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LE HARENG

sais, les Anglais, les Français s'y adonnent aussi en grand nombre. Cette pêche est cependant en décroissance chez nous.

Elle se. fait d'ordinaire avec des tilets de dix à douze mètres de long, dont le bord inférieur est alourdi par des pierres, tandis que le bord supérieur est maintenu à flot au moyen de barils vides, et dont les mailles sont juste assez grandes pour permettre au hareng d'y enfoncer la tête jusqu'au delà des ouïes, sans permettre aux nageoires pectorales de passer. Le poisson, en cherchant à vaincre l'obstacle que cette grande cloison verticale oppose à son passage, « s'emmaille, » et ne pouvant plus, à-eause de ses nageoires et de ses ouïes, ni avancer ni reculer, il reste prisonnier jusqu'à ce que les pêcheurs tirent le filet à bord. Le nombre des harengs qui se prennent de la sorte est quelquefois si considérable, qu'en peu d'instants tout le filet s'en trouve garni. En général, celte pêche se fait loin du port, et pour conserver le poisson on le saie à bord.

Les harengs frais sont lavés et arrangés avec soin dans des paniers : il faut les manger dans la journée. — Les harengs salés sont d'abord caqaés^ c'est-à-dire qu'on leur enlève, par une incision à la gorge, l'estomac et les intestins. Ensuite on les traille, ce qui se fait en les couvrant de sel et en les enfermant dans des barils. Au bout de quinze

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jours, on les cri retire, on les lave dans leur saumure, et on les parque^ autrement dit on les range méthodiquement par couches dans des barils pour les livrer au commerce. — Les harengs saurs sont traillés sans être caques, puis on les embroche par les joues dans des baguettes de saule ou de coudrier, et on les suspend, pour les fumer, dans des tuyaux de cheminée où arrive la fumée d'un feu doux entretenu par du hêtre, du chêne ou de Faune. C'est Buckalz, mort en 1447, qui a inventé Tart de saler les harengs, art sans lequel la pêche n'aurait pas de but.

Bmc Ce harengs phosphorescents.

Morue.

Depuis le quatorzième siècle, la morue est l'objet d'une des pêches les plus actives auxquelles se livrent les nations maritimes. Cependant le nombre de ces poissons ne parait pas diminuer. On ne s'en étonnera point quand on saura que Leu-

wenhoeck a compté 9,344,000 œufs dans une seule femelle.

La morue se rencontre dans toutes les mers de rhémisphère boréal comprises entre le quarantième et le soixantième degré de latitude. « La Providence, disait un ancien auteur (Schonneveld), fait abonder ce poisson dans les pays septentrionaux, en Danemark, en Norwége, en Suède, en Islande, dans les îles Orcades, dans plusieurs endroits de Moscovie, et dans d'autres contrées qu' ne produisent point de froment à cause du trop grand froid et de Tinclémence de l'air. Pour peu que la pêche en soit favorable, non-seulement tous les habitants se nourrissent de ces poissons, tant frais que séchés, au lieu de pain, mais ils en vendent encore une très-grande quantité à des marchands étrangers, qui les transportent dans l'intérieur de l'Europe.

Leur rendez- vous général parait être sur le grand banc qui s'étend devant Terre-Neuve, auquel on donne, à cause de cela, le nom de grand banc de morue. C'est une saillie sous-marine de cent lieues de long sur soixante de large. L'accumulation de ces poissons y est quelquefois si grande, que du matin au soir les pêcheurs ne sont occupés qu'à jeter la ligne, à la retirer, à éventrer la morue prise pour amorcer leurs hameçons avec ses entrailles. Elles y sont si pressées les unes contre

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. IK MOnUE. 173

les autres, qu'une ligne, jetée au hasard au milieu d'elles, en accroche souvent plusieurs par une partie quelconque du corps. Un seul homme peut en prendre de trois à quatre cents en un jour.

Leur voracité passe toute expression. Des mollusques, de gros crabes, une foule de poissons, les merlans, et les harengs surtout, etc., les inorues elles-mêmes composent l'ordinaire des morues. Elles se jettent indifféremment sur tout ce qui se présente, même sur des morceaux de plomb. « Je ne saurais, dit Anderson, m'empêcher de remarquer ici, en passant, que ce poisson ' insatiable a reçu de la nature un avantage singulier, que beaucoup de nos gourmands souhaiteraient pouvoir partager avec lui : c'est que toutes les fois que son avidité lui a fait avaler un morceau de bois ou quelque autre chose d'indigeste; il vomit son estomac, le retourne devant sa bouche, et après l'avoir vidé et bien rincé dans l'eau de la mer, il le retire à sa place et se remet surleKîhamp à manger. » Leurs organes digestifs fonctionnent d'ailleurs si rapidement, qu'en moins de six heures, d'après Lacépède, l'annihilation de l'aliment, quel qu'il soit, est opérée. En certains endroits, pour prendre le schelfisch ou égrefin, qui est une espèce de morue plus petite que le cabeliau ou morue proprement dite, les pêcheurs mettent leur ligne en mer pour six heures. Or il arrive

qu'un schelfisch s'y prend aussitôt, et que tout de suite après il est avalé par un cabeliau. Dans ce cas, lorsque le pêcheur retire sa ligne, il n'y a plus trace de schelfisch à l'intérieur de la grande morue capturée ; et celle-ci ne met guère plus de temps à digérer de gros crabes.

La pêche se fait ordinairement à la ligne, rarement au filet. On amorce avec du hareng des mollusques ou des fragments de morue. Ce poisson se laisse prendre d'ailleurs aux plus grossiers appâts, à un morceau de drap rouge, par exemple. Dans les cas ordinaires, quatre hommes en peuvent prendre de 5 à 6 cents en 24 heures.

Le poisson pris, il s'agit de le préparer. Le plus souvent on le sale, soit à bord du navire, soit dans des établissements formés sur la côte. On coupe d'abord la tête de la morue,, puis on l'ouvre pour en extraire les viscères et une partie de k colonne vertébrale ; ensuite on l'étend entre deux couches de sel. Au bout de quelques jours, quand le sang s'est dégagé, on la met dans de nouveau sel et on l'entasse dans des barils.

D'autres fois on la fait sécher.

Ainsi préparée, la morue peut se conserver longtemps. Sa chair n'est pas la seule partie dont on fasse usage ; sa langue, fraîchement salée, est un morceau délicat ; on en mange le foie, et cet organe donne en outre une huile employée en mé-

LA MORUE. i75

decine contre les scrofules, les maladies de poitrine et le rachitisme. Sa vessie natatoire fournit une colle qui ne le cède en rien à celles de l'esturgeon ; on conserve ses œufs pour la table. Ses intestins mêmes deviennent un objet de commerce^ élant employés comme appât dans la pêche des sardines.

Séchage de la morue.

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Anguille.

L'anguille est un des poissons les plus répandus à la surface du globe ; on la rencontre dans toutes les parties du monde. Douces ou salées, vives ou stagnantes, toutes les eaux lui sont bonnes ; ello pullule jusque dans les moindres marais. Sa longueur ordinaire est de 66 centimètres à 1 mètre, mais il y en a qui exceptionnellement atteignent presque le double de cette dernière dimension. Lacépède dit que des anguilles du poids de 8 à 10 kilogrammes ne sont pas rares en Angleterre

et en Italie. L'agilité de ce poisson est passée en proverbe. Il nage en effet avec une extrême vivacité, quoique ses nageoires soient fort peu développées, n se meut dans l'eau exactement comme le serpent sur le sol, par des mouvements de flexion imprimés à tout le corps. Sa peau, toujours enduite d'une mucosité abondante sécrétée par des pores qu'on voit tout le long de la ligne latérale, lui permet de glisser aisément entre les doigts qui veulent le saisir. Durant le jour il reste ordinairement enfoncé dans la vase, blotti dans des trous qu'il creuse lui-même près des rivages et qui ont une double issue. C'est la nuit qu'il va à la recherche de sa nourriture, qui se compose de vers aquatiques, de petits poissons, de grenouilles, de frai ou, pour mieux dire, de tout ce qu'il rencontre, car c'est un animal très-vorace ; on l'a vu saisir et entraîner sous l'eau de petits canards nouvellement éclos ; on prétend même qu'il ne dédaigne pas les substances végétales, et qu'il se rend quelquefois à terre pour y manger les pois nouvellement semés. On a débité sur le mode de propagation des anguilles une foule de contes ridicules : qu'elles naissaient de la fange ; qu'en se frottant contre les pierres, elles détachaient de leurs corps de certaines particules qui se transformaient en anguilles ; qu'elles naissaient sur les branchies de divers poissons, etc. Quelques pêcheurs des

bords de la Seine vous diront que les anguilles n'ont pas d'autres parents que les écrevisses.

