‹ Les grandes pêchesChapitre 5 sur 25 · LES CÉTACÉS SOUFFLEURS · texte numérisé non relu

LES CÉTACÉS SOUFFLEURS

Baleine et cachalot sont les plus grands de tous les animaux vivants. Leur forme est celle du poisson, mais leur circulation est double, leur sang est chaud, ils respirent Tair en nature, ils sont vivipares et allaitent leurs petits : ce sont des mammifères, des cétacés souffleurs ; tribu des cétacés à grosse tète.

Quoiqu'ils aient la forme des poissons, ils s'en distinguent à première vue, en ce que, chez ces derniers, la queue est verticale, tandis queahez nos souffleurs, comme d'ailleurs chez tous les^cétacés, elle est horizontale.

Cette queue longue et épaisse est une nageoire. Les membres antérieurs en forment deux autres. Us sont cependant composés des mêmes os que les bras de l'homme, mais les os du bras et de Tavantr bras sont très-courts , tandis qu'au contraire la main esttrès-développée. Les doigts, au lieu d'être séparés comme chez nous, sont réunis ensemite par la peau.

Les membres postérieurs manquent. Hem ou trois osselets rudimentaires suspendus dans les chairs sont tout ce qui reste du bassin.

Comme chez les poissons , c'est principaleinCTt la queue qui donne l'impulsion au corps; 'les membres ne servent guère qu'à équilibrer les mouvements. L'air que renferment leurs vaeles poumons , l'énorme quantité de graisse dont teur corps est chargé ou plutôt allégé, en dimimiairt leur densité, ne favorisent pas moins leur locomotion que la forme générale du corps, si exactemen*t appropriée au milieu qu'ils habitent.

La tête est si énorme qu elle fait à elle seule, chez le cachalot, plus de la moitié de la longueur totale du corps. Le crâne a cependant les propor-

lions ordinaires, mais les os de la face ont un développement gigantesque. Les narines s'ouvrent à la partie supérieure du corps, de sorte que ranimai peut respirer sans élever la tête hors de Teau.

Les sens sont peu développés, mais moins obtus qu'on le dit.

Les yeux petits, latéraux, se rapprochent de ceux des poissons.

Le conduit auditif s'ouvre au dehars par un pertuis très-étroit. L'organe interne est assez complet. « Ils entendent fort bien, mais à la condition que le bruit aura été produit dans l'eau. Ainsi le bruit d'un coup de fusil les trouve insensibles; celui d'un aviron leur donne promptement l'éveil. C'est ici comme pour la vue. L'oreille et l'œil sont en rapport avec le milieu dans lequel les deux fonctions doivent s'exécuter*. »

On a dit que le sens de l'olfaction était nul ; l'expérience des baleiniers proteste contre cette opinion : « Lorsqu'un navire fond du gras de baleine, il se répand au loin une odeur pénétrante très-désagréable. Si dans ce moment-là des baleines arrivent sous le vent du navire, même à une grande distance , elles s'éloignent en changeant immédiatement de direction. A quoi attri-

* Journal d'un baleinier ^ par M. le docteur Thiercelin.

buer leur fuite, si ce n'est à l'odeur à laquelle elles sont sensibles? »

L'observation suivante, due à l'amiral Plévillele-Peley, vient à l'appui de cette manière de voir. « La baleine poursuivant à la côte de Terre-Neuve la morue, le capelan, le maquereau, inquiète souvent les bateaux pêcheurs ; elle les oblige quelquefois h quitter le fond dans le fort de la pèche et leur fait perdre la journée.

c( J'élais un jour avec mes pêcheurs : des baleines parurent sur l'horizon ; je me préparai à leur céder la place ; mais la quantité de morue qui élait dans le bateau y avait répandu beaucoup d'eau qui s'était pourrie; pour porter la voile nécessaire, j'ordonnai qu'on jetât à la mer cette eau qui empoisonnait; peu après je vis. les baleines s'éloigner, et mes buteaux continuèrent de pêcher.

« Je réfléchis sur ce qui venait de se passer, et j'admis pour un moment la possibilité que cette eau infecte avait fait fuir les baleines.

« Quelques jours après, j'ordonnai à tous mes bateaux de conserver cette même eau et de la jeter à la mer tous ensemble, si les baleines approchaient, sauf à couper leurs câbles et à fuir si ces monstres continuaient d'avancer.

