LA PÊCHE
« La vigie a crié : « She blows ! she blows ! » et un tressaillement frénétique a répondu à ce signal. Le navire s'arrête comme amarré au milieu de l'Océan. Les pirogues s'éloignent en effleurant à peine la mer ; un espace d'un ou deux milles les sépare du but...
a Mais la baleine a sondé «dans l'abîme ; tout a disparu, souffle, queue, ailerons. Les rames sont levées ; le matelot, appuyé sur le manche de son aviron, se repose, tout prêt à reprendre sa course. Debout à l'arrière et à l'avant, l'officier et le harponneur, le cou tendu, l'œil fixe, explorent la surface de l'eau et épient le retour du gigantesque gibier. C'est ici que l'officier se révèle : sa mala- , dresse pourrait perdre les cinq hommes qu'il commande; son courage va les rendre heureux et fiers. Bientôt un remous huileux s'arrondit et fait tomber le clapotis soulevé par la brise ; le cétacé va revenir; quelquefois un frémissement sousmarin, un ronflement analogue au bruit sourd d'un tonnerre éloigné avertit aussi le pêcheur. L'officier a jeté un coup d'œil expressif à son harponneur ; un seul mot, le mot : « Attentior ! »
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prononcé à demi-voix, la bouche presque fermée, tient l'équipage en éveil, et quelques secondes plus tard, les avirons reprenent leur rapide mouvement, a La baleine a présenté d'abord l'extrémité de son nez noir ; puis elle effleure l'eau de ses évents, et une double colonne de vapeur s'élève et se dissout dans l'atmosphère ; elle s'avance ainsi avec un certain air de lenteur et de majesté, en partie couverte de quelques centimètres d'eau, en partie sortie de la mer et exposée aux regards. De minute en minute, elle soulève un peu la tête; un nouveau souffle s'échappe ; après le septième ou huitième, elle montre successivement tous les points de son dos, étale sa queue, la balance et plonge pour 25 ou 50 nouvelles minutes. Le pêcheur doit tenir compte de la manière dont l'animal a incliné sa queue, pour deviner la direction qu'il a prise, de la présence de la boëte à la surface ou au fond de la mer, afin de savoir si les sondes seront plus ou moins longues, de l'isolement ou de l'existence d'un gamme, afin de modifier, ses attaques, ses feintes, ses repos, selon les besoins du moment. Par le calcul du nombre de souffles exhalés et de la distance qui le sépare encore du cétacé, il sait s'il peut le joindre avant sa sonde, ou s'il doit attendre une chance meilleure. Les manœuvres de la pirogue varient à l'infini. Ou les hommes doivent nager à toc d'aviron, ou
ils doivent à peine remuer leurs rames ; souvent même on s'avance à la pagaie, selon qu'on a un petit espace à franchir ou qu'on craint de produire de trop grandes vibrations dans l'eau. Dans tous les cas, on doit accoster presque jusqu'à s'échouer sur l'animal, pour piquer solidement. On approche facilement à 15 ou 20 brasses ; mais la grande difficulté est d'arriver à 2 ou 3. Sans parler de la perspective des coups de queue et d'aileron, il y a presque toujours, au moment suprême, un peu d'hésitation; on craint d'être entendu, on attend une chance meilleure; on choisit avec anxiété l'organe que le harpon doit le mieux traverser ; on lève le bras, et quand le trait va partir, la baleine se laisse couler, la mer se ferme sur elle et cache son trésor aux yeux du pêcheur désappointé.
« Quand la pirogue est si près de l'animal qu'il ne peut plus fuir, le harponneur, debout, la cuisse engagée dans l'échancrure du gaillard d'avant, a saisi son harpon à deux mains : la gauche, allongée en avant, empoigne presque la douille, et la droite, relevée, soutient la partie moyenne du manche. L'officier, seul juge de l'opportunité du moment, crie : « Pique ! » L'arme vibre, traverse Tespace, pénètre dans le lard et va se fixer dans les parties charnues et tendineuses. La baleine frémit et paraît se rapetisser sous le coup, excitée
parla douleur, elle s'apprête à fuir; empêchée par le trait qu'elle porte dans ses chairs, elle hésite d'abord, si bien que le harponneur tant soit peu habile, peut lui envoyer un second harpon : en tout cas, au bout de quelques minutes, elle sonde. L'officier change alors de place et va prendre son port d'action. Jusque-là il a commandé les manœuvres, maintenant il va agir lui-même : à lui le droit et le devoir de tuer l'animal.
