‹ Les grandes pêchesChapitre 23 sur 25 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Gilliatt, mourant de faim, a pénétré à marée basse dans une caverne sous-marine qu'en se retirant le flot.a découverte. Il y poursuit un crabe. Une fissure horizontale s'étend dans le granit au-

dessus du niveau de l'eau ; le crabe est ^probablement là. Gilliatt y plonge le poing:

« Tout à coup il se sentit saisir le bras.

« Ce qu'il éprouva en ce moment, c'est l'horreur indescriptible.

«Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant, venait de se tordre dans l'ombre autour de son bras nu. Cela lui montait vers la poitrine. C'était la pression d'une courroie et la poussée d'une vrille. En moins d'une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envahi le poignet et le coude et touchait l'épaulé. La pointe fouillait sous son aisselle.

c( Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. 11 était conime cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu'il avait entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s'arc-bouta au rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. 11 ne réussit qu'à inquiéter un peu la ligature, qui se resserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l'acier, froide commue la nuit.

c( Une deuxième lanière, étroite et aiguë, sortit de la crevasse du roc. C'était comme une langue hors d'une gueule. Elle lécha épouvantablement le tronc nu de Gilliatt, et tout à coup s'allongeant, démesurée et fine, elle s'appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps. En même temps, une

souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau des enfoncements ronds, horribles. 11 lui semblait que d'innombrables lèvres, collées à sa chair, cherchaient à lui boire le sang.

« Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tàta Gilliatt, et lui fouetta les côtes comme une corde. Elle s'y fixa.

« L'angoisse, à son paroxysme, est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri. Il y avait assez de jour pour qu'il pût voir les repoussantes formes appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une flèche, lui sauta autour du ventre et s'y enroula.

« Impossible de couper ni d'arracher ces courroies visqueuses qui adhéraient étroitement au corps de Gilliatt et par quantité de points. Chacun de ces points était un foyer d'affreuse et bizarre douleur. C'était ce qu'on éprouverait si Ton se sentait avalé à la fois par une foule de bouches trop petites.

« Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres et vint se replier sur le diaphragme de Gilliat. La compression s'ajoutait à l'anxiété; Gilliatt pouvait à peine lespirer.

« Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s'élargissant comme des lames d'épée vers la poignée. Toutes les cinq appartenaient évidemment

au même centre: Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt. Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui Jui semblaient être des bouches.

« Brusquement une large viscosité ronde et plate sortit de dessous la crevasse. C'était le centre; les cinq lanières s'y rattachaient comme des rayons à un moyeu, on distinguait au côté opposé de ce disque immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sous l'enfoncement du rocher. Au milieu de cette viscosité il y avait deux yeux qui regardaient.

« Ces yeux voyaient Gilliatt.

« Gilliat reconnut la pieuvre ^ »

Tout le monde a lu le reste, ou voudra le lire dans Tœuvre même du poète. Cet émouvant récit a rendu tout à coup populaire une classe d'êtres jusque-là inconnus même de nom dans les villes de l'intérieur. Cette classe est celle des mollusques céphalopodes .

Figurez-vous un sac musculeux, épais, mollasse, visqueux, sphérique chez les uns, cylindrique ou en fuseau chez les autres, et de couleurs changeantes comme celles du caméléon ;

• Victor Hugo, les Travailleurs de la mer.

LES CÉPHALOPODES. 2ùd

Renfermez-y des organes de respiration aquatiques, un appareil circulatoire, un tube digeslif, y compris un estomac comparable au gésier des oiseaux ;

Surmontez ce sac d'une tête ronde, munie de deux g'ros yeux situés latéralement, entre lesquels

Le poulpe.

débouchera un petit tube représentant non pas un nez, mais l'anus (au milieu du visage) ;

Sur le sommet, et au milieu de cette tête, placez une bouche formée d'une lèvre circulaire, armée de deux mâchoires verticales, cornées (un véritable bec de perroquet), et garnie à l'intérieur d'une langue hérissée de pointes ;

Enfin, tout autour de cette bouche, implantez une couronne d'appendices charnus, souples, vi-

240 LES GRANDES rÉGllES.

goureux, rétracliles, quelquefois beaucoup plus longs que le corps, et le plus souvent armés à leur face externe de deux rangs de ventouses :

Vous aurez une idée approximative des céphalopodes, ainsi nommés depuis Cuvier, parce qu'ils ont les pieds sur la tête, car les appendices qu'on vient de décrire sont des pieds ou des bras, comme on voudra, vu qu'ils servent indifféremment à la préhension et à la locomotion.