« Ce second essai réussit à merveille; il fut répété deux ou trois fois, et toujours avec succès ;

et depuis je me suis intimement persuadé que la mauvaise odeur de cette eau pourrie est sentie de loin par la baleine, et qu'elle lui déplaît. »

Comme les baleines avalent leur nourriture sans la mâcher, il est à présumer que le goût est chez elles peu développé. La langue, d'^un volume proportionné aux dimensions de la bouche, a, dans quelques espèces, jusqu'à 8 et 9 mètres de longueur, et fournit plusieurs barils d'huile. Elle occupe tout Tintcrvalle situé entre les deux branches du maxillaire inférieur. « Cet organe est composé en entier de graisse mouchetée de petites masses musculaires innombrables , très-contracliles et pouvant se gorger de beaucoup de sang. C^est presque du tissu éreclile. De sorte que, au gré de Tanimal, il se gonfle et occupe toute la capacité de la bouche, ou s'aplatit de manière à laisser cette cavité entièrement libres »

La peau est le siège d'une sensibilité assez développée : « Si une embarcation etfleure la peau d'un cachalot ou d'une baleine, Tanimal frémit, se recule, sonde ou change immédiatement de direction. »

Gomme on l'a dit , les narines s'ouvrent à la partie supérieure de la tête, de sorte que l'anima) peut respirer sans élever sa tête hors de Teau.

* Journal d'un baleinier; c'est à lui également (pie sont empruntées les citations suÎTantes.

BALEINE ET CÂGUALOT. 41

Par elles s'échappent , pendant Tacle de l'expiration, ces jets d'eau ou de vapeur qui ont valu à ce.^ animaux le nom de souffleurs. Le jet s'élève à une hauteur de plusieurs mètres et se voit de fort loin; il s'accompagne, en certaines circonstances, d'un bruit d'une violence extrême et qui s'entend de plusieurs kilomètres. « Je ne saurais trop à quoi on pourrait le comparer, si ce n'est au bruit d'une forte colonne d'air poussée par un très-gros soufflet de forge, dans un large tube de cuivre ou, mieux encore, d'airain. C'est une noie très-grave et très-forte, soutenue pendant 8 ou 1 secondes . «On admet communément que l'animal forme ce jet en expulsant avec force l'eau quipénètredans sa gueule en mêfme temps que les animaux dont il se nourrit et la vapeur aqueuse exhalée par les poumons. Mais la première partie de cette explication est contestée par M. Thiercelin. Selon lui, quand l'animal a saisi sa proie, il gonfle sa langue de façon à lui faire occuper toute la capacité de la bouche, et l'eau qui remplissait celle-ci s'échappe par les côtés. Jamais cette eau ne sort par les évents, et le souffle se compose d*air chaud et de vapeaur aqueuse sortant de la poitrine, à laquelle se mêle, sous forme de poussière, une petite quantité d'eau (un à deux litres), qui, malgré les sphincters des évents, pénètre dans la première partie du canal aérien. Les cétacés vivent alternativement dans l'eau

et sur l'eau. « Après avoir passé, à une profondeur qu'on estime à 2 ou 300 brasses, 20, 30, et même 40 minutes, elle apparaît, précédée par un large remou qui se dessine à la surface de Teau à mesure qu'elle s'en approche. On ne voit d'abord qu'un petit point noir émerger ; c'est le bout de son nez. Bientôt apparaît le cône graisseux où s'ouvrent les évents, puis une surface plus ou moins longue (1 ou 2 mètres à la fois) de son dos, jusqu'à ce que la queue sorte elle-même de l'eau.

c< Au moment où les évents effleurent la surface de l'eau, une double colonne de vapeur blanche, plus ou moins épaisse, s'élève en forme de V, dont une branche est ordinairement moins haute que l'autre. Cette double colonne, nommée souffle, monte à plusieurs mètres dans l'air. Elle reste d'autant plus longtemps visible que l'air est plus froid, que la mer est plus clapoteuse, que le .soleil est moins haut sur l'horizon et que le temps est plus couvert. Au moment où le petit nuage formé par le souffle disparaît, les évents sont déjà immergés, et pendant 30 ou 40 secondes l'animai fait route, assez près de la surface de l'eau, pour que ses formes prennent une belle teinte bleuâtre aux yeux de l'observateur, et pour qu'on puisse le suivre au remous que produit sa marche. Après un espace d'une demi à une mi-