La vérité est qu'on ignore comment elles se reproduisent. Mais, ce qui est certain, c'est qu'elles sont d'une extrême fécondité et qu'elles produisent plusieurs fois chaque année ; et comme la durée de leur vie est fort longue (on assure qu'elles deviennent centenaires), les eaux en seraient infestées si une foule d'oiseaux et de mammifères aquatiques et si l'homme n'y mettaient bon ordre. Spallanzani raconte que, dans les seuls marais de Commachio, près de Venise, et dans une seule année, on en pécha 990,000. Dans le Jutland, on en prend quelquefois de 9 à 10,000 d'un seul coup de filet, et Noël écrit que, le long des rivages de la basse Seine, les pêcheurs les prennent à pleins baquets. Elles sont en tel nombre dans les moindres fossés des environs de Rouen, qu'au rapport de M. Pouchet,les enfants s'amusent à les prendre à la main.

Au printemps, les jeunes anguilles remontent es fleuves par bandes innombrables ou plutôt par bancs gigantesques, pour se répandre dans les fossés et dans les étangs ; c'est ce qu'on nomme la montée. A l'automne, elles redescendent vers la mer et on les voit s'accumuler dans certaines anses où les conduisent les barrages des pêcheurs, en telle quantité que, montant les unes par-dessus les

autres, elles dépassent la surface de Teau. Elles ne voyagent que pendant les nuits obscures ; et leurs colonnes s'arrêtent dès que la lune vient à briller ou qu'une lumière artificielle s'allume sur leur route.

La pêche se fait soit avec des hameçons suspendus à des lignes de fond, soit avec la seine. On procède plus grandement lorsqu^on peut mettre à sec l'étang qu'elles habitent; on fait alors écouler les eaux, puis, piétinant sur la vase dans laquelle les aqguilles se sont cachées, on les force à sortir de leurs trous ; si elles s'y refusent, ou si les trous' sont trop profonds pour qu'on puisse atteindre les poissons avec la main,, on les traite comme des renards, on les enfume, ce qui les force tout de suite à déguerpir.

ACommachio, lieu déjà cité, un immense appareil, le plus considérable qui existe, et fondé sur la connaissance approfondie des mœurs et des habitudes. des anguilles, permet d'opérer leur capture dans des conditions toutes spéciales et sur une échelle gigantesque. Spallanzani a décrit ce vaste mécanisme, et, comme il convenait à un tel observateur, il a entremêlé sa relation de détails de mœurs pleins d'intérêt. C'est son récit qu'on va lire, seulement nous abrégeons considérablement.

« La lagune de Commachiô, qui peut avoir 150 milles de circonférence, est divisée en quarante

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bassins entourés de digues, qui tous ont une communication constante avec la mer. Elle donne asile à plusieurs espèces de poissons ; les anguilles sont les plus nombreuses, et leur affluence est telle, que lés habitants de Comm^chio en font commerce dans toute Tltalie. Chaque bassin est surveillé par un chef que Ton nomme facteur, lequel a plusieurs employés sons ses ordres, et quoique la pêche n'ait lieu qu'à certaines époques fixes, cependant la manutention et la garde des bassins exigent qu'ils soient à leur poste toute l'année. • « Us sont très-occupés en deux saisons : la première, quand les anguilles nouvellement nées entrent dans les bassins; la seconde, quand les anguilles devenues adultes cherchent à sortir.

« Le 2 février, on laisse tous les passages libres jusqu'à la fin d'avril : c'est dans le cours de ces trois mois que les petites anguilles quittent spontanément les eaux du Pô pour venir dans les bassins ; plus le temps est orageux, plus leur affluence est grande; d'autres petits poissons passent en même temps qu'elles et se font voir à fleur d'eau ou à peu de profondeur ; les anguilles, au contraire, rasent toujours le fond, et ne se montrent point. Cependant les pêcheurs ont un moyen de reconnaître si la montée est abondante ou stérile ; avec de petites branches d'arbres ils composent des fascines qu'ils font descendre avec un pieu jus-

L'ANGUILLE. iM

qu'au fond des clefs, où elles restent jour et nuit ; le pêcheur de garde les lève de temps en temps, les secoue sur la terre, fait tomber les anguilles qui se sont entortillées dans ses branches, et selon que le nombre en est plus ou moins considérable, il juge de l'abondance ou de la stérilité du passage, ce qui serait difficile à savoir de toute autre manière.

« Les anguilles, une fois entrées dans ces bassins, ne cherchent plus à en sortir qu'elles ne soient adultes ; sans doute parce qu'elles y trouvent une nourriture qui leur plaît. — Une fois, c'était au printemps, le fleuve vint à grossir plus qu'à l'ordinaire et à surmonter les digues des bassins, de manière qu'ils ne formaient plus ensemble qu'un grand lac. On craignit que la plupart des anguilles ne se fussent évadées; mais l'événement ne justifia pas ces craintes; la pêche de 1 automne suivante fut aussi abondante que celle des années précédentes.

« Le même instinct qui détermine les anguilles à se transporter dans la lagune de Commachio aussitôt après leur naissance, et à y séjourner tant qu'elles sont jeunes, les sollicite à en sortir quand elles deviennent adultes. Et quoique , par cette raison, il n'y ait aucun mois de l'année où quelques-unes d'entre elles ne tentent leur évasion, et où les pêcheurs qui les guettent ne tâchent de les

Iîi2 LES GRANDES PÊCHES.

surprendre, cependant, c'est en octobre, novembre et décembre qu'elles entrent pour l'ordinaire dans l'âge adulte, et que la grande pêche a lieu. Alors arrive l'époque des grandes émigrations, qui ne s'effectuent que pendant la nuit, encore faut-il que la lune ne soit pas levée sur l'horizon. Si la lune les surprend pendant qu'elles cheminent, elles s'arrêtent aussitôt et attendent la nuit suivante pour continuer leur marche. Mais quand les nuits sont entièrement obscures, orageuses, que le vent du nord souffle avec violence, et qu'il y a reflux de la mer, alors le nombre des anguilles voyageuses s'augmente considérablement.

« Les pêcheurs assurent que le feu ordinaire relient également les anguilles, et ils en ont l'expérience. C'est leur usage de pratiquer au fond des bassins de petits ciiemins bordés de roseaux par où passent les anguilles voyageuses, chemins qui les conduisent dans une espèce de chambre étroite également formée de roseaux, dont elles ne peuvent plus sortir. Si les pêcheurs se font accompagner d'une lumière pour les prendre dans cette enceinte, celles qui n'y sont pas encore entrées s'arrêtent subitement ; mais elles continuent leur chemin, et vont s'emprisonner à leur tour, si les pêcheurs font leur opération dans l'obscurité. Quand un certain nombre d'anguilles s'est engagé dans ces défilés, il peut arriver que les pêcheurs

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n'en \eulent pas davantage pour le moment ; alors ils se contentent d'allumer des feux à l'entrée, et les anguilles ne passent pas outre. Ce m.oyen d'arrêter les animaux pendant l'obscurité de la nuit» de les aveugler, et d'aller sur eux sans qu'ils songent à fuir, était bien connu, et l'on savait surtout s'en prévaloir pour prendre les oiseaux et les poissons; maison n'aurait pas imaginé peut-être que la lumière lunaire fût capable de produire les mêmes effets sur les anguilles.