« La ligne se déroule et sort de la baille avec une éblouissante rapidité. Déjà plus de 200 brasses sont à la mer et l'animal sonde toujours. La force d'immersion est si grande, que si une coque fait obstacle au mouvement, la pirogue peut sombrer ; on a vu aussi la ligne prendre, en se déroulant, un homme par un bras, par une jambe, par le corps mêm^ l'entraîner dans la mer, et ne le laisser remonter qu'alors que la partie saisie avait été coupée par le frottement. On pourrait difficilement se faire idée du sang-froid que réclament ces premières manœuvres. C'est ici surtout que l'équipage doit obéir aveuglément ; il ne peut être qu'une machine à nager et à scier ; il y va du salut de tous. Dans ces moments solennels, la peur s'empare de certains matelots : sitôt la baleine amarrée , ils deviennent d'une pâleur livide ; leur tête se perd ; ils ne voient rien , n'entendent rien , et ne sauraient désormais obéir à aucun commandement.
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« Le vrai baleinier ne connaît pas la peur ; il brave la mort, mais avec circonspection. Quand l'animal se relève de la première sonde, l'officier embraque sur la ligne, se rapproche avec défiance, sans précipitation, même avec une apparente lenteur. Que de difficultés, et que de temps, parfois, pour envoyer le premier coup de lance!
Pourtant, ce n'est pas un, mais dix, vingt et plus, qu'il faudra pour déterminer la mort, et encore à la condition qu'ils porteront dans des lieux d'élection. Si une blessure mortelle n'est pas infligée dans le premier quart d'heure, la baleine revient de son épouvante, reprend ses sens et fuit, entraînant son ennemi après elle : alors alternent des sondes prolongées et de rapides courses dans lèvent. La pirogue, emportée comme une flèche, passe à travers les lames comme entre deux murailles de vapeur; en vain deux ou trois embarcations, jetant leurs bosses à celle qui est amarrée, viennent se faire remorquer et augmenter le fardeau traîné; la course générale n'en est pas sensiblement ralentie.
« Cette phase du combat commande une manœuvre nouvelle, plus difficile et plus dangereuse que celles qui l'ont précédée. Armé d'un louchet ou pelle tranchante, le baleiner attend que le cétacé élève sa queue de quelques mètres au-dessus de Teau, et, se halant jusque sous cet organe formi-
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dable, il lance son louchet au niveau des dernières vertèbres caudales. S'il divise l'artère et les tendons, le sang jaillit à flots et la mobilité diminue dans une grande proportion. Grâce aussi à cette attaque par derrière, la baleine change souvent de route ; la pirogue se trouve par son travers, et le service de la lance peut recommencer. Il serait impossible de peindre toutes les ruses, toutes les furieuses attaques, toutes les fatigues et enfin toutes les charges à outrance de Thomme contre cetle masse vivante, dont un seul coup d'aileron briserait toutes les pirogues d'un navire. Quand l'occasion le permet, une autre pirogue s'amarre en second, afin d'enlever au cétacé plus de chance de fuite et d'arriver au résultat final. A chaque coup, l'animal pousse des soufflements rauques et métalliques qu'on peut entendre de plusieurs milles de distance; le souffle est blanc, épais, chargé de beaucoup d'eau pulvérisée, et s'élève à une grande hauteur, jusqu'à ce qu'après un coup plus heureux, deux colonnes de sang s'échappent des évents, s'élèvent dans l'air et, dans leur chute, rougissent la mer sur une large surface : à partir de ce moment, la baleine est considérée comme morte. Quelquefois la mort vient aussitôt après l'apparition du sang dans le souffle; mais le plus souvent la vie se prolonge encore une ou plusieurs heures : cette circonstance est regardée comme favorable, en ce
que la grande perte du sang prépare , pour la suite, un corps spécifiquement plus léger et flottant mieux. Pourtant, l'animal peut encore être perdu, si Téloignement, la nuit, ou Tétat de la mer, ne permettent pas au navire de le suivre. A l'approche de la morl, la pauvre baleine rassemble ce qui lui reste de force, et dans une fuite désordonnée, sans but, sans conscience du danger, elle nage, nage, renversant tout ce qu'elle rencontre sur son passage : elle ne voit rien, se jelte à l'aventure sur les pirogues, sur les autres baleines, sur un rocher ou sur la plage. Bientôt un frisson général s'empare de son corps ; ses convulsions font blanchir et bouillir la mer : on dit alors, suivant l'expression pittoresque des marins, qu*elle fleurit. Enfin , elle soulève une dernière fois la tête, une dernière fois elle cherche le soleil, et meurt. Devenue désormais corps inerte, elle se renverse et flotte, le dos en bas, le ventre à fleur d'eau, la tête un peu plongeante. « Aussitôt que le cétacé est mort, les pirogues s'en approchent, l'amarrent et le remorquent jusqu'au bâtiment, aux flancs duquel on l'attache pour le dépecer, opération qui se fait aujourd'hui en quatre heures. On procède ensuite à la fonte du lard, après quoi le navire reprend la pêche jusqu'à ce que son chargement soit complet ou qu'il n'ait plus d'espoir de l'augmenter*. »
* Docteur Thiercelin, ouvrage cité.