nute au plus, le point noir reparaît de nouveau, puis les évenls, puis le souffle avec la forme qu'il avait la première fois. Ce jeu alternatif de respiration et de progression 5 fleur d'eau dure de 8 à 10 minutes, en moyenne. Pendant ce temps, il y a eu sept à huit jets de la vapeur dont j'ai parlé ; le premier est ordinairement plus épais que les suivants, qui deviennent de moins en moins longs, moins chargés d'humidité, moins visibles, jusqu'à ce qu'on arrive au dernier, qui est aussi prolongé et aussi épais que le premier. On reconnaît à ce souille que la baleine va sonder. En effet, afin de rendre son mouvement de descente plus rapide , elle sort de l'eau un peu plus qu'à ses souffles précédents, et arrive à n'avoir plus que la queue dans l'air ; elle la balance plusieurs fois d'avant en arrière et s'enfonce dans la mer, quelquefois avec une certaine vitesse, mais habituellement avec lenteur. Les pêcheurs observent avec grand soin l'inclinaison que pr.end cet immense gouvernail au moment de la sonde, parce qu'ils en déduisent la direction probable que suivra l'animal dans sa course sous -marine. Après 20, 50, 40 minutes, quelquefois plus, pour certaines variétés, la baleine revient à fleur d'eau, et elle commence à produire ses sept à huit souffles avec la même régularité et la même périodicité que précédemment. »

4i LES GRANDES PÊCHES.

Comment les cétacés peuvent-ils rester aussi longtemps sous Teau? On a supposé que le trou de Botal était ouvert chez eux, ce qui n'est pas plus vrai pour le cachalot et pour la baleine que pour le phoque.

Dévastes plexus artériels découverts par Hunter chez le cachalot et par M. Breschet chez le marsouin, plexus dans lesquels le sang oxygéné senible tenu en réserve ; d'énormes sinus cérébraux signalés par de Blainville et qui doivent fonctionner comme ces plexus ; l'extrême vascularité des poches nasales qui, chez le marsouin du moins, se comporteraient, selon M. Pouchet, comme de véritables branchies; l'extraordinaire abondance du sang; enfin, la quantité de microscopiques globules d'air qu'il contient, expliquent sans doute, au moins en partie, le phénomène dont il s'agit.

Leur larynx n'a point de cordes vocales, par conséquent ils sont muets, mais ils ont entre eux d'autres modes de communications : « Ils ont des appels efficaces dans les mouvements saccadés de leur corps et leurs coups de queue sur la surface de la mer. » Leur bruit de souffle n'est pas une voix ; quant à son intensité, on peut en juger par le fait suivant :

Le 14 mars 1784, à 6 heures du matin, à Audierne, des mugissements extraordinaires parurent sortir de la mer, qui était fort grosse. On les enten-

dit à plus de 4 kilomètres de la côte. Deux hommes qui suivaient le rivage furent épouvantés ; bientôt ils aperçurent un peu au large des animaux énormes, faisant d'inutiles efforts pour résister aux vagues qui les portaient à la côte. C'étaient de jeunes cachalots de 12 à 18 mètres de long. Ils étaient en grand nombre. Les uns après les autres vinrent échouer sur le sable.

Quoique la baleine et le cachalot soient carnassiers, la complication de leur estomac ne se. peut comparer qu'à celle du même organe chez les ruminants. Le fait s'explique par l'imperfection de leur système dentaire, qui ne leur permet point de mâcher les aliments ; aussi trouve-t-on toujours intacts dans leur estomac les animaux dont ils ont fait leur dernier repas.

La gestation est beaucoup plus longue que celle des mammifères terrestres ; aussi le fœtus à terme a-t-il des dimensions considérables , même relativement. Une baleine de 20 mètres met au monde un baleineau qui n'en a pas moins de 6 à 7. Ce gigantesque nouveau-né est élevé à la mamelle.

Ils vivent le plus souvent en société. Les deux sexes ont l'un pour l'autre un vif attachement, et l'amour des petits est un des traits caractéristiques de ces espèces.

Tels sont les traits communs aux baleines et aux

cachalots. Voyons maintenant chacun d'eux en particulier.

Page 1