« Ce sont donc les nuits totalement obscures qui favorisent leurs migrations, et qui, par des routes insidieuses, conduisent à leur perte celles de Commachio. Si la mer est tempétueuse, s'il souflle des vents froids accompagnés de pluie, les captures que Ton en fait augmentent outre me-^ sure ; c'est alors un spectacle singulier de voir ces chambres de roseaux où les anguilles arrivent et se pressent, et s'entassent au point de les remplir au-dessus de la surface de l'eau ; ce n'est pas qu'elles ne pussent s'en retourner en suivant les mêmes chemins par où elles sont venues, mais le désir inné d'abandonner les marais à cette époque et de se transporter dans la mer les retient dans cdte enceinte, où elles s'efforcent toujours, mais inutilement, de passer outre. Malgré leur encombrement dans un espace aussi étroit, elles ne souffrent pas, attendu que la marée agite l'eau et lare-

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nouvelle saiis cesse. C'est là que les pécheurs les ramassent dans leurs filets à mesure qu'ils en ont besoin. Ils en transportent une partie à Commachio pour en faire de la salaison ; ils vendent Taulre à des marchands, qui en remplissent les viviers de leurs bateaux et les conduisent vivantes lo long du Pô, du Tésin, elc, d'où elles passent en divers lieux de l'Italie. Celte pêche dure trois mois. Afin qu'on se fasse une idée de son importance, nous donnerons, d'après Spallanzani, le relevé de la quantité de poissons pris en cinq années. Disons d'abord qu'un rubio contient en moyenne 40 anguilles.

En 1781 93,441 rubios.

En 1782 110,991 —

En 1783 78,589 —

En 1784 88,173 -^

En 1785 67,568 —

Pêche de l'anguille dans les cours d'eau de Normandie.'^^i

La forme générale est celle des squales, groupe qui renferme le requin. La taille ne le cède guère à celle du requin, car le grand esturgeon atteint de 8 à 9 mètres de long. H. Cloquet pense même qu'il peutaller à 10 mètres. La bouche est, comme chez

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le requin , située sous la tête et fort en arrière de lextrémité du museau, mais cette bouche est petite, et les dents, loin d'être aiguës el tranchantes comme celles du requin, mâfnquent totalement ; des cartilages d^ailleuis assez durs en tiennent lieu. Ces géants, malgré leur force, ne sont dangereux que pour ceux qui ne peuvent se défendr e, pour les vers dont ils s'emparent en fouillant la vase avec leur museau, pour les harengs, les maquereaux et les gades, pour les canards et les oies sauvages, pour les saumons aussi qui, remontant le fleuve en même temps que Y esturgeon ordinaire^ sont décimés par celui-ci, ce qui a fait croire quil en était le chef et lui a valu le nom de conducteur des saumons. C'est donc une espèce non dangereuse pour l'homme; aussi jouit-il parmi nous de la réputation d'un animal paisible ; sans doute les harangs el le^ oies en pensent différemment. Toutefois ce quePallas dit que le grand esturgeon dévore les veaux marins, c'est-à-dire les phoques, me le rendrait suspect, humainement parlant... si on pouvait se fier à Pline.

Des rangs de boucliers osseux s'élendent le long du corps en forme d'armure; la tôte elle-même est très-cuirassée. En Ire la bouche et l'extrémité du museau sont des barbillonslrès-mobiles, qu'un petit poisson étourdi peut aisément prendre pour des vers. Qui s*y trompe paye la méprise de sa

L'ESTURGEON. i80

\ie. L'hercule esturgeon est un pêcheur à la ligne. La vessie natatoire, qui est un des titres de l'animal à la considération de l'homme, est très-grande et communique par un large trou avec l'œsophage.

Ils \ivent indifféremment dans les eaux douces et dans les eaux salées , dans les fleuves et dans les lacs. Deux espèces déjà nommées méritent une attention spéciale : ce sont Vesturgeon ordinaire et le grand esturgeon.

L'esturgeon ordinaire a le museau pointu ; quatre barbillons,cinq rangs d'écussons forts, épineux, dont quelques-uns ont jusqu'à 0", 16 de diamètre. Il est d'un blanc sale, tacheté de brun sur le dos, de noir sur le ventre.

Il habite l'Océan, la mer Rouge» la Méditerranée, la mer Noire, la Caspienne. Dès que la chaleur du printemps se fait sentir, il remonte les grands fleuves (Volga, Danube, Tanaïs, Pô, Garonne, Loire, Bhin, Elder, Oder) , et même les rivières secondaires ; on en a pris dans la Moselle en 1 758, et en 1 782, on en pécha deux à Paris qui furent portés à Versailles et présentés au roi. En 1800, envoyait dans les bassins de la Malmaison un esturgeon qui avait été capturé à Neuilly. On en prend communément de 6 mètres de long; un poisson de cette taille fut capturé dans la Loire et offert à François P' pendant le séjour de celui-ci à Montar-

gis; on dit qu'il y en a en Norwége qui pèsent 500 kilogrammes, et c'est aussi, d'après Pline, le poids de quelques-uns de ceux qui fréquentent le Pô. Notons qu'ils peuvent vivre quelques jours hors de l'eau , ce qui tient à la conformation de l'opercule, qui, bordé d'une peau molle, peut boucher hermétiquement l'ouverture de la cavité branchiale.

C'est pour y déposer leur frai qu'ils remontent les fleuves. Leur fécondité est très-grande; dans un individu qui ne pesait que 80 kilogrammes on a compté 1 ,467,856 œufs. Pendant le mois de mai l'esturgeon commun et l'espèce dont il sera question tout à l'heure remontent l'Iaïk en si grand nombre , qu'un barrage établi en travers sur ce fleuve et sur lequel pèsent leurs colonnes, en éprouverait de sérieux dommages, si pour préserver cette construction, les Cosaques ne les dispersaient à coups de canon.

La chair de l'esturgeon est très-délicate, celle du mâle est la meilleure ; les Grecs la tenaient en grande estime. Les Romains de l'empire rendirent à ce poisson une sorte de culte ; on vit des officiers publics, couronnés de fleurs et escortés de musiciens, porter en triomphe par les rues des esturgeons pompeusement ornés. Au moyen âge, tous les esturgeons péchés en Angleterre appartenaient au roi ; en France , quelques chartes attribuaient le

même privilège aux seigneurs. On ne fait plus de folies pour l'esturgeon, mais on le regarde toujours comme un mets délicat. Les œufs, comme produit commercial, l'emportent encore sur la chair.

Choisis, lavés, pétris avec le sel et d'autres assaisonnements, et ayant alors une certaine ressemblance avec le savon vert de Hambourg, ces œufs constituent le caviar, aliment dont les Grecs et les Russes, astreints chaque année à trois carêmes, rigoureusement observés, font une énorme consommation.

