V. — LA PÊCHE
La pèche^du phoque date de la plus haute antiquité. Les Sagas attestent que les anciens Scandinaves s y livraient. Pour le dire en passant, il parait que plusieurs de ces Sagas sont écrites sur des peaux de phoques ayant reçu le mode de préparation qui constitue le parchemin. Celte pêche devait être fort active à l'époque où la Germanie fut conquise par les Romains, puisqu'au rapport de Tacite, les guerriers de ce pays s'habillaient de peaux de phoques. Sous l'empire, les tentes des armées romaines en furent faites, ce qui donne à penser que les phoques étaient alors bien plus nombreux qu'aujourd'hui dans la Méditerranée, à moins cependant qu'on ne les tirât du Nord par voie d'échange. L'habitude de couvrir ainsi les tentes, venait de cette idée superstitieuse que la dépouille du phoque n'est jamais frappée de la
foudre. Auguste portait constamment sur lui un fragment de peau de phoque] Septime Sévère s'était abrité sous cet étrange paratonnerre avant que l'emploi en devint général parmi les légions. Les Scandinaves faisaient encore avec la même peau des câbles très- estimés, soit pour tenir leurs vaisseaux à Pancre, soit pour les attacher les uns aux autres pendant les batailles navales. Les Fennes ou Lapons payaient leurs tributs en câbles de peau de phoque. Il est probable aussi qu'ils s'en servaient, comme font aujourd'hui même les Groêplandais, pour recouvrir la carcasse de leurs navires.
Cette pêche avait une importance considérable au quatorzième siècle, ainsi que le prouvent les chartes du temps. Non-seulement on recherchait le phoque pour son cuir et pour son huile, comme nous le faisons encore aujourd'hui, mais pour sa chair qui figurait en Angleterre et en Scandinavie sur les tables les plus somptueuses. Les Romains, au temps de Galien, en ont également mangé.
Le phoque nous est utile ; il est nécessaire aux Groênlandais. oc Us n'ont d'autres champs que la mer, d'autre récolte à faire que leur pêche, dit un auteur hollandais ; leurs troupeaux de phoques sont donc plus nécessaires à leur subsistance que ne le sont les troupeaux de moutons aux Européens en général, et les cocotiers aux Indiens.
« Outre la nout riture et les vêtements, ces animaux leurs fournissent la toiture de leurs cabanes, car elles sont toules couvertes de peaux de ces amphibies; les canots dans lesquels ils naviguent en sont couverts aussi. L'huile du phoque est employée dans les lampes : celte huile entretient le feu avec lequel ils apprêtent leurs aliments, et c'est dans cette même huile qu'ils conservent le poisson desséché. Ils sont particulièrement iriands au foie, du cœur et des poumons ; avec le sang ils font du boudin qu'ils délayent dans leur soupe.
« Ce n'est pas tout ; le Groénlandais ne perd rien du phoque. Avec les petites fibres il fait un fil à coudre aussi bon que le fil et la soie. Les larges peaux des intestins préparées avec soin tiennent lieu de vitres. Ils poussent Tindustrie jusqu'à en faire des rideaux de porte, et pour tout dire, ces membranes leur tiennent lieu de toile pour faire leurs chemises. La plupart des vessies des phoques servent de bouteilles pour conserver ITiuile. Avant que nos pêcheurs leur portassent du fer, les os du phoque leur en tenaient lieu : ce peuple peut se passer de tout, pourvu qu'il ait des phoques : il manquerait même de tout, s'il venait à perdre tes animaux. »
Ceux qui poursuivent les phoques dans la Baltique et sur les rivages de cette mer s'en empa-
rent de diverses manières : ils les harponnent, les enlacent dans des filets, les tirent au fusil ou les assomment avec des massues. Il y a des chasseurs qui augmentent le butin par une ruse singulière. Placés sur les rochers, et couverts de peaux de phoques ou de sarraux de la même couleur, ils imitent le cri de ces animaux, qui arrivent aussitôt et reçoivent tous le coup mortel. Qui prend les veaux marins de cette manière est regardé comme sorcier par les habitants de la côte, préjugé favorable à ceux qui en sont Tobjet, en ce qu'il fait respecter leurs habitations pendant leurs fréquentes absences. Étant en même temps, les uns pêcheurs, les autres pilotes côtiers, ces hommes infatigables sont dans un mouvement continuel, et vivent sur Teau autant que sur terre.
