons

s'étaient déjà éloignés de 20 à 25 mètres, quand le pêcheur eut fait toutes ses dispositions ; cependant il jette à tout hasard son morceau de lard à la mer. Le bruit qu'en occasionne la chute, se fait entendre au loin. Nos voyageurs en sont étonnés et s'arrêtent; les deux pilotes se détachent ensuite et s'en vont aux informations à la poupe du bâtiment. Le requin, pendant leur absence, se joue de mille manières à la surface de l'eau; il se renverse sur le dos, se rétablit ensuite sur le ventre, s'enfonce dans la mer, mais toujours reparaît à la même place. Les deux pilotes, parvenus à la poupe de VAlceste, passent auprès du lard, et ne l'ont pas plutôt aperçu qu'ils retournent vers le requin avec plus de vitesse qu'ils n'en sont venus. Comme ils l'avaient atteint, celui-ci se mit à continuer sa route ; alors les pilotes, en nageant, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche, font tous leurs efforts pour le devancer; à peine en sont-ils v^nus à bout, qu'ils se retournent tout à coup, et reviennent une seconde fois 5 la poupe du bâtiment; ils sont suivis du requin, qui parvient ainsi, grâce à la sagacité de ses compagnons, à apercevoir la proie qui lui était destinée.

« On a dit du requin qu'il avait l'odorat très-délicat ; j'ai donné beaucoup d'attention à ce qui s'est passé quand il s'est trouvé dans le voisinage du lard ; il m'a paru qu'il n'en fut avisé qu'au mo-

ment où ses guides le lui eurent pour ainsi dire indiqué ; ce n'est qu'alors qu'il nagea avec plus de vitesse, ou plutôt qu'il fit un bond pour s'en emparer. Il en détacha d'abord une portion sans être harponné ; mais, à la second tentative qu'il fit, l'hameçon pénétra dans la lèvre gauche ; il fut pris et hissé à bord. »

Deux heures après, on péchait l'un des deux pilotes. Geoffroy Saint-Hilaire reconnut en lui le fanfre des marins.

Cefanfre ou pilote est très-différent du rémora, si différent qu'il appartient même à un autre ordre que celui-ci. Le premier fait partie de la famille à laquelle le maquereau, qui en forme le type, donne son nom latin (scomber), c'est-à-dire à la famille des scomberoïdes et à la tribu des centronotes ; il appartient à l'ordre des acanthoptérygiens. Le second, le rémora, qui à lui seul constitue une petite famille, celle des echeneis ou des échénéides, appartient à Tordre des malacoptérygiens subbranchiens. On les a cependant confondus ensemble, et d'anciens auteurs, Valmont de Bomare. par exemple, mettent ensemble le pilote et le rémora.

Comme pour rendre la confusion plus grande, le nom latin du genre Pilote, naucrates, est le nom d'une des espèces établies par Linné dans le genre Echeneis ; Linné distingue VEcheneis naucrate et

102 LES GUANDES l^ÈCUES.

Vecheneis rémora. Depuis Tillustre Suédois, les espèces se sont multipliées, le genre echeneis est devenu la famille des échénéides, et dans les deux espèces qu'on vient de décrire M. A. Dumérilvoit deux types bien caractérisés autour desquels se groupent toutes les autres espèces.

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