Les 'céphalopodes sont des mollusques du plus haut rang. I^s masses nerveuses groupées autour* du tube digestif dans leur tête percée verlicalement tendent à se réunir en une seule masse, ce qui est un trait de ressemblance avec les animaux vertébrés ; cet infime cerveau est protégé par un cartilage, rudiment de squelelte sur lequel s'insèrent les principaux muscles ; la circulation a du rapport avec celle des poissons; chez quelquesuns les yeux sont presque des yeux de vertébrés. Ces caractères leur assignent le premier rang parmi les mollusques, et la noblesse d'une antique origine ne leur manque pas davantage ; ils datent sur le globe de temps très-reculés.

Tous sont marins et carnassiers , les uns habitent la haute mer, les autres ne s'écartent point des côtes. Les côtes de la Méditerranée, celles de Grèce surtout, en sont infestées. Ils font un grand massacre de crustacés et de poissons; [leur domi-

cile se reconnaît aux débris d'êtres viv.ants qui en jonchent les approches. Us nuisent doublement aux pêcheurs, d'abord en leur faisant directement concurrence, ensuite en faisant fuir les aniinaux, pour qui leur voisinage est malsain. Les pêcheurs se vengent d'eux en les mangeant, vengeance en général d'assez mauvais goût, culinairement parlant. Voulez-vous vous représenter les céphalopodes rampant, nageant ou saisissant leur proie, renversez l'image qu'a offerte à votre esprit la description qui précède; la bouche redressée verticalement, la tête en bas, lès bras étendus, vous donnent le poulpe (les calmars et les seiches se tiennent horizontalement) . Tous rampent en appliquant sur le sol leurs bras armés de ventouses; c'est de la même façon qu^ils saisissent leur proie ; leur étreinte est irrésistible : la victime, enlacée et comme aspirée, a bientôt senti la morsure du redoutable bec de perroquet dont ces longs appendices sont les pourvoyeurs. Il y a des exemples d'hommes morts de ce supplice. L'abondance des poulpes sur certains points du littoral de la Grèce en rend la fréquentation dangereuse pour les baigneurs; dans les îles de la Polynésie, ils sont l'effroi des plongeurs. C'est que leur taille est souvent très-grande ; le poulpe commun de la Méditerranée est long d'environ 0",64, et il en existe une espèce trois fois aussi grande dans l'océan Pacifique.

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Aristote parle d'un calmar long de 5 coudées (a™,?!). Pline va plus loin et décrit un poulpe dont les bras avaient 30 pieds de long. Un auteur moderne renchérit, et raconte le cas d'un céphalopode qui, s'étant jeté sur un navire, manqua de le faire sombrer. A. partir de ce moment, le poulpe géant fut mis par les naturalistes de niveau avec le serpent de mer.

t)es découvertes récentes les ont cependant convaincus qu'il existe des céphalopodes dont la taille dépasse de beaucoup celle que les traités de zoologie assignent aux animaux de cette classe. Ainsi Pérou a rencontré dans les parages de la Tasmanie un calmar dont les bras avaient 6 à 8 pouces de diamètre, et 6 ou 7 pieds de long; MM. Quoy et Gaymard ont recueilli dans l'océan Atlantique, près de l'équateur, les débris d'un mollusque d e la même famille dont ils évaluent le poids à plus de 100 kilogrammes. Dans les mêmes eaux. Rang en a rencontré un de couleur rouge, qui était de la grosseur d'un tonneau. M. Streenstrup (de Copenhague) a publié d'intéressantes observations sur un céphalopode auquel il a donné le nom à'Architeuchis (lux, et qui fut rejeté en. 1855 sur le rivage du Jutland; le corps, dépecé par les pêcheurs pour

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LES CEPHALOPODES. 245

servir d'amorce à leurs lignes, fournit la charge de plusieurs brouettes; le pharynx, qui a été conservé, a le volume d'une tète d'enfant; un tronçon de bras, montré à M. Duméril, a la grosseur de la cuisse. Enfin, en 1860, M. Harting a décrit et figuré diverses parties d'un animal gigantesque du même genre, qui se trouvent dans le musée d'Utrecht. Mais toutes ces observations le cèdent de beaucoup en intérêt à celle qui a été communiquée à l'Académie des sciences à la fin de l'année 1861 , et que nous allons rapporter.