La chasse la plus remarquable est celle des paysans de l'Ile de Gottland et des îles qui bordent les golfes de Finlande et de Botnie. Aux mois de mars et d'avril, lorsque les glaces commencent à fondre, ces paysans se rassemblent en caravanes et partent sur des bateaux à voiles, dont la quille est ferrée et que suivent des nacelles légères. Us sontpourvus de vivres, de poudre, de fusils, de massues, de harpons. Quand les passages sont trop étroits, ils tirent les bateaux sur les glaces et les font avancer à force de bras. En attendant, les na-
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celles se frayent des passages, et des chiens dressés se répandent de tous côtés pour éventer la proie. Lorsqu'on rencontre les phoques sur les glaces, on les assomme à coups de massue, avant qu'ils puissent regagner leurs asiles ou se jeter à l'eau ; mais s'ils parviennent à se cacher ou à plonger, la chasse devient plus difficile. Quelques hommes se jetant dans les nacelles, cherchent à les harponner ; d'autres, restés sur les glaces, se couchent sur les fentes par où les phoques se sont retirés, y déchargent leurs fusils et retirent avec des cordes l'animal qui a succombé. Si le coup a manqué, le chasseur court risque d'être blessé par le phoque qui, d*ordinaire doux et paisible, de-: vient furieux et s'élance sur l'ennemi du fond de sa caverne glacée. Outre ce danger, les paysans en courent plusieurs. Les passages où ils se sont aventurés avec les bateaux et les nacelles se recouvrent quelquefois subitement d'une glace légère et de neige, et deviennent impraticables. S'il s'élève des tempêtes, les plaines glacées se fendent, se brisent et se changent en glaçons flottants; le chasseur emporté par un de ces glaçons périt souvent de froid et de faim. Linnée rapporte qu'en l'année 1623, quatorze paysans gottlandais furent portés ainsi, depuis les côtes de leur île jusque dans le port de Stockholm ; ballottés au gré des vents et des flots, ils étaient restés sur
les glaçons pendant quinze jours, et n'avaient eu d'autre nourriture que la chair crue des phoques.
« Il y a sept ans, raconte Acerbi, que deux Finlandais se mirent dans un canot pour une pareille chasse ; ayant aperçu quelques veaux marins sur une petite ile de glace, ils quittèrent leur barque pour monter sur cetle ile, et, se traînant sur leurs mains et sur leurs genoux, ils s'approchèrent des phoques sans en être découverts. Ils avaient auparavant amarré leur canot à cette petite ile ; mais pendant qu'ils étaient occupés de leur chasse, le canot se détacha de son amarre, et, bientôt rencontré par d'autres glaçons, fut soudain écrasé entre eux, et, en peu de minutes, ces débris- disparurent entièrement. Quand ces malheureux s'aperçurent du danger qu'ils couraient, il n'était plus temps d'y remédier. Ils se trouvèrent abandonnés à eux-mêmes, sans nulle ressource et sans le moindre rayon d'espérance. Us restèrent ainsi deux semaines en butte à toutes les craintes, sur un plancher fragile dont ils voyaient de jour en jour diminuer le volume ; et livrés à toutes les horreurs de la faim, ils allèrent jusqu'à dévorer la chair de leurs bras. Chaque minute entr'ouvrait sous leurs yeux le gouffre de la mort. Enfin, déterminés à mettre un terme à cette lente et douloureuse agonie, en se précipitant dans le sein de
la mer, ils saluèrent le jour qui venait de naître comme le dernier qui devait éclairer leur épouvantable infortune, et, s'embrassant tendrement, pour descendre ensemble dans le vaste tombeau qui devait les ensevelir, ils allaient se précipiter, quand' ils aperçurent une voile. Quel moment ! on l'eût éprouvé, qu'on ne réussirait pas encore à le peindre. Un d'eux se dépouille de son habit, et l'attachant au bout de son fusil, l'agite dans l'air. Heureusement ils furent aperçus ; c'était une barque de pécheurs de phoques ; ces pêcheurs accoururent à leur secours et sauvèrent les deux infortunés. »
Il s'en faut de beaucoup, ainsi que le fait observer M. Catteau-Catteville, que toutes ces peines et ces périls soit compensés par le profit. Le partage du butin ayant eu lieu, il se trouve un gain de 30 à 40 francs par tête, qui doit en même temps payer les frais de la chasse. Il est difficile de comprendre comment une branche d'industrie à la fois si dangereuse et si peu lucrative peut avoir des attraits. « Mais, dit notre auteur, une éducation rude, un tempérament endurci par les frimas et l'habitude des dangerscontractée dès la plus tendre enfance, peuvent donner une audace qui se joue des entreprises les plus hasardeuses çt devient un caractère dominant, une passion aussi active que le besoin et l'intérêt. »
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Arrivons à la grande pêche. Ce sont surtout les Américains et les Anglais qui s'y appliquent. Il n'est pas rare, à l'issue de l'hiver, de trouver aux environs du Labrador, trois à quatre cents navires appartenant à ces deux nations et montés chacun d'une vingtaine d'hommes, et dont la pêche du phoque est l'unique occupation.
