IV. — PILOTES, ECHENEIS ET DIABLES DE MER
La relation suivante, empruntée à Levaillant, va nous montrer le pilote et Techeneis dans leurs relations avec un poisson de la famille des raies.
« Un énorme poisson plat, du genre des raies, vint nager autour de notre vaisseau. Il différait cependant de la raie ordinaire en ce que sa tête, au lieu de se terminer en pointe, formait un croissant, et qu'à chaque bout du demi-cei cle sortait une espèce de bras fort allongé. Ces bras, que les matelots appelaient cornes, étaient larges de 2 pieds à leur naissance et n'avaient que 5 pouces à leur extrémité. On me dit que ce monstre s'appelait diable de mer,
« Quelques heures après, avec celui-ci, nous en vîmes deux autres, dont l'un, excessivement grand, fut jugé par l'équipage avoir 50 ou 60 pieds de large. Chacun d'eux nageait isolément et était entouré de ces petits poissons qui précèdent ordinairement les requins et que, par cette raison,
les gens de mer ont nommés pilotes. Enfin tous les trois portaient sur chacune de leurs cornes un poisson blanc, de la grosseur du bras, long d'environ 1 8 pouces, et qui paraissait être là comme en faction.
« On eût dit que les deux vedettes ne se plaçaient ainsi que pour veiller à la sûreté de Tanimal, pour l'avertir du danger et diriger ses mouvements. S'approchait-il trop près du vaisseau, ils quittaient leur poste, et nageant avec vivacité devant lui, ils l'obligeaient de s'éloigner. S'élevait-il trop audessus de l'eau, ils passaient et repassaient sur son dos jusqu'à ce qu'il se fût enfoncé davantage. Si, au contraire, il enfonçait trop, alors ils disparaissaient, et on cessait de les voir, parce que sans doute, ils le touchaient en dessous, comme dans l'occasion précédente, ils l'avaient touché en dessus ; aussi le voyait-on aussitôt remonter vers la surface de la mer, et les deux factionnaires reprenaient leur poste, chacun sur sa corne.
« Pendant trois jours que dura le calme et que nous restâmes immobiles, le même manège se répéta maintes fois sous nos yeux, et il fut le même pour chacun des trois monstres.
« J'eusse fort désiré qu'on pût en prendre un, mais quand j'en fis la proposition aux matelots, ils la traitèrent de chose impossible. Cependant, lorsque je promis douze bouteilles devin à celui d'en-
tre eux qui réussirait, leur ardeur s*éveilla. Tous coururent aux harpons, et chacun, s'armant du sien, prit poste pour le lancer. Un d'eux, placé sous le beaupré, atteignit au dos un des trois pois- , sons, puis, après avoir filé sa corde pour lui laisser pendant quelque temps la liberté de se débattre, il finit par le ramener peu à peu vers le flanc du navire, à fleur d'eau. L'animal ne faisait pas le moindre mouvement, et nous ne doutâmes plus que nous le prendrions facilement, mais un seul harpon ne suffisant point pour le hisser, on lui en lança à la fois une quinzaine qui l'amarrèrent fortement. Enfin on l'entoura de plusieurs câbles, et on le hissa sur le pont.
« Celui-ci était le plus petit des trois ; il n'avait dans sa plus grande largeur que 28 pieds, sur 21 de long, depuis l'extrémité des cornes jusqu'à celle de la queue. Cette queue, grosse en proportion du corps, avait 22 pouces de longueur.
« La bouche, placée absolument comme celle de la raie, était assez large pour engloutir facilement un homme tout entier.
« Quant à la peau, blanche sous le ventre, elle avait sur le dos les couleurs brunes qui sont propres à la raie.
« Enfin, on estime que l'animal pouvait peser au moins 1000 kilogrammes.
« Il avait sur son corps une vingtaine de petits
rémoras, qui y étaient si bien attachés, qu en hissant l'animal ils ne s'en séparèrent point et furent pris avec lui. »
D'anciens auteurs avaient dit que le disque du rémora était situé à la partie inférieure de sa tête. Le voyageur que nous citons rectifie cette erreur, mais il constate ensuite que les deux poissons blancs qui se plaçaient sur les bras du diable de mer, auxquels ils avaient l'air de se cramponner tout aussi fortement que les rémoras, se tiennent dans la situation naturelle et non renversée ; d'où suit que s'ils avaient aussi un moyen d'attache, c'est à la partie inférieure du corps qu'il était situé. On ne put en prendre, quoiqu'on employât toutes sortes d'amorces ; aussitôt que l'hameçon tombait à l'eau, ils venaient le reconnaître, mais retournaient bientôt à leur poste.