Le 30 novembre de l'année susdite, à deux heures de l'après-midi, l'aviso à vapeur rAlecton, commandé par M. Bouyer, lieutenant de vaisseau, se trouvant entre Madère et Ténériffe à 40 lieues dans le nord-est de cette dernière île, fit la rencontre d'un poulpe monstrueux qui nageait à la surface de l'eau.

Cet animal mesurait de 5 à 6 mètres, sans compter huit bras formidables, longs de 1"',80 environ et couverts de ventouses, qui couronnaient sa tête. Sa couleur était d'un rouge brique. Ses yeux, à fleur de tête, avaient un développement prodigieux et une effrayante fixité. Sa bouche pouvait offrir 0",50. Son corps fusiforme, et trèsrenflé vers le centre, présentait une masse dont le poids a été estimé à plus de 2,000 kilogrammes. Ses nageoires, situées à l'extrémité postérieure,

246 LES GRANDES PËGUES.

étaient arrondies en deux lobes charnus et d'un très-grand volume.

« Me trouvant, écrit M. Bouyer, en présence d'un de ces êtres bizarres que TOcéan extrait parfois de ses profondeurs comme pour porter un défi à la science, Je résolus de l'étudier de plus près, et de chercher à m'en emparer. »

Aussitôt il ordonna de stopper. En toute hâte les fusils furent charges, un nœud coulant disposé, les harpons préparés. Malheureusement une forte houle, qui imprimait à rAleeton^ dès qu elle le prenait en travers, des roulis désordonnés, gênait les évolutions, en même temps que l'animal, quoique presque toujours à fleur d'eau, se déplaçait avec une sorte d'intelligence et semblait vouloir éviter le navire; mais celui-ci le suivait toujours.

Aux premières balles qu'on lui envoya, le monstre plongea, passa sous le navire et ne tarda pas à reparaître à l'autre bord, en agitant ses grands bras. On le frappa d'une dizaine de balles; plusieurs le traversèrent inutilement. L'une d'elles produisit plus d'effet, car il vomit aussitôt une grande quantité d'écume et de sang mêlé à des matières gluantes qui répandirent une forte odeur de musc.

Ce fut alors qu'on parvint à Y accoster d'assez près pour lui lancer un harpon avec un nœud

c oulant, mais la corde glissa le long du corps élastique du mollusque, et ne s'arrêta que vers l'extrémité, à l'endroit des deux nageoires. On tenta de le hisser à bord. Déjà la plus grande partie du corps se trouvait hors de l'eau, quand l'énorme poids de cette masse fit pénétrer le nœud coulant dans les chairs et sépara la partie postérieure qui, amenée à bord, pesait, une vingtaine de kilogrammes.

« Officiers et matelots me demandaient, dit le commandant AeVAIecton^ à faire amener un canot, à al 1er garrotter l'animal et à l'amener le long du bord. Ils y seraient peut-être parvenus, mais je craignais que, dans cette rencontre corps à corps, le monstre ne lançât ses longs bras armés de ventouses sur les bords du canot, ne le fit chavirer, et n'étouffât peut-être quelques matelots dans ses fouets redoutables.

« Je ne crus pas devoir exposer la vie de mes hommes pour satisfaireà un sentiment de curiosité, cette curiosité eût-elle la science pour base, et, malgré la fièvre ardente qui accompagne une pareille chasse, je dus abandonner l'animal mutilé qui, par une sorte d'instinct, semblait fuir avec soin le navire, plongeait et passait d'un bord à l'autre quand nous l'abordions de nouveau. »

Cette chasse n'avait pas duré moins de trois heures.

