II. — LE MORAL
Les phoques, pourvus de membres si imparfaits, de sens si grossiers, savent tirer du petit nombre de leurs sensations des résultats infiniment supérieurs à ceux qu'obtiennent des animaux en apparence plus favorablement organisés ; nouvelle preuve en faveur de l'opinion qui donne au cerveau la principale influence sur les idées.
Leur cerveau est, en effet, fort développé, trèsriche en circonvolutions ; et chez quelques-uns, il est même proportionnellement plus volumineux que chez Thomme.
Ceux dont F. Cuvier nous entretient (ils étaient
au nombre de trois) ne s'effrayaient ni de la présence de l'homme, ni de celle des animaux. « On ne parvenait même à les faire fuir qu'en s'approchant assez d'eux pour leur donner la crainte d'être foulés aux pieds, et, dans ce cas-là, ils n'évitaient jamais le danger qu'en s'éloignant. Un seul menaçait de la voix et frappait quelquefois de la patte, mais il ne mordait qu'à la dernière extrémité. Il en était de même pour conserver leur nourriture ; quoiqu'ils fussent très-voraces, ils ne témoignaient aucune crainte de se la voir enlever par d'autres que par leurs semblables ; plusieurs fois j'ai repris le poisson que je venais de donner à l'animal Çui en avait le plus grand besoin, sans qu'il ait opposé d'obstacle à ma volonté, et j'ai vu des jeunes chiens, auxquels un de ces phoques s'était attaché, s'amuser, pendant qu'il mangeait , à lui arracher de la bouche le poisson qu'il était prêt à avaler, sans qu'il témoignât la moindre colère. Mais lorsqu'on donnait à manger à deux phoques réunis dans le même bassin, il en résultait presque toujours un combat à coups de pattes, et, comme à l'ordinaire , le plus faible ou le plus timide laissait le champ libre au plus fort ou au plus hardi. »
Dans les premiers jours de son arrivée, un de ces phoques fuyait lorsqu'on le flattait de la main, « mais, quelques jours après, toute crainte
avait cessé ; il avait reconnu la nature du mouvement de ma main sur son dos, et sa confiance était entière. Ce même phoque était enfermé avec deux petits chiens qui s'amusaient souvent à lui monter sur le dos, à aboyer, à le mordre même; et quoique tous ces jeux et la vivacité des mouvements qui en résultaient fussent peu en harmonie avec ses habitudes et ses mouvements, il en appréciait le motif, car il paraissait s'y plaire : jamais il n'y répondit que par de légers coups de pattes qui avaient plutôt pour objet de les exciter que de les réprimer. Si ces jeunes chiens s'échappaient, il les suivait, quelque pénible que fût pour lui une marche forcée dans un chemin couvert de pierres et de boue ; et lorsque le froid se faisait sentir, tous ces animaux se couchaient très-rapprochés les uns des autres afin de se tenir chaud mutuellement.
« Un autre s'était surtout attaché à la personne qui avait soin de lui ; après un certain temps, il apprit à la reconnaître d'aussi loin qu'il pouvait l'apercevoir ; il tenait les yeux fixés éur elle jusqu'à ce qu'il ne la vit plus, et accourait dès qu'elle s'approchait du parc où il était enfermé. La faim, au reste, entrait aussi pour quelque chose dans l'affection qu'il témoignait à ses gardiens : ce besoin continuel et l'attention qu'il donnait à tous les mouvements qui pouvaient l'intéresser sous
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ce rapport lui avaient fait remarquer, à soixante pas, le lieu qui contenait sa nourriture, quoique ce lieu fût tout à fait étranger à son parc, qu'il servît à une foule d'autres usages et que, pour y chercher le poisson, on n'y entrât que deux fois chaque jour. Si le phoque était libre, lorsqu'on approchait de ce lieu, il accourait et sollicitait vivement sa nourriture par des mouvements de tête et surtout par l'expression de son regard. »
Et Frédéric Cuvier cite ce trait remarquable : « Il m'est arrivé souvent de placer le poisson que je donnais à un individu qui refusait d'aller à l'eau, de le placer, dis-je, dans un baquet du côté opposé à celui où cet individu se trouvait. D'abord l'animal faisait quelques tentatives, en montant sur le bord du baquet et en allongeant son cou pour atteindre sa proie; mais dès qu'il s'apercevait qu'elle était trop éloignée, il descendait, faisait le tour du baquet et venait remonter précisément où le poisson se trouvait, quoiqu'il l'eût tout à fait perdu de vue pendant le trajet, et qu'il n'eût pu conserver que dans son entendement l'image de cette proie et de la place qu'elle occupait.