Dès qu'on aperçoit du haut des mâts une bande de phoques sur quelque banc de glace, les canots mettent en mer et gouvernent vers le banc : les marins poussent tous ensemble d^ grands cris pour jeter l'épouvante dans le troupeau et empêcher les animaux de se précipiter dans l'eau . Les canots'une fois à portée, des hommes s'élancent sur la glace et attaquent les phoques à coups de gaffe. Lorsqu'il n'y a plus rien à faire sur un banc de glace, on va attaquer un autre troupeau sur un second banc, et ainsi de suite, aussi longtemps qu'on découvre des phoques dans le même parage. La chasse finie, les canots, dont chacun peut contenir trente-six de ces animaux , regagnent le vaisseau. Les phoques sont écorchés sur le tillac ; on prend la précaution de saler les peaux pour les conserver; la graisse est mise dans des tonneaux, et on jette ensuite les carcasses dans la mer.
Quelquefois aussi on les tue à coups de fusil, et dans quelques cas on tend des filets et des
pièges dans lesquels on tâche de les faire tomber. Les peaux de phoque servent à couvrir les malles de voyage et les havresacs. Avec l'huile, on prépare les cuirs et on fait des savons de qualité inférieure.
Pêcheurs finlandais naufragés.
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Le morse.
Le morse appartient à la même famille que le phoque, et lui ressemble beaucoup, tant pour l'organisation que pour les mœurs. Il s'en distingue toutefois à première vue par le développement énorme des canines de sa mâchoire supérieure, qui atteignent jusqu'à 60 et 70 centimètres de long. Les canines manquent, au contraire, ainsi que les incisives à la mâchoire inférieure. Il se sert de ces grandes dents pour grimper sur les
rochers et sur la glace, pour détacher, comme avec un râteau, les mollusques fixés aux bas-fonds, les moules surlout, dont on le dit très-friand, et enfin pour combattre les ours. Ces canines lui ont valu les noms à*éléphant de mer et d'animal à
Ours étouffant un morse.
la grosse dent; on le nomme encore vulgairement cheval marin et vache marine. Il y en a qui atteignent jusqu'à 6 el 7 mètres de long et surpassent en grosseur les plus forts taureaux; on en a pris qui pesaient jusqu'à 2,000 kilogrammes.
Il se nourrit d'algues, de coquillages e{ de crustacés, que ses molaires, creusées d^enfoncements et de saillies qui se correspondent d'une mâchoire à l'autre, réduisent aisément en bouillie.
Ils vivent par troupes, jadis si nombreuses et si peu méfiantes, qu'au rapport de Gmelin, les Anglais, en tuèrent, à l'île de Merry, en 1 705, 7 à 800 en six heures ; et en 1708, 900 en sept heures. On les chasse principalement aujourd'hui sur les îles nombreuses qui environnent le Spitzberg, où leurs bandes arrivent vers la fin de l'été. Les habitants du Finmark et de la Russie envoient dans ce but des bateaux qui hivernent. Les glaces bientôt reformées rendent leur retour fort difficile, et on a plus d'un exemple d'équipages que le froid a détruits jusqu'au dernier homme.