La pêche commence en février dans la Garonne et dure jusqu'en juillet ou août, quelquefois même plus tard. On tend des filets dans lesquels ils s'embarrassent, ou bien on les capture avec une seine traînée par deux petites chaloupes, dont chacune est montée par trois ou quatre hommes. Quand un esturgeon est pris, on lui passe une corde à travers les ouïes et la gueule et on l'amarre au bateau, puis la pêche continue. Ils peuvent vivre ainsi plusieurs jours. Quand on a fait assez de prisonniers, on les mène à Bordeaux, où l'esturgeon est si commun que tout le monde en mange. Ibert le Grand rapporte que sur le Danube on tuait ces poissons à coups de harpons pendant qu'ils dormaient étendus sur le sable. J'ignore si cette méthode est toujours en usage ; elle a quelque analogie avec celle qu'emploient les pêcheurs du

Pô. Trois ou quatre barques se mettent doucement à la poursuite de l'esturgeon, manoeuvrent de manière à le pousser vers le rivage ; cela fait, ils poussent de grands cris ; l'animal effrayé se laisse échouer ; ils l'attaquent alors, et c'en est fait de lui. En Russie, comme les esturgeons sont trèsabondants, au lieu de tuer tous ceux qu'on prend, on en transporte une partie dans les lacs voisins transformés en viviers, où ils vivent heureux comme des poissons dans l'eau jusqu'à l hiver suivant. D'après Pallas, quiconque entamerait cette réserve avant l'heure encourrait la bastonnade et môme la mort ; aussi les pêcheurs qui exploitent ces lacs rejettent-ils à l'eau tous les esturgeons qui se prennent dans leurs filets pendant l'été. Le froid venu, le poisson est de bonne prise ; on l'expédie gelé dans l'intérieur de la Russie, et c'est la source d'un grand profit.

Les Ostraks le mangent cru après sa sortie de l'eau, par tranches humectées du sang de l'animal ; les nerfs dorsaux et les cartilages sont leurs mets de prédilection; mais il faut avoir grand soin de n'y pas toucher avec un couteau ; sans cela de longtemps la pêche ne rémunérerait pas les pêcheurs î Les Hollandais le coupent en morceaux qui, salés et marines, sont mis en barils et expédiés en divers pays, notamment en Angleterre. Les Italiens coupent l'épine dorsale par tranches, la

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salent et la fument, et ce mets, très-cstimé par delh les monts, est la spinachia.

Le grand esturgeon ou naiisen a le museau et les barbillons plus courts que le précédent, sa peau est plus lisse, ses boucliers sont moins saillants. 11 atteint une taille bien plus grande. Pallas note qu'un de ces 'poissons péché on 1 769 avait 8",60 de long, qu'il pesait 1,155 kilogr. et qu'on en retira 330 kilogr. d'œufs. D'après le poids de chacun de ceux-ci, on suppose qu'il yen avait 30,412,860. H. Cloquet dit qu'on en pêche souvent du poids de 1,400 kilogr., et il pense que le grand esturgeon peut atteindre une longueur de 15"*, 35.

On ne les trouve que dans la mer Noire, dans la mer Caspienne et dans les fleuves qui s'y versent. Pendant l'hiver ils se retirent dans de grandes cavités le long des rivages où ils se tiennent serrés les uns contre les autres, non engourdis cependant, mais ne prenant guère pour toute nourriture que le mucus visqueux qui enduit leur corps et qu'ils s'empruntent mutuellement. Le printemps venu, ils remontent pour frayer le Danube et le Volga en troupes bien autrement nombreuses que celles de l'esturgeon ordinaire , poursuivant les poissons et particulièrement une espèce de cyprin avec une activité dont rend bien compte le long jeûne qu'ils viennent d'éprouver. C'est alors, qu'au dire de Pallas, ils se jettent indistinctement

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surtout ce qui s'offre à eux, veaux marins, oies et canards, morceaux de bois ou joncs flottants sur l'onde.

Tout en eux est utile, la peau, la chair, les œufs, la vessie natatoire, la graisse ; aussi sont-ils l'objet d'une pêche très-active. La plus grande partie du caviar qui se trouve dans le commerce provient d'eux, et c'est principalement avec eux qu'on fait Vichthyocolle, Le grand esturgeon passe pour rapporter à la Russie plus de dix-sept cent mille roubles.

On le pêche en hiver et au printemps.

La pèche d'hiver a lieu en janvier et se fait avec un grand cérémonial. Le jour en est fixé en assemblée publique, des lettres de convocation sont adressées, on se réunit avant le jour sur la place, on nomme un chef qui passe en revue les pêcheurs, ainsi que leur armement, composé de crochets d'acier fixés à de longues perches. Au lever du soleil, deux coups de canon donnent le signal de la marche; les traîneaux partent au galop; c'est à qui, arrivé le premier sur les rives du fleuve, pourra choisir la meilleure place. Une décharge de mousqueterie annonce le commencement de la pêche. De toutes parts on brise la glace à l'aide de pioches et de bêches; chaque pêcheur descend son harpon dans le trou qu'il a ouvert, UUonne, retire l'arme dès qu'elle a

saisi quelque chose de lourd, et, s'aidant d'autres crochets plus petits, amène l'esturgeon sur la glace. Un homme exercé peut en prendre huit ou dix dans sa journée.

On prépare la pêche du printemps en établissant, tant sur le Volga que sur l'Iaïk, avec des pieux, un barrage au milieu duquel est laissée une ouverture qui, en aval, donne dans une sorte de chambre faite en filets ou en claies d'osier et dont le fond mobile peut être amené jusqu'à la surface de l'eau par des hommes installés sur un échafaudage établi à cet effet.

Les esturgeons, arrêtés par la digue dans leur remonte, franchissent l'ouverture, pénètrent dans la chambre, et trahissent eux-mêmes leur présence par l'agitation imprimée à de petits corps flottants retenus par des cordes, qui ont été disposés à dessein en cet endroit. Les vedettes laissent aussitôt retomber la porte derrière les prisonniers, à moins que ceux-ci ne s'enferment d'eux-mêmes en pesant dans leurs mouvements désordonnés sur les cordes habilement disposées qui commandent celte porte. Durant la nuit, grâce 5 un mécanisme analogue au précédent, les esturgeons mettent en mouvement des sonnettes dont le bruit avertit les pêcheurs que le tour est fait. Pour s'emparer du poisson, on n'a plus qu'à remonter le fond de la chambre.

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198 LES GUAPiDES PÈCHES.

Sur la chair et sur les œufs de l'esturgeon noiis avons dit tout ce qu'il y a à dire. Le hausen fournit en outre une graisse d'une saveur agréable qui, fraîche, remplace le beurre et l'huile. On a noté encore que c'est spécialement le grand esturgeon qui fournit la colle de poisson employée dans un si grand nombre d'industries; qui sert, par exemple, à clarifier Jes vins, la bière, et les liqueurs, et entre dans la confection des fausses perles. C'est elle aussi qui fait la base de la colle à bouche, L'ichthyocoUe se fabrique avec la vessie natatoire ; presque toute celle que la France et l'Angleterre consomment provient des rivages de la Baltique. Pallas dit qu'en 1 788 les seuls bâtiments anglais chargèrent à Saint-Pétersbourg 2,850 pouds de colle de poisson.

Remorque de l'esturgeon.

Une taille de 10 mètres (je parle des plus grands), une force prodigieuse, une vitesse telle, qu'on a calculé qu'en marchant jour et nuit, il ferait le tour du globe en trente semaines ; une si complète insensibilité à la fatigue qu'on en a vu suivre des bâtiments d'Europe en Amérique, en faisant mille circuits autour des navires qu'ils escortaient ; une gueule d'une dimension effrayante, dont le contour, lorsqu'elle est ouverte,

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iiOO LES GRANDES PÊCHES.

égale le tiers de la longueur de l'animal : 3 métrés de circonférence, t mètre de diamètre pour un requin de 10 mètres! des dents triangulaires, aigués, tranchantes, souvent barbelées sur leurs bords, mobiles et dont le nombre croît avec l'âge, si bien qu'on en compte six rangées chez l'adulte, tandis qu'il n'y en a qu'une chez le jeune ; une peau capable de repousser les balles ; une voracité insatiable, une audace que rien n'intimide, la férocité du tigre, la force du cachalot : tel est le requin, effroi de presque tous les animaux marins ; — son nom vient de requiem.

Les navigateurs le rencontrent dans toutes les mers. 11 se met h leur suite, il ne les quitte plus, attendant patiemment l'occasion d'un cadavre recevant la sépulture réservée aux marins, ou d'un matelot tombé à la mer ; il leur est particulièrement fidèle pendant les tempêtes,, comptant sur un naufrage. Le tumulte même d'un combat naval ne l'effraye pas et l'attire ; il sait qu'en ces moments-là les hommes travaillent pour les requins.