« C'était, à ce qu'il me semble, juger des objets avec assez de pénétration, et certainement c'était surpasser sous ce rapport la moitié des autres mammifères qui.perdent la conscience de la prd-
sence des objets aussitôt que leurs sens n'en sont plus frappés. »
Une foule d'observations ont d'ailleurs monti*é que le phoque, lorsqu'il a été pris jeune, s'attache à son maître, et qu'il éprouve pour -celui-ci une affection aussi vive que le chien. On en a vu auxquels des matelots ou des bateleurs avaient appris à faire différents tours, et qui les exécutaient au comrnandementavec assez d'adresse et beaucoupde bonne volonté. Mais, si on les tourmente trop, ils peuvent devenir dangereux. Pour les conserver longtemps en captivité, il faut les tenir, pendant la plus grand partie du jour, et surtout lors de leurs repas, dans un cuvier à demi rempli d'eau ; la nuit, on les fait coucher sur la paille. Nos ménageries en ont fréquemment possédé, et les montreurs d'animaux en font souvent voir dans nos grandes villes.
A part ceux qu'on trouve dans le lacBaïkal \ les phoques sont des animaux marins. Ils habitent presque toutes les mers de l'hémisphère boréal et principalement l'océan Glacial, sur les rivages et sur les glaces duquel on les trouve souvent en
* Quelques auteurs disent qu'il y en a également dans le Ladoga et dans l'Onéga.
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troupes nombreuses. Les poissons forment leur nourriture. Il leur faut, pour sortir de Teau, choisir un endroit convenable, car ce n'est pas sans difficulté qu'ils se hissent sur une plage un peu élevée ou sur un glaçon flottant, en s'accrochant des mains et des dents à toutes les aspérités qu'ils peuvent saisir. Ils aiment cependant à monter sur les rochers; s'en approchant avec le flot, ils s'élèvent de plus en plus à mesure que les vagueâ s'amoncellent, s'attachant à chaque fois, comme on vient de le dire, aux parois du roc. C'est surtout pendant la tempête qu'ils prennent leurs ébats sur les grèves sablonneuses ; par un temps calme, ils ne semblent vivre que pour dormir.
Chaque mâle a ordinairement plusieurs femelles qu'il défend avec courage. Lorsqu'elles sont pleines, de novembre à janvier, il redouble de soins et de tendresse pour elles. La femelle ne fait qu'un seul ou deux petits; elle met bas à quelque distance de la mer, sur un lit d'algues ou d'autres plantes marines. La mère ne va pas à l'eau tant que ses petits ne peuvent s'y traîner, ce qu'ils sont en état de faire une quinzaine de jours après la naissance. Comment les femelles se nourrissent-elles pendant ce temps? On ne le sait pas positivement ; mais on suppose que le mâle porte de la nourriture à sa compagne. Quand le
petit est arrivé à Teau, sa mère lui apprend à nager; elle le surveille pendant qu'il se mêle aux animaux de son espèce ; quelque danger se montre4-il, elle le charge sur son dos et se hâte de le mettre en sûreté. Elle Tallaite, toujours hors de l'eau (la lactation dure cinq ou six mois), le soigne très-longtemps ; mais aussitôt qu'il peut pourvoir seul à ses besoins, le père le force à s'établir en un autre* lieu.