2i8 LES GHANDES PÊCHES.

M. S..Berthelot rapporte qu'ayant interrogé de vieux pêcheurs canariens, ceux-ci lui ont déclaré avoir vu plusieurs fois vers la haute mer de grands calmars rougeâtres de 2 mètres et plus de long, dont ils n'avaient pas osé s'emparer.

Cependant, malgré les dimensions respectables du poulpe rencontré par M. Bouyer, la réalité c ide ici à la fable.

« Les pêcheurs norwégiens, raconte Pontoppidan, évêque de Berghem, affirment tous, sans la moindre contradiction dans leurs récits, que lorsqu'ils poussent au large à plusieurs milles, particulièrement pendant les jours les plus chauds de l'année, la mer semble tout à coup diminuer sous leurs barques ; et s'ils jettent la sonde, au lieu de trouver 80 ou i 00 brasses de profondeur, il arrive souvent qu'ils en trouvent à peine 30. C'est le kraken qui s'interpose entre les bas-fonds et l'onde supérieure. Accoutumés à ce phénomène, les pêcheurs disposent leurs filets, certains que là abonde le poisson, surtout la morue et la lingue, et ils les retirent richement chargés. Mais si la profondeur de l'eau va toujours diminuant, et si ce bas-fond accidentel et mobile remonte, les pê-

cheurs n'ont pas de temps à perdre, c'est le serpent qui se réveille, qui se meut, qui vient respirer Tair et étendre ses larges plis au soleil. Les pécheurs font alors force de rames, et quand, à une distance raisonnable, ils peuvent enfin se reposer avec sécurité, ils voient en effet le monstre qui couvre un espace d'un mille et demi de la partie supérieure de son dos. Les poissons surpris par son ascension, sautillent un moment dans les creux humides formés par les protubérances extérieures de son enveloppe ; puis de cette masse flottante sortent des espèces de pointes ou de cornes luisantes qui se déploient et se dressent semblables à des mâts armés de leurs vergues. Ce sont les bras du kraken ; et quels bras ! Telle est leur vigueur, que s'ils saisissaient les cordages d'un vaisseau de ligne, ils le feraient infailliblement sombrer. Après être resté quelque temps sur les flots, le monstre redescend avec la même lenteur, et le danger n'est guère moindre pour le navire qui serait à sa portée, car, en s'affaissant, il déplace un tel volume d'eau, qu'il occasionne des tourbillons et des courants aussi terribles que ceux de la fameuse rivière Maie (le Maelslrom). »

L'histoire des céphalopodes est du reste un thème sur lequel de tout temps les imaginations se sont plu à broder. Écoutons Élien :

« J'ai appris, raconte-t-il, qu'à Pouzzoles, en Italie, un poulpe arrivé à un degré d'embonpoint extraordinaire avait conçu du dédain pour la pâture et les habitudes maritimes. Il s'aventure donc sur la terre, fait sa proie de ce qu'il rencontre, et parvient à s'introduire à la nage dans un souterrain secret par où on jetait à la mer les ordures de la ville déjà citée ; de là il monte dans une maison voisine où se trouvait la cargaison de marchands ibériens entre autres des comestibles secs et salés dans de grands vases. L'animal prend les vases dans ses bras, les brise et en mange le contenu.

c( A la vue des débris et de la disparition de tant d'objets, les marchands, dès leur entrée dans le dépôt, furent stupéfaits. On se perdait en conjectures sur Tauteur des ravages ; car les portes n'offraient aucune marque d'effraction, la voûte et les murailles étaient intactes : les marchands décidèrent donc que le plus audacieux resterait caché et armé dans l'intérieur de la salle de dépôt.

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Le poulpe se rend la nuit, en rampant, à son festin accoutumé, tel qu'un athlète qui ctreint avec vigueur el précaution son adversaire, jusqu'à ce qu'il l'ait étouffé, de même, pour ainsi dire, le poulpe voleur brise sans peine les vases de terre. La lune se trouvait alors dans son plein, la maison en était toute éclairée, et tout se distinguait aisément à sa clarté.