Un jour, par un beau temps — c'était dans la mer du Nord — un matelot se mit à l'eau dans l'intention de gagner à la nage un navire peu éloigné, à bord duquel se trouvait un de ses camades qu'il voulait embrasser, ne l'ayant pas vu depuis plusieurs années. Il rencontra un requin

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LE llEQUIN. 203

qui, àla vue de tout Téquipage épouvanté, impuissant, attaqua trois fois le nageur. Du premier coup de dénis il lui emporta une jambe, du second un-bras, du troisième une épaule. On parvint, avec de gîands efforts, à ravir au requin le corps mutilé; mais comme ce n'était plus qu'un cadavre, il fallut bientôt le livrer au monstre qui n'avait pas cessé de se tenir dans le voisinage du vaisseau.

A Antibes, un matelot se baignait près du navire sur lequel il était engagé, lorsque au-dessous de lui, il aperçoit un requin. Il pousse un cri lamentable. Ses camarades lui jettent une corde qu'il s'attache sous les bras, on l'enlève rapidement, mais le requin plus prompt encore s'élance hors de l'eau, et lui arrache une jambe que la hache n'eût pas coupée plus nettement.

Son audace est si grande, qu'il se jette sur les baleines que les pécheurs remorquent et même sur celle qu'on est en train de dépecer à côté du navire. Ce n'est pas sans peine que des hommes bien armés réussissent à l'écarter. « Presque toujours, dit un auteur, il a fait un ravage étonnant avant de lâcher prise, et il endommage jusqu'à 15 quintaux de graisse avant de fuir. »

Ils vivent ordinairement de poissons, de thons, de morues surtout et de phoques. A défaut de plus grosses proies, ils se contentent de sèches et

d'autres mollusques, et quand tout leur manque ils mangent du requin.

On a trouvé jusqu'à dix thons dans le corps de l'un d'eux. Brunnich rapporte que pendant son séjour à Marseille, on tua près de cette ville un requin, dans l'estomac duquel se trouvèrent deux thons et un homme entier tout habillé. MùUer rapporte qu'auprès de l'île Sainte-Marguerite, on captura un requin d'une grosseur prodigieuse dont le ventre contenait un cheval intact. Outre que ce poisson a la bouche d'une ampleur extraordinaire, il peut encore au besoin en dilater l'ouverture. De là cependant à conclure comme Valmont de Bonlare il y a loin : « L'on ne peut pas douter à présent, écrit celui-ci, que ce ne soit là le vrai poisson dans le ventre duquel le prophète Jonas passa trois jours et trois nuits, et dont il est fait mention dans l'Écriture. »

Lepère Labat dit avec raison que le requin dépeuplerait la mer sans la difïiculté qu'il éprome à saisir sa proie. Cette difficulté vient de la position de sa bouche, qui est située à 0™,30 ou 0°"^^ en arrière de l'extrémité du museau. Il en résulte que l'animal pousse devant lui l'objet qu'il veut mordre ; il pare à cet inconvénient en se mettant un peu sur le côté, mais pendant qu'il se retourne, et quoiqu'il le fasse très-vivement, la proie a quelquefois le temps de s'échapper, et

même quand cette proie est un nègre, elle saisit ce moment pour intervertir les rôles; mettant à profit- ce court instant, l'homme plonge sous le requin et lui fend le ventre. Est-ce parce qu'ils

Nègre éventrant un requin sous l'eau.

^ont habiles à esquiver leur attaque ou parce que ceux-ci ont appris à les craindre : je ne sais ; toujours est-il qu'au dire de Dixon, les naturels des îles Sandwich nagent sans appréhension au milieu des requins.

Il ne faut pas beaucoup d'adresse pour les pren-

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dre. Leur voracité même les perd ; ils se jettent sur tout ce qu'on leur présente. Ordinairement c'est un gros hameçon couvert d'une pièce de lard, attachée à une corde par l'intermédiaire d'une bonne chaîne de fer de 3 mètres de long ; lorsque le requin n'est pas affamé, il s'approche de l'appât, l'examine, tourne autour, semble le dédaigner, s'en éloigne un peu et revient ; quelquefois il se met en devoir d'engloutir l'appât, et le quitte; lorsqu'on a pris assez de plaisir à voir tous ces mouvements, on tire la corde et on feint de vouloir retirer l'appât hors de l'eau ; alors l'appétit du monstre se réveille, il se jette sur le lard, l'avale, et se sentant pris, fait jouer ses mâchoires pour couper la chaîne et tire de toutes ses forces pour l'arracher; souvent il s'élance en avant, et fait des bonds furieux. Lorsqu'il s'est assez débattu, on tire la corde jusqu'à mettre la tête du poisson hors de l'eau, et on glisse un nœud coulant, qu'on lui fait passer jusqu'à la naissance de la queue. Il est aisé alors de l'enlever dans le bâtiment ou de le tirer à terre, où l'on achève de le tuer ; mais il faut n'en approcher qu'avec précaution, ' un coup de queue suffisant pour casser les bras ou les jambes de celui qu'il atteindrait.

Il n'y a point d'animal plus difficile 5 tuer. M. de Golberry va jusqu'à raconter ceci :

« Voici, dit-il, un fait dont j'ai été témoin. On prit un requin à bord du Rossignol, sur lequel j'étais embarqué ; on eut bien de la peine pour le tirera bord, et pour le contenir, il fallut l'amarrer fortement par la tête et par la queue. On lui ouvrit le corps depuis la mâchoire inférieure jusqu'à la queue, avec un couteau bien tranchant ; on en retira le cœur, les poumons, le foie et toutes les entrailles ; on rejeta ensuite l'animal à la mer, où il se mit à nager avec tant de vitesse, que dans un instant nous le perdîmes de vue. Il ne pouvait vivre longtemps, sans doute, mais il avait conservé tant de force, qu'il nageait comme il aurait pu le faire avont l'opération mortelle qu'il venait d'essuyer. »

Quelquefois on les harponne. Il leur arrive, étant lancés avec trop d'ardeur à la poursuite d'une proie, devenir échouer sur le rivage. EnNorwége, outre la ligne et le harpon, on emploie des filets. Us y sont depuis prèsd'un siècle l'objet d'une pèche régulière. Elle a lieu le long de toute la côte occidentale dans les anses profondes dont le pays est dentelé, et jusqu'à une dislance de 50 à 100 milles en mer. 11 y en a de quatre espèces différentes dont chacune habite des localités déterminées. Leur longueur varie entre 3",33 et i 3™,33 ; leur foie, qui est énorme, fournit une grande quantité d'huile bonne à brûler, leur chair découpée est donnée

aux bestiaux ; leurs œufs forment un mels Irèsgoûté en Norwége. De là, et surtout à cause de l'huile, l'importance acqjuise par cette pêche, qui est aussi lucrative que facile.

Athénée fait l'éloge de la chair du requin ; elle est cependant dure et coriace, sauf celle des petits à leur naissance. Cela n'empêche pas les nègres de s'en nourrir ; ils remédient à sa dureté en la gardant huit à dix jours jusqu'à ce qu'elle commence à sentir mauvais, moment où elle est devenue très-tendre. On en mange aussi dans la Méditerranée, mais c'est quand on n'a pas le choix. La seule partie supportable paraît être le ventre, mariné pendant vingt-quatre heures, bouilli dans l'eau, et mangé à l'huile. Chez les Islandais, le lard du requin remplace celui du cochon absent; ils le mangent avec leur stockfisch.

La peau, très-dure, sert à faire des chaussures et des harnais. Les Groênlandais en font de petites nacelles. Telle est, humainement parlant, l'utilité du requin.