Dans les premiers temps de la pêche, les morses, ne connaissant pas l'homme , nageaient sans crainte autour des navires et on en prenait autant qu'on voulait sans beaucoup de peine. Ils ne craignaient pas alors de s'aventurer assez loin du rivage, et môme restaient à sec lorsque la mer se retirait. L'équipage des chaloupes, arrivé sur le sable, se rangeait de façon à couper la retraite à ces animaux. Le morse voyait tranquillement les dispositions prises pour l'assaillir, ne soupçonnant nullement le danger dont il était menacé ; il ne songeait à fuir qu'après avoii été attaqué, et
lorsqu'il voyait la terre couverte des animaux de son espèce sur lesquels les premiers coups avaient porté. Les pêcheurs formaient alors une espèce de retranchement avec les morses tués, et assommaient facilement ceux qui cherchaient à le franchir pour regagner la mer. On en tuait de cette façon jusqu'à 600 dans une seule attaque.
On cite dans l'histoire des pêches un certain capitaine Kykyrez, le même qui donna son nom à plusieurs lies voisines du Spitzberg: il prit en 1640 une telle quantité de morses par la méthode élémentaire qu'on vient de décrire, que sa fortune fut faite du coup.
Il n'est plus si facile aujourd'hui de prendre le morse. Il fuit la rencontre des pêcheurs, se retire dans les lieux où il se croit en sûreté, forme rarement de grandes bandes à terre ou sur les glaces, ne se couche jamais que très-près de la mer, de façon à pouvoir se précipiter dans l'eau à l'approche de l'homme, se tient continuellement sur ses gardes, et ne se livre au sommeil qu'après avoir placé une sentinelle qui ne manque pas d'avertir la bande de l'arrivée de l'ennemi.
Lorsqu'on attaque le morse sur les rochers ou sur la glace, il cherche à éviter le combat et tout le troupeau s'élance à la mer si c'est possi-
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ble. On voit alors les derniers frapper de leurs longues dents le dos de ceux qui les précédent pour les faire aller plus vite. Mais si la fuite lui est fermée, il se défend à outrance. Blessé, il devient furieux, s'élance sur l'ennemi, frappe avec ses dents, brise parfois les armes ou les fait tomber des mains de l'agresseur. Loin de craindre le danger, il court au secours des siens, suit le canot qui remorqué l'animal capturé, met tout en œuvre pour le délivrer et le venger; il se jette sur les chaloupes, les accroche de ses longues dents, les perce d'outre en outre et les fait chavirer.
C'est au harpon qu'on les attaque le plus ordinairement. On emploie un harpon dont la trempe est très-forte. La pointe casse souvent et n'entre pas dans la chair, car le cuir de l'animal est trèsdur. Quand on l'a atteint au bon endroit, le morse est pris et ne peut plus échapper. On le toue à la proue de la chaloupe avec la ligne fixée à Panneau du harpon, et on l'achève à coups de lames tranchantes des deux côtés et fortement trempées. Dès qu'il est mort, on le mène à la côte ou sur la glace la plus proche' on Técorche pour avoir son lard, et on lui coupe la tête, qu'on emporte pour la faire cuire dans un chaudron ; les dents se détachent des alvéoles par la cuisson.
Ses défenses, faciles à distinguer de l'ivoire en
ce que leur tissu est formé de grains ronds tandis que ceux de Tivoire ont la forme de losanges, et dont Téclat est plus pur et plus durable que celui des défenses d'éléphants; son huile, dont un seul individu donne jusqu'à une demi-tonne; sa peau, dont on fait de bonnes soupentes de voitures : tels sont les titres du morse à lestime que l'homme lui témoigne en allant le chercher au prix de toutes sortes de' périls dans les parages du Spitzberg. On n'entreprend guère cette pêche cependant que comme pis-aller, quand celle de la baleine n'a pas réussi. Il paraît bien au reste que Tespèce est en décroissance, car on ne [rencontre aujourd'hui qu'un petit nombre de vieux morses, et sur cent individus, à peine en^trouvet-on un dont les dents soient à point, industriellement parlant.
Les naturalistes de l'antiquité n'ont point connu le morse, mais on Ta de bonne heure péché dans le Nord.
On le péchait comme aujourd'hui pour ses défenses, sa graisse et son cuir ; on employait ce dernier à un usage tombé en désuétude ; on en faisait des cordages et des câbles aussi estimés que ceux dont le phoque fournissait la matière première. Soixante hommes ne pouvaient les rompre; on en faisait présent aux rois; les Sagas les vantent. C'était encore au moyen âge l'objet d'un
grand commerce, et Albert le Grand nous apprend qu'on les importait sur les marchés de Cologne.
Massacre de morses.
Baleine harponnée.