« L'homme seul n'osa attaquer le poulpe ; il était effrayé de cette bête, qtii sans doute eût été plus forte que lui. Le matin venu, il raconta en détail aux marchands ce qui s'était passé, mais il les trouva incrédules.

« Enfin les marchands résolurent d'attaquer de concert leur ennemi. Impatients d'un spectacle nouveau et merveilleux, les combattants s'enferment dans la maison. Le soir venu, le voleur se précipite vers son repas accoutumé. Dès qu'il est entré, les uns de fermer l'issue de l'égout, tandis que les autres, couverts de leurs armes, se jettent sur l'ennemi et lui coupent les membres avec des couteaux et d'autres armes tranchantes bien aiguisés : tel le vigneron ou le bûcheron fait tomber les branches d'un chêne. Sefs bras puissants une fois coupés, ce ne fut encore qu'avec une peine excessive qu'ils parvinrent à le tuer. Ce qu'il y a de bizarre dans ce fait, c'est que ces marchands péchèrent ainsi un poisson sur terre. Mais, en outre, le

naturel artificieux et rusé de cet animal nous est mis au jour dans ce récit. »

Élien nous montre ailleurs le poulpe donnante son corps la couleur du rocher sur lequel il repose. Le fait du changement de couleur est réel ; c'est un des traits les plus curieux de l'histoire de ces animaux. Il a été observé à Nice avec soin par iM. Verani, sur des individus du genre Élédone. Quand elle dort, l'élédone est d'un gris livide en dessus, vineux en dessous avec des taches blanches. Éveillée, mais tranquille, elle est jaunâtre; ses yeux sont largement ouverts, sa respiration est régulière. Lorsqu'elle marche, elle est d'un gris perlé avec des taches lie de vin. Lorsqu'elle nage, elle est d'un jaune clair livide, avec de trèspetits points rougeàtres et des taches claires. Enfin, si on l'irrite, et rien n'est plus aisé, il suffit de la toucher même légèrement ; elle prend une belle couleur marron, se couvre de tubercules, contracte les yeux, lance par son entonnoir une colonne d'eau qui peut jaillir à un mètre de distance : en même temps, sa respiration s'accélère, elle devient saccadée, irrégulière.

Ces aimables animaux ont de nombreux ennemis. Les cétacés, surtout les dauphins, en font une énorme consommation ; de même les squales.

L'homme aussi s'en mêle, et la seiche en particulier, recherchée à cause de sa chair savoureuse, est sur nos côtes l'objet d'une pêche que M. le vicomte de Dax a décrite d'une manière charmante :

« Sur les côtes d'Italie et dans le midi de la France, on se sert d'une espèce de ligne de fond dont la longueur est de 8 ou 10 brasses. Un plomb est attaché à l'un des bouts, et à O",!© ou 0"^,12 plus haut, un morceau de liège, fixé par un nœud en dessus et en dessous et garni de forts hameçons qui doivent présenter de tous les côtés leurs pointes aiguës. De courtes bandes de drap rouge, solidement attachées, flottent tout autour du liège et ont pour but d'attirer l'attention du polype, toujours prêt à s'élancer sur tout objet qui passe à sa portée.

« Ceux qui n'ont pas de barque à leur disposition parcourent les bords de la mer, font le tour des rochers que Teau baigne de tous côtés, suivent les anfractuosités, s'arrêtent devant tous les trous et promènent leur ligne en tout sens, en ayant

soin de la soulever continuellement, de façon à ce que les bandes de drap imitent en se pliant et se dépliant les mouvements d'un être animé.

c< Si une seiche se trouve aux environs, elle accourt, agite ses bras nombreux, fond sur la proie qu'elle convoite, l'enserre, fait agir toutes ses ventouses, et quand elle croit la tenir en son pouvoir, elle cherche à l'entraîner dans quelque trou, où elle pourra la dévorer à son aise ; mais ses calculs seront trompés, sa voracité cause sa perte : les secousses qu'elle imprime à la ligne avertissent le pêcheur ; il donne un coup sec, et deux ou trois hameçons percent la seiche, qui, en se sentant piquer, redouble ses efforts de constriction, et ce n'est que lorsqu'elle est hors de son élément qu'elle abandonne l'appât trompeur, fait des tentatives pour se dégager, mais trop tard. Violemment jetée sur le sol ou frappée contre un rocher, elle reste étendue, ne présentant à l'œil qu'une masse molle et sans forme.