On rencontre à l'état fossile des dents de requins qui, à cause de la densité de leur émail, se sont parfaitement conservées. Il en est dont les dimensions sont bien supérieures à ce qu'on voit chez les requins actuels. C'est le cas d'une dent trouvée à Dax et qui appartient au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Le Muséum de Rouen en possède

une qui a 0",094 de large, 0*^,047 de haut et O'",027 d'épaisseur. H. Cloquet suppose que les animaux auxquels elles ont appartenu devaient avoir de 25 à 30 mèlres de long. Requiescant !

RcqulA harponné.

La torpille.

LES POISSONS ELECTRIQUES

Personne n'ignore que certains poissons sont, dans toute la rigueur du terme, de véritables machines électriques. Ils donnent des commotions violentes à qui les touche, soit directement, soit par l'intermédiaire de corps conducteurs, et leur décharge produit de la lumière (étincelles), de la chaleur, des décompositions chimiques , et enfin des phénomènes d'aimantation. Le fluide qui émane

d'eux, si fluide il y a, est donc identique à celui que fournit la machine électrique. Il se produit et s'accumule dans des organes particuliers, composés d'un grand nombre de cellules membraneuses. L'émission de l'électricité est d'ailleurs soumise à la volonté de l'animal. Il frappe quand il veut, à distance, avec la précision d'un archer, avec la rapidité de la foudre, en proportionnant la force du coup à la taille de l'ennemi ou de la proie. Et il va sans dire que cette étrange propriété est, pour les poissons qui en sont doués, un moyen d'attaque et de défense.

Autant que nous en pouvons juger, cette grande curiosité est une grande rareté. On ne connaît jusqu'ici qu'un très-petit nombre de poissons-tonnerre, comme les nomment les Arabes, et les mieux connus sont la torpille, le gymnote et le silure électrique du Nil ou malaptérure.

La première habite les mers qui baignent nos côtes; nous en avons péché dans la Manche. C'est un poisson plat comme la raie, dont elle est proche parente (on les range dans la même famille) et de forme presque circulaire, à part la queue qui est courte, mais assez charnue. Une espèce dite tor-

pille ordinaire atteint quelquefois une taille considérable; on en a vu qui avaient 1"',30 de long (queue comprise) sur 0^,80, et qui pesaient 60 livres. Cette espèce a le dos d'un rouge jaunâtre, avec cinq grandes taches arrondies d'un bleu d'azur, et entourées d'un grand cercle bleuâtre.

Les torpilles étaient parfaitement connues des anciens. Aristote en parle. Platon, dans un de ses Dialogues^ fait dire à l'un des interlocuteurs qu'il met en scène : « Tu m'as étourdi par tes objections, comme la torpille étourdit ceux qui la touchent. » Les Grecs lui donnaient le nom de narké^ nom qui désigne l'étourdissement. Le nom de torpédo, dont nous avons fait torpille et que les Latins lui ont donné, a le môme sens. Nos pêcheurs l'appellent tremble et poisson magicien.

Il leur arrive, au moment où, ayant jeté dans la barque le contenu des filets, ils répandent de l'eau Salée sur le produit de leur pêche, d'éprouver une secousse dans le bras qui verse l'eau ; c'est quil y a une torpille parmi les poissons capturés. Quelquefois même il leur suffit de manier le filet pour recevoir une commotion. Réaumur rapporte qu'ayant touché une torpille avec sa canne, il ressentit une faible secousse. Mais c'est quand on touche la face supérieure de l'appareil électrique avec une main, que le choc est le plus violent; le bras en reste engourdi et

même paralysé pendant quelques minutes, et la sensation est comparable à celle qu'on éprouve lorsqu'on se frappe fortement au coude. La commotion est assez puissante pour se faire sentir dans un cercle de vingt personnes, quand celles qui forment l'extrémité de la chaîne touchent l'une le dos et l'autre le ventre de l'animal. L'illustre savant que je viens de nommer lâcha un canard dans un bassin où vivait une torpille ; le canard fut tué; l'oiseau, peut-être, paraîtrait mal choisi, n'était le nom de l'expérimentateur et la notoriété des faits. Un physicien, Walsh, a vu jusqu'à cinquante décharges se produire en une minute, et M. Linari a compté dix étincelles consécutives et très-brillantes.

Les instruments de la fonction électriques sont de trois sortes :

V Dans la moitié inférieure du corps et de chaque côté de la tète, on trouve plusieurs centaines de petits tubes (Hunteren a compté jusqu'à 1,182) ou prismes membraneux verticaux, serrés les uns contre les autres à la façon des rayons d'abeilles, et subdivisés par des cloisons horizontales en petites cellules remplies de mucosités. C'est dans ces organes, et sous l'influence de la volonté de l'animal, que l'électricité se produit.

2° A la partie postérieure du cerveau existe un lobe désigné sous le nom de lobe électrique. On ne

214 LES GRANDES PÉCIIES.

peut le détruire sans rendre toute décharge impossible, alors même que le reste du cerveau est intact. Chaque fois qu'on touche ce lobe, on détermine de fortes décharges, l'organe fût-il séparé du cerveau ou de la moelle épinifre. La décharge se produit alors même que l'animal semble mort depuis longtemps. L'irritation portée sur ce lobe ne provoque jamais d'autres phénomènes que la décharge électrique. Toute action extérieure produite sur le corps de la torpille vivante et qui détermine la décharge, est transmise par les nerfs du point irrité au lobe électrique du cerveau. La volonté a son siège dans cet organe, quant à la décharge électrique.

3° Quatre branches très-grosses des nerfs de la quatrième paire partent du lobe ci-dessus etse rendent aux batteries électriques précédemment décrites. Si l'on coupe ces nerfs, tout phénomène électrique cesse, et le' même résultat se produit quand on se borne à les lier ; mais pour empêcher complètement la décharge, il faut les lier ou les couper tous : si on ne les coupe ou si on ne les lie que d'un côté du corps, la décharge a lieu de l'autre côté. L'irritation portée sur ces nerfs ne produit jamais d'autres phénomènes que la décharge électrique; elle la détermine encore quand ils sont séparés du cerveau. Pendant que la décharge a lieu, ces troncs ne sont parcourus par aucun courant.

Le gymnote n'est pas moins célèbre que la torpille. Il a la forme d'une anguille, de là le nom d'anguille électrique qu'on lui donne. Ces deux poissons appartiennent d'ailleurs à la même famille. Le gymnote est long de 2 mètres environ,

Le gymnote.

jaunâtre, livide, tout d'une venue et enduit d'une matière gluante. Il est commun dans les cours d'eau et dans les mares de certaines parties de l'Amérique du Sud. Sa puissance électrique, qui l'emporte de beaucoup sur celle de la torpille, en fait un objet de terreur pour les gens du pays. Ix)rsqueles pêcheurs amènent en même temps dans leurs filets des gymnotes et de jeunes crocodiles,

toujours ces derniers sont morts ou paralysés, tandis que. les anguilles électriques n'ont point de blessures; ellesontfoudroyé les redoutables reptiles avant que ceux-ci aient pu les approcher. Humboldt rapporte qu'ayant mis les deux pieds sur un de ces poissons, il en resta perclus pendant tout le jour. Des Indiens, privés de l'usage de leurs membres par l'attaque des gymnotes, au moment où ils se livraient à la natation, se sont noyés. Ces poissons abattent même des chevaux, ainsi que le prouve le récit animé que nous a donné de Humboldt, témoin oculaire des manœuvres auxquelles les indigènes se livrent lorsqu'ils veulent purger une mare ou un coursd'eau des gymnotes qui l'infestent.

« . . .Les Indiens nous conduisirent à Cano de Bera, bassin d'eau bourbeuse et morte, mais entouré d'une belle végétation de la clusia rosea, de Yhymeniea courbaril, de grands figuiers des Indes, et de quelques mimoses aux Heurs odoriférantes. Nous fûmes bien surpris lorsqu'on nous dit qu'on irait prendre une trentaine de chevaux à demi sauvages dans les savanes voisines , pour s'en servir à la pêche des anguilles électriques. L'idée de cette pèche, que l'on appelle embarbascado con caballos (enivrer au moyen des chevaux), est en effet bien bizarre.