K Quand on est en bateau, on peut pêcher un peu loin des côtes, mais toujours dans les parages rocheux et dans les endroits où l'eau est peu profonde.

« Quoique cette méthode soit amusante, elle ne l'est cependant pas autant que celle que Ton emploie sur les côtes de l'Océan, entre autres à Biarritz.

« Dès que la mer se retire, que les récifs, les grottes, les rochers sont à découvert, chaque pêcheur s'arme, s'équipe, l'un pour prendre de belles crevettes dans les flaques d'eau cristalline, l'autre pour piquer avec, un fleuret aiguisé et barbelé, emmanché au bout d'un bâton, les grands tourlourous, les crabes, les étoiles de mer, ou les innombrables oursins qui grouillent dans les varechs et dans chaque creux des rochers.

« Cfuant à nous, si vous le voulez bien, nous allons à la recherche des seiches, et ce ne sera pas temps perdu, je l'espère.

« Il faut à chacun de nous un roseau de 3 mètres de long et un bâton de bois solide, de la grosseur du pouce et long de 1 mètre. Au petit bout du roseau, nous allons attacher solidement des morceaux de linge, de drap, blancs, bleus, rouges ou jaunes, peu importe, et en ayant soin d'en laisser flotter quelques bouts : voici pour l'amorce.

« Au bout du bâton, nous fixerons, avec du fil ciré ou, mieux encore, avec du fil de laiton recuit, un fort hameçon, dans le genre de ceux dont se servent les Terre-Neuviens pour la pèche à la morue ; à Bayonne, il y en a d'excellents. Comme vous êtes novice encore, ne vous formalisez pas si je doute un peu de votre adresse à piquer tout d'abord la seiche; aussi, si vous le voulez bien, nous en placerons deux à votre bâton, et mainte-

nant, les deux pointes un peu éôartées et comme les pattes d'une ancre, si vous n'attrapez avec l'un, l'autre accrochera peut-être : voilà pour l'arme.

« Il est bientôt temps de partir; les cormorans arrivent de la haute mer. Regardez ce rocher aigu et dentelé en face du Vieux-Port : ils s'y rendent tous, c'est leur quartier général. Dès que cette pointe que vous apercevez à gauche sera tout à fait hors de l'eau, nous pourrons descendre sur les rochers et commencer notre opération ; mais, avant, il faut que vous appreniez à vous servir de vos instruments, et que vous reconnaissiez d'un coup d'œil les endroits où vous devez pouvoir les utiliser.

« Souvenez-vous que jamais la seiche n'abandonne volontairement son élément ; que, mieux que vous, elle connaît les endroits que la mer ne doit pas quitter, même dans les plus basses marées : ce n'est donc pas dans les rochers complètement découverts, dans les trous qui sont à sec, que vous devez chercher, mais bien sous toutes les pierres, dans toutes les ouvertures au-dessous du niveau de la mer, n y eût-il que 5 ou 4 pouces d'eau.

« Cette règle invariable bien comprise, dès que vous croirez avoir trouvé un endroit réunissant toutes les conditions voulues, approchez-vous dou-