« Le nom barbasco désigne les racines dujacqui' nia, àuipscidia et de toutes autres plantes vénéneuses, parle contact desquelles une grande masse

d'eau l'eçoit dans un instant la propriété de tuer ou, du moins, d'enivrer les poissons. Ces derniers viennent à la surface quand ils ont été empoisonnés (embarbascado) par ce moyen. Comme les chevaux chassés çà et là dans une mare causent le même effet sur les poissons alarmés, on embrasse, en confondant la cause et l'effet, les deux sortes de pêche sous la même dénomination.

« Pendant que notre hôte nous expliquait cette manière étrange de prendre le poisson dans ce pays, la troupe de chevaux et de mules arriva. Les Indiens en avaient fait une sorte de battue, et en les serrant de tous les côtés, on les força d'entrer dans la mare. Je ne peindrai qu'imparfaitement le spectacle intéressant que nous offrit la lutte des anguilles contre les chevaux. Les Indiens, munis de joncs très-longs et de harpons, se placent autour du bassin; quelques-uns d^eux montent sur les arbres, dont les branches s'élancent au-dessus de la surface de l'eau ; tous empêchent, parleurs cris et la longueur de leurs joncs, que les chevaux n'atteignent le rivage. Les anguilles, étourdies du bruit des chevaux, se défendent par la décharge réitérée de leurs batteries électriques. Pendant longtemps elles ont l'air de remporter la victoire sur les chevaux et les mulets ; partout on en vit de ces derniers qui, étourdis parla fréquence et la force des coups électriques, disparurent sous

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218 LES GRANDES PËGIIES.

Teau. Quelques chevaux se relevèrent, malgré la vigilance active des Indiens, gagnèrent le rivage, excédés de fatigue, et, les membres engourdis par la force des commotions électriques, ils s'y étendirent par terre tout de leur long.

« J'aurais désiré qu'un peintre habile eût pu saisir le moment où la scène était le plus animée. Ces groupes d'Indiens entourant le bassin; ces chevaux qui, la crinière hérissée, l'effroi et la douleur dans l'œil, veulent fuir l'orage qui les surprend; ces anguilles jaunâtres et livides, qui, semblables à de grands serpents aquatiques, nagent à la surface et poursuivent leur ennemi : tous ces objets offraient sans doute l'ensemble le plus pittoresque. Je me rappelai le superbe tableau qui représente un cheval entrant dans une caverne et effrayé à la vue du lion I L'expression de la terreur n'est pas plus forte que celle que nous vîmes dans cette lutte inégale.

c( En moins de cinq minutes, deux chevaux étaient déjà noyés. Après ce début, je craignais que cette chasse ne finît bien tragiquement. Je ne doutais pas de voir noyés peu à peu la plus grande partie des mulets. Mais les Indiens nous assurèrent que la pêche serait bientôt terminée, et que ce n'est que le premier assaut des gymnotes qu'il faut redouter. En effet, quand le combat eut duré un quart d'heure, les mulets et les chevaux parurent

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moins effrayés ; ils ne hérissaient plus leur crinière; leur œil exprimait moins de douleur et d'épouvante. On n'en vit plus tomber à la renverse ; aussi les anguilles, nageant à mi-corps hors de Teau et fuyant les chevaux au lieu de les attaquer, s'approchèrent elles-mêmes du rivage. On leur jeta de petits harpons attachés à des cordes ; le harpon en accrochait deux à la fois. Par ce moyen, on les lira hors de l'eau, sans que la corde, très-sèche et assez longue, communiquât lé choc à celui qui la tenait : en peu de minutes cinq grandes anguilles étaient à sec. On aurait pu en attraper une vingtaine si nous en avions eu besoin pour nos expériences. Plusieurs n'étaient que légèrement blessées à la queue, d'autres l'étaient grièvement à la tête.

« Les Indiens nous assuraient qu'en mettant les chevaux deux jours de suite dans une mare remplie de gymnotes, aucun cheval n'est tué le second jour : il faut à ces poissons électriques du repos et une nourriture abondante pour produire ou pour accumuler une grande quantité d'électricité. »

On a eu à Stockholm une de ces anguilles électriques envoyée de Surinam, et elle y a vécu quatre mois dans un état de santé parfaite. Elle avait 27 pouces de long, et les commotions qu'elle donnait étaient si violentes, qu'il était presque impossible de s'en garantir quand on transpor-

tait le poisson d'un lieu dans un autre, même au moyen des corps les moins conducteurs.

On doit à Faraday d'intéressantes expériences sur les propriétés de la décharge électrique du gymnote.

C'est à l'aide de deux plats métalliques, réunis aux extrémités du galvanomètre et appliqués sur différents points du corps du poisson, que le physicien anglais est parvenu à déterminer la direction de la décharge. Il a reconnu que les parties antérieures de l'animal sont constamment le pôle positif, et les parties postérieures, le pôle négatif. Le courant est donc dirigé, dans le galvanomètre, de la tête à la queue.

Voici une observation importante :

En plongeant ces plats collecteurs en différents points de la masse. liquide daïis laquelle est placé le gymnote, on trouve, en supposant que l'animal décharge tous ces organes à la fois, que cette masse est envahie par le courant électrique distribué en lignes droites et courbes tout autour des extrémités de l'animal, de la même manière que serait distribuée la limaille de fer autour d'un aimant dont les pôles occuperaient la même place que la tête et la queue du poisson.

Tous les phénomènes du courant électrique ont été obtenus sur le gymnote, comme ils l'avaient été sur la torpille. Ainsi, Faraday ayaiit fait passer'

la décharge du gymnote par un fil métallique tourné en spirale dans Tintérieur de laquelle on avait mis des aiguilles d'acier, il obtint l'aimantation de ces aiguilles dans la direction voulue parla direction et la décharge de la tête àla queue du poisson. Le même physicien a obtenu la décomposition chimique en employant l'iodure de potassium, etil a produit Tétincelle électrique en introduisant, dans le circuit, une spirale électro-magnétique qui avait dans son intérieur un cylindre de fer doux.

L'appareil à l'aide duquel le gymnote produit ces commotions règne tout le long du dos et de la queue, et consiste en quatre faisceaux longitudinaux composés d'un grand nombre de lames à peu près horizontales, membraneuses, parallèles et très -rapprochées entre elles. Ces lames sont unies par une infinité d'autres lamelles plus petites, placées verticalement en travers ; les petites cellules prismatiques et transversales, formées par la réunion de ces lames, sont remplies d'une matière gélatineuse ; enfin tout l'appareil reçoit de très-gros nerfs, venant des nerfs spinaux.

Le silure électrique du Nil, ou malaptérure, a environ 0"*,50 à 0'",55 de long. Sa bouche est

224 LES GRANDES PÉCIIES.

armée de six barbillons ou tentacules charnus. Il habite TÉgypte et le Sénégal. Les Arabes le nomment raasch, c'est-à-dire tonnerre ; sa puissance galvanique est, en effet, considérable. Geoffroy Saint-Hilaire a fait sur lui, pendant rexpédilion d'Egypte, des expériences curieuses.

L'appareil électrique du malaptérure consiste en une sorte de tissu cellulaire graisseux situé autour du corps, entre la peau et les muscles.

Qui eût pensé que les raies réservaient le spectacle de semblables merveilles à celui qui prendrait la peine et qui aurait l'art de les interroger? L'homme s'est rencontré : c'est un professeur à la Faculté de médecine de Paris, M. Charles Robin, qui a consigné le récit de ses recherches dans un mémoire lu à l'Académie des sciences.

Le résultat qu'elles ont donné n'était pas, il faut le dire, entièrement inattendu. Outre que les raies et les torpilles sont membres d'une même famille, M. Robin nous a lui-même appris, il y a près de vingt ans, qu'il y a chez les premières, sur les côtés de la queue, un appareil exactement semblable à l'appareil électrique que les secondes ont sur les côtés de la tête. Restait donc à prouver que des

organes ayant la même structure ont des propriétés analogues : c'est ce que M. Charles Robin a fait. Les phénomènes physiques et les phénomènes pliysiologiques qui ont rendu la torpille si fameuse, lui ont été éçalei^ent offerts par les raies. Quant aux phénomènes chimiques, ils sont jusqu'ici peu prononcés. Il semble bien, du reste, à lire la relation de r.auteur, que la décharge de la raie n'a pas la même intensité que celle de la torpille.

Il n*en est pas moins digne de remarque qu'un tel fait ait pu rester si longtemps inconnu, et je me plais à penser que si la queue de la raie figurait sur nos tables, plus d'un de mes lecteurs chercherait à Toccasion, du bout de sa fourchette ou de son couteau, à reconnaître les mystérieux organes dont les fonctions viennent de nous être révélées.

Malaptérure.

Tout le monde connaît ces petits crustacés, non moins agréables à la vue par leur charmante couleur rose, couleur acquise, non^naturelle, qu'au goût par leur saveur délicate.

Tous les ans, sept ou huit familles de Blainville,

petit havre normand, viennent pour la saison s'établir à Chausey ; elles s'installent sur un petit cap situé non loin du port. La pêche des homards et des crevettes les attire. M. de Quatrefages nous peint la condition de ces braves gens.

« Un vieux bateau renversé au pied de quelque rocher forme le toit de leurs cabanes ; des pierres, liées par la boue argileuse du Sound, servent à le rattacher à la terre ; et dans une de ces cahutes de 3 à 4 mètres carrés, 1 mètre de haut, couche toute une famille, père et mère, filles et garçons, nièces et neveux, et souvent aussi les amis et amies, attirés par l'attrait d'une grande marée. Les hommes pèchent le homard ; la recherche des chevrettes est abandonnée aux femmes, qui, au nombre de dix environ, se livrent à cette petite industrie. Armées de leurs bouquetons, elles parcourent les anfractuosités de l'archipel, fouillant sous les roches et dans les mares où se retirent ces petits crustacés, et peuvent, avec de l'activité, en recueillir 2 kilogrammes par jour. Mais cette pêche n'est possible que lorsque les marées sont assez fortes. Le produit total de la campagne ne peut guère être évalué au delà de 2 à 300 kilogrammes par personne : c'est donc environ 2,500 kilogrammes de chevrettes que Ton tire tous les ans de Chausey, dont la plus grande partie s'envoie à Paris. Ce petit commerce rapporte aux Blainvillains

environ huit cents francs par tête, à peu près huit mille francs en tout. »

Le bouqueton^ nommé aussi truble et huxenau, est un filet fermé par un bout et dont l'ouverture dessine un demi-cercle ; la courbe est formée par un arc en bois, la partie droite ou diamètre par une courbe. Au milieu de cette corde est attachée l'extrémité d'un bâton servant de manche, et ce bâton est également fixé sur le milieu de Tare. Le pêcheur, tenant l'autre extrémité du manche appuyé contre la poitrine,, ratisse les fonds au moyen de la corde tendue. Ce procédé n'est applicable que sur des côtes très-basses.

A Saint-Gilles-sur-Vic (département de la Vendée), on procède, au rapport de M. Délidon, d'une façon un peu différente.

Le filet, qu'ils nomment rd, n'a pas de manche, et son ouverture est circulaire. C'est une poche de 0^,60 à 0'",70 de long d'un diamètre de 0^45 à O^jSO à l'entrée, suspendue par le cercle qui la tient ouverte à une corde plus ou moins longue suivant la profondeur du lieu où l'on pêche, lestée d'une pierre ou d'un morceau de plomb, et dans l'axe duquel sont suspendus, au moyen d'une ficelle, des fragments de crabes ou des têtes de sardines formant appât.

Le pêcheur emporte quatre ou cinq de ces rets, plus un panier ou une poche en grosse toile sus-

pendue à son cou et destinée à recevoir le produit de sa pêche. 11 part habituellement le soir après le coucher du soleil, ou même dans la nuit. Ayant choisi l'endroit propice, c'est-à-dire les anfractuosités des rochers les plus voisins de la mer, et où l'eau, teinte par les algues, estnoire et profonde, il descend ses rets à une certaine distance les uns des autres, les laisse reposer dans le fond de la mer, et, presque toujours dans Tobscurité, il attend patiemment pendant quelques instants, cinq et parfois dix minutes, avant de les lever pour en retirer les chevrettes qui peuvent avoir été attirées par Tappat. L'habitude le guide dans cette opération, n a soin, en levant ou tirant son ret, de tenir la cordelle le plus perpendiculairement possible, et, de la main droite, il cherche et prend les chevrettes qu'il contient, et qu'il met ensuite dans son panier ou son sac rempli d'algues pour les conserver vivantes.

Lorsque la mer commence à se retirer ou que la récolte est suffisante, le pêcheur reprend le chemin de sa demeure, où il s'occupe à préparer ses chevrettes pour les livrer aux marchands. Il place sur un feu ardent un chaudron de fer rempli d'eau douce, et lorsque cette eau commence à entrer en ébullition,il y plonge sa pêche vivante en y joignant 1 kilogramme de sel par 4 kilogrammes de chevrettes. Après avoir laissé bouillir pendant cinq

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minutes, il retire la chevrette, Tétend sur une table, et Tarrosef aussitôt d'eau froide et non salée. Cette belle teinte rouge qui en fait le prix paraît alors plus foncée, et remplace totalement la cou-

Pêche à la chevrelte.

leur verdâtre de la chevrette vivante.

Ainsi préparé, ce crustacé peut être conservé pendant trois jours au plus, et les marchands se hâtent de l'expédier pour la capitale.

Telle est la pêche au rocher et on n'en connaissait pas d'autre, quand, en 1 862, un habitant de Saint- Gilles-sur-Vie, persuadé que cette industrie pou-

vait s'exercer moins petitement, et que la chevrette ne réside pas toujours dans les rochers, créa la pêche au large et en bateau. Le succès justifia ses prévisions. Cette méthode ne diffère de la précédente que par les lieux où elle s'exerce. Les filets sont les mêmes ; le pêcheur les suspend autour de son bateau à Tancre, et, comme le pêcheur au rocher, il attend quelques minutes avant de les retirer. Pour tout le reste il opère comme il a été dit ci-dessus. Il est à remarquer cependant que la chevrette pêchée en bateau est presque toujours plus blanche que la chevrette pêchée sur les rochers.

Cette tentative n'avait trouvé que des incrédules, le succès lui suscita des imitateurs. Dans l'année 1862, six bateaux furent construits, dix l'année suivante. Les chevrettes qui, à Saint-Gilles-sur-Vic, se vendaient un franc le kilogramme, valaient, en 1864, trois francs, et on en envoyait chaque jour 64 kilogrammes à Paris, soit pour toute la durée de la pêche, qui est de cent quatre-vingts jours. 11,520 kilogrammes, représentant une valeur de trente-quatre mille cinq cents francs.

Les chevrettes s'appellent encore crevettes, salicoques y bouquet et palemon, et le pire est que la plupart de ces appellations scientifiques ou vulgaires sont données à des animaux différents.

Celui qui vient de nous occuper se reconnaît au

long rostre denté en scie dont son front est armé, à la conformation de ses deux premières paires de pattes, qui sont grêles et armées chacune de deux doigts, et à ses antennes internes terminées par Irois filaments. On en connaît plusieurs espèces : toutes celles qui habitent nos mers sont d'assez petite taille.

Femmes péchant la chevrette.

La pieuvre.

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