cément, en évitant, autanl que possible, de faire du bruit ; tenez le roseau de la main gauche, le bâton, armé des hameçons, de la main droite. Si vous êtes rangé dans la rare catégorie des gauchers, faites le contraire, si vous le trouvez plus commode, je ne vous en empêche pas. Poussez, sous le rocher ou dans le trou^ les chiffons attachés au roseau ; retirez-les sans saccades, d'un mouvement uniforme et lent ; puis, faites-les pénétrer plus avant, jusqu'à ce qu'ils rencontrent le fond, et retirez-les de nouveau. S'il n'y a rien, vous allez recommencer plus loin ; s'il y a une sèche, vous sentez une grande résistance, un poids assez loui*d ; quand vous retirez le roseau, vous éprouvez de brusques secousses. Si vos morceaux de chiffons ne sont pas solidement liés, vous risquez fort de les laisser entie les bras de la sèche; mais s'ils sont ficelés consciencieusement, comme ceux que nous venons d'arranger, vous voyez bientôt la vilaine bêle hors de sa demeure : tous ses bras nombreux, toutes ses ventouses compriment, enveloppent, sucent chiffons, ficelles et roseau. Sa longue poche traîne par derrière (c'est, j'en suis persuadé, le siège de sa puissance pneumatique, sa machine à faire le vide) ; que ce soit cela ou non, c'est là que vous devez planter votre hameçon, en passant dextrement le bâton par-dessous, le relevant vivement et le ramenant à vous par un coup sec. Vous

soulevez alors, d'un même mouvement, le roseau et le bâton hors de Teau. Si vous avez un panier, vous y mettez prestement votre mollusque; si vous n'en avez pas, vous le frappez violenvment contre une pierre, et le tour est fait. »

Plongeur malais surpris par un poulpe géant.

Huîtres.

L*HUITRE

Il y a des mollusques qui n'ont pas de tête ; on les nomme acéphales^ et dans le nombre est rhuître.

N'ayant point de tête, elle n'a ni organe de la vue, ni organe de l'ouïe, ni organe de l'odorat.

Elle n'a pas non plus d'organe de locomotion. C'est un animal d'une structure peu compliquée. Cependant. elle a une bouche grande et très dilatable, un estomac qui est une poche à parois trèsminces, un inteslin, un foie volumineux dans l'épaisseur duquel sont placés l'estomac et linteslin, des branchies, un cœur composé d'une oreillette et d'un ventricule qui entoure le rectum, cœur auquel aboutissent deux gros vaisseaux et d'où part un tronc aortique qui se divise en trois. branches, une pour la bouche, une pour le foie et les organes digestifs, la troisième pour le reste du corps. Le sang est incolore. L'animal adhère aux deux valves de sa coquille par un muscle assez puissant situé vers le centre du corps.

Les huîtres sont des mollusques marins ; elles vivent non loin des rivages à des profondeurs peu considérables fixées aux rochers et souvent les unes aux autres, par leur valve inférieure, et formant quelquefois des amas ou, comme on dit, des bancs d'une étendue considérab'e. Leur seul exercice est d'ouvrir et de fermer leurs valves, et leur seul plaisir de manger. Comme ces mollusques ne peuvent aller chercher leur nourriture, celle-ci vient d'elle-même les trouver ou leur est apportée par le mouvement des flots ; elle se compose de matières animales en suspension dans l'eau. Bien qu'on ne connaisse que des huîtres

I/llUITRE. 263

marines, un savant géologue, M. Beudant, a montré par des expériences faites en 1816, qu'on peut les amener graduellement à \ivre dans Teau des fleuves.

L'emploi alimentaire et la renommée des huîtres datent de très-loin. Les Grecs recherchaient celles de THellespont, et après avoir mangé le mollusque, ils se servaient de ses écailles pour exprimer leurs suffrages dans les assemblées populaires. De là vient le nom d'ostracisme. Le seul rôle politique qu'à notre connaissance les coquilles d'huîtres aient joué dans les temps modernes, est celui qu'on leur fit un jour remplir dans un village de Zélande où, à l'occasion du passage du roi des Pays-Bas, on s'en servit pour construire un arc de triomphe.

Les huîtres étaient en grand honneur parmi les Romains, qui, à une certaine époque, les classaient ainsi par rang d'excellence : d'abord celles du lac Lucrin, ensuite celles de Brindes, de Tarente et de Circei. Plus tard ils en firent venir de l'Hellespont et de la Garonne, et quand ils eurent conquis la Grande Bretagne, celles qui vivent sur les côtes de cette île obtinrent leur préférence. Athénée rapporte que le célèbre gourmet Apicius avait trouvé l'art de les conserver très-longtemps, art sans lequel il eût été impossible, surtout à cette époque, de leur faire franchir d* aussi grandes dislances. Ce secret est perdu, mais le hasard nous a

appris, il y a peu d'années, que la difficulté de conserver ces mollusques hors de Teau n'est pas, en certaines circonstances, du moins, aussi grande qu'on le croit généralement. M. llamon rapporte, en effet, qu'allant pendant un été très-chaud de Cancale à Roclieforl, il laissa à Nantes une manne d'huîtres qu'il avait entamée. Dix-sept jours après, repassant par cette dernière ville, il retrouva ses huîtres vives, fraîches et saines, quoiqu'elles eusî^ent passé ce temps hors de l'eau dans un panier; voulant compléter l'expérience, il en rapporta une partie 5 Cancale, et les plaça dans un parc, où elles prospérèrent.

Les Romains les mangeaient tantôt crues et frappées de glace, tantôt cuites, et comme sous cette dernière forme dles sont beaucoup moins digestives, ce qui vient de la coagulation de leur albumine, ils leur associaient alors cet étrange et fa* meux condiment, le garum, dont Pline nous a conservé la recette. Le liquide s'écoulant d'intestins et de débris de poissons saturés de sel et en train de se putréfier en formait- la base; on y ajoutait des aromates et du vin ou du vinaigre ou de l'huile, suivant l'espèce de garum qu'on voulait obtenir, e* il y en avait un grand nombre. Toutes se présentaient sous forme d'une liqueur noire d'un aspect repoussant et d'une odeur infecte. Cette sanie (santés piitrescentium) étant un stimulant très-éner-

L'HUITRE. 265

gique, se payait aussi cher que les parfums les plus rares.

L'huître forme un aliment sain, léger, et de facile digestion : « Elle peut, dit M. Adolphe Pasquier, être considérée comme l'aliment digestible par excellence ; c'est la base de toutes les substances capal}les de nouriir et de guérir sans effort l'estomac. » Aussi voit-on des personnes qui en mangent des quantités considérables et qui non-seulement n'en souffrent pas , mais encore dînent après comme si de rien n'était. Aucun moderne n'approche cependant de Vitellius, qui, au dire des historiens, en mangeait cent douzaines à chacun de ses quatre repas. On cite comme phénoménal un certain docteur Gastaldi, qui en mangeait de trente à quarante douzaines. De ce docteur à l'empereur romain la distance est grande.

« Il n'est point, dit le docteur Reveillé-Parise, de substance alimentaire, sans même en excepter le pain, qui ne produise des indigestions dans une circonstance donnée; les huîtres, jamais! C'est un hommage qui leur est dû. On peut en manger aujourd'hui, demain, toujours, en manger à profusion, l'indigestion n'est point à redouter. » Cependant, comme tous les panégyristes, le spirituel docteur dépasse peut-être ici la stricte limite du vrai ; il n'est pas certain que la profusion soit absolument sans inconvénient, et l'Estoile attribue

un flux de sang que Henri IV éprouva à Rouen, en 1605, à l'abus que ce prince fit des huîtres pendant son séjour dans cette ville.

On a presque toujours les défauts de ses qualités, et les huîtres ne font pas excoption à cette règle. Si elles sont de très-facite digeslion, en échange elles sont peu nutritives. Les chimistes dans ces derniers temps ontévalué à 315 grammes la quantité de substance azotée sèche nécessaire à Talimentation quoUdienne d'un homme. Or M. Payen a trouvé que celui qui voudrait demander ces 315 grammes à une nourriture entièrement composée d'huîtres, devrait en manger seize douzaines I Ceci montre qu'il n'en est pas de l'huître comme du poisson et que les procédés relatifs à l'élève et à la multiplication du précieux mollusque n'intéressent qu'à un assez faible degré l'alimentation nationale.

La pêche de l'huître se fait en certains pays d'une manière encore bien primitive. AMayorque, par exemple, elle est faite par des plongeurs qui descendent dans l'eau, armés d'un marteau. Un procédé aussi élémentaire n'est possible que dans les localités où le mollusque est peu abondant, la consommation restreinte et la main-d'œuvre à très-bas prix. On a recours chez nous à des moyens bien autrement expéditifs. La pêche s'exécuîe à la drague ^ sorte de râteau ou